André, tu te trompes complètement, c’est juste un ami, a déclaré ma femme assise sur les genoux d’un…

Paul, tu as tout mal compris, c’est un ami. déclara ma femme, assise sur les genoux d’un homme

Je restais figé dans lembrasure du salon, incapable davancer. Mes pieds semblaient enracinés dans le parquet que nous avions choisi ensemble trois ans plus tôt elle voulait du noyer foncé, moi du chêne clair, et finalement nous avions opté pour une nuance intermédiaire. Un compromis. Toujours des compromis.

Paul, tu comprends de travers, Camille, ma femme, était assise sur les genoux dun homme en costume hors de prix, sa main posée sur sa taille. Cest un ami.

Un ami. Le mot était resté suspendu dans lair, absurde et déplacé, comme un bonnet de Noël en plein mois de juillet.

Je rentrais plus tôt que prévu. Une réunion annulée à la dernière minute : javais voulu lui faire une surprise acheté de ses éclairs préférés à la pistache dans cette petite pâtisserie de la rue de Rennes. Javais encore la boîte entre les mains, blanche, aux arabesques dorées. Je me souviens surtout de la façon dont jenserrais le carton, à croire que la crème avait sûrement coulé à lintérieur.

Je te présente Éric, elle se releva, rajusta sa nouvelle jupe bleue, une que je ne lui avais jamais vue. On travaille ensemble sur un projet.

Éric me tendit la main. Poignée ferme, assurée. Un bracelet-montre à son poignet, impossible pour moi de dire la marque, mais ce nétait certainement pas un modèle de grande surface. Il sentait le parfum fort, du bon tabac, et… ses propres parfums à elle. « Chanel numéro cinq », celui que je lui avais offert pour son anniversaire.

Enchanté, dit-il dune voix grave, parfaitement maîtrisée. Camille ma beaucoup parlé de vous.

Beaucoup. Que disait-elle du mari comptable dans une entreprise de BTP, qui passe ses soirées devant le football, ronfle la nuit et oublie doffrir des fleurs sans raison ?

Jai jai apporté des éclairs, pus-je seulement dire, en entendant à quel point ma phrase sonnait lamentablement.

Camille attrapa la boîte, la posa sans la regarder sur la table basse. À côté, deux verres à vin rouge, presque vides. La bouteille quon avait mis de côté pour notre anniversaire. Qui na lieu que dans deux mois.

Éric devait justement partir, fit-elle en jetant un coup dœil vers lui. Japerçus dans ses yeux cette lumière que je navais plus vue depuis longtemps. Ses joues étaient légèrement rouges. Elle semblait heureuse ? Pas vrai Éric ?

Il ne se pressa pas. Finit son vin, posa le verre, enfila sa veste. Notre veste de canapé, grise, usée sur le bras gauche la trace de mon pull préféré.

On se voit demain ? lança-t-il, comme une évidence.

Évidemment, répondit Camille. Il y a la présentation.

Présentation. Projet. Travail. Des mots-paravents derrière lesquels on peut cacher tout et nimporte quoi.

Lorsque la porte se referma derrière lui, je restais planté là. Camille passa à la cuisine, je lentendis ouvrir le robinet. Elle lavait les verres. Avec ce soin, cette méthode qui la caractérisaient elle détestait la vaisselle sale.

Tu veux du thé ? cria-t-elle, comme si de rien nétait.

Je la suivis. La cuisine, six mètres carrés, une cuisine blanche choisie après avoir écumé tous les catalogues possibles. Des magnets sur le frigo : Nice, Annecy, Prague. Notre dernier voyage remonte à deux ans.

Camille

Recommence pas, dit-elle sans se retourner, polissant un verre à la perfection. Je tai dit que cétait un ami. On travaille ensemble. Il maide sur un projet qui peut changer ma carrière.

Les amis ne sassoient pas sur les genoux les uns des autres.

Et les maris ninventent pas de scènes pour rien.

Pour rien. Je trouve ma femme sur les genoux dun autre, cest « pour rien ».

Tu sais à quoi ça ressemblait ?

Elle se retourna enfin. Le visage calme, froid même. À quel moment avait-elle changé ainsi ? Ou navais-je simplement rien vu venir ?

Oui, je sais leffet que ça fait. Mais tu devrais me faire confiance. Quatorze ans de mariage, Paul. Quatorze ans, et tu es prêt à tout gâcher parce que tu timagines des choses ?

« Tu timagines. » Pratique, comme mot. Cest toi qui débloques, qui psychotes, cest dans ta tête.

Jai attrapé ma veste.

Où tu vas ? pour la première fois, une nervosité perça dans sa voix.

Prendre lair.

Paul, ne pars pas. Parlons calmement.

Mais jétais déjà dehors.

La nuit tombait sur Paris, balayée par le vent frais doctobre, lodeur des feuilles mortes dans les allées. Jai marché sans réfléchir, au hasard, croisant des rues familières et des visages inconnus. Je me retrouvai près de la station La Motte-Picquet, là où on sétait rencontrés autrefois jattendais un ami dans un café, elle était venue demander si la place était libre à ma table. Le café a disparu depuis longtemps, remplacé par un bar branché.

Mon portable vibrait frénétiquement. Camille. Camille. Camille. Jai coupé la sonnerie au bout du cinquième appel.

Je suis entré dans un petit bistrot quelconque. Jai commandé une bière je ne bois jamais en semaine, mais ce soir-là, cétait spécial. Le genre de soirée où la vie se fissure, et toi, tes là, assis sur une chaise plastique à boire une Kro tiède dans une chope trouble.

À côté de moi, des étudiants riaient bruyamment devant des vidéos sur leurs téléphones. Au comptoir, un quinquagénaire senfilait méthodiquement des vodkas, observé dun œil inquiet par le serveur. Un soir banal dans un lieu banal. Mais pour moi, cétait un tournant.

Nouveau message de Camille : « Reviens sil te plaît. Il faut quon parle. »

Parler. Elle expliquerait que jai tout faux, quÉric cest juste un collègue, quils bossaient tard, le vin, cétait pour accompagner le travail et pour les genoux dun banal accident, une méprise.

Et moi, je finirais par y croire. Parce que cest tellement plus simple de croire, que dadmettre la vérité. Plus simple de fermer les yeux, de reprendre la routine travail, métro, maison, canapé, télé, sexe du samedi soir, pressé, mécanique, comme se brosser les dents.

Je terminais ma bière et en recommandais une autre.

Problèmes de femmes ? me glissa alors lhomme du bar. Il sétait rapproché, lodeur de lalcool saturait lair.

On peut dire ça, oui.

Elles sont toutes pareilles, il a haussé les épaules. Ma femme jurait quelle maimait, puis elle est partie avec le voisin du dessus. Je les entends la nuit

Il na pas fini, replongé dans son verre. Jai ressenti de la pitié et de la peur. Suis-je lui dans dix ans, seul et alcoolisé dans un bistrot miteux ?

Jai réglé et quitté les lieux. Il devait être près de vingt-trois heures. Aller où ? Pas envie de rentrer. Les amis ? Laurent a déménagé à Sèvres, on se parle tous les six mois. Les autres, juste des connaissances avec qui boire une pinte, rien de plus.

Jai appelé un taxi, direction chez ma mère.

Elle a ouvert la porte en peignoir, des bigoudis dans les cheveux elle refuse toujours le fer à lisser que je lui ai proposé cent fois.

Paul ? Quest-ce qui se passe ?

Elle sent quand ça va mal. Linstinct maternel, ça ne trompe pas.

Je peux dormir ici ?

Bien sûr, mon fils. Entre.

La même odeur quautrefois la vanille, la cannelle et une senteur immuable de foyer. Maman saffairait déjà à sortir draps et duvet, mettre de leau à chauffer.

Dispute avec Camille ?

Un peu, oui.

Elle na pas posé de questions. Elle ma juste pris dans ses bras, et tout sest comprimé en moi. Je nai pas pleuré. On ne pleure pas, quand on est adulte. Mais la gorge sest serrée à men couper le souffle.

Ça va aller, murmurait maman, me caressant les cheveux comme petit.

Mais je savais que rien nallait sarranger. Quelque chose sétait brisé, définitivement.

La nuit, je suis resté allongé sur le canapé de ma vieille chambre, fixant le plafond. Aux murs, danciens posters de Zidane et du PSG, que ma mère navait jamais eu le courage denlever. Le téléphone vibrait sans cesse. Camille appelait, écrivait. Finalement, un message : « Si tu ne reviens pas pour parler en adulte, jen tirerai mes conclusions. »

Ses conclusions. Que je suis un mauvais mari ? Que je ne lui fais pas confiance ? Que je memporte pour rien ?

À laube, jai fini par sombrer dans le sommeil, jusquà dix heures. Maman était partie travailler, laissant sur la table des tartines et une note : « Mange, on discutera ce soir. »

Jai bu un café, pris une douche. Dans le miroir, un homme fatigué, cerné, la barbe en friche. Trente-huit ans, lair den avoir cinquante.

Fallait retourner, affronter. Mais je repoussais. Jai fait les courses pour maman, rangé lappart, réparé la poignée de porte cela faisait des mois.

Vers seize heures, le téléphone sonna. Numéro inconnu.

Paul ? une voix dhomme, inconnue. Ici Éric.

Je restais silencieux, incertain.

Il faut quon se voie, poursuivit-il. À propos de Camille.

Je

Je vous en prie. Une demi-heure. Dans le café « La Pause », aux Batignolles. Je vous attends.

Il raccrocha avant ma réponse.

Je restai devant mon téléphone. Un piège ? Voulait-il vraiment parler ? Et de quoi surtout discuter avec celui chez qui ta femme était hier soir ?

Mais la curiosité la emporté. Et la colère. Javais envie de lui faire face, de tout balancer, peut-être même de me battre mais je nai jamais été bagarreur.

« La Pause » était un lieu moderne, murs en briques, plantes. Éric était assis dans un coin, devant un expresso, intact. Il me fit signe.

Je refusai le menu de la serveuse.

Je ne comprends pas ce quon a à se dire, ai-je lâché.

Camille. Ce quil se passe entre nous tous.

« Nous » ? Cest vous qui êtes venu chez moi et…

Je sais ce que vous avez vu, il coupa. Mais tout nest pas si simple.

Alors expliquez.

Il sadossa, passa une main sur son visage. Cette fois, il paraissait fatigué, perdu. Rien à voir avec lhomme sûr de lui de la veille.

Camille est unique. Brillante, inventive. Quand elle a intégré la boîte, il y a six mois, jai très vite estimé ses compétences. Pas de la façon dont vous croyez. Elle a proposé un projet qui peut rapporter des millions à lentreprise.

Et alors ?

Jai été son tuteur. Jai aidé, conseillé. On passait beaucoup de temps ensemble. Sans doute trop

Cette pause suffisait. Javais compris. Pas besoin de mots.

Vous avez une liaison, jai dit. Ce nétait pas une question.

Éric acquiesça, lentement, lair accablé, comme sil avouait un crime.

Deux mois. Cest parti dun séminaire à Lyon. Ce nétait pas voulu Mais voilà. Camille ma dit que vous viviez déjà comme des colocataires. Que plus rien ne subsistait entre vous.

Colocataires. Je me suis demandé depuis combien de temps on ne sétait pas vraiment parlé, discuté, partagé autre chose quune liste de courses. Un mois ? Six ? Un an ?

Pourquoi me dire tout ça ?

Parce que Camille veut divorcer. Et moi il serra les dents. Je suis prêt à vivre avec elle. Officiellement. Jai un appartement dans le Marais, une bonne situation. Je peux lui offrir ce que vous navez pas pu.

Ce que je nai pas pu. Des voyages ? Des bijoux ? Jai bossé comme un fou pour quon ait un vrai chez-nous, quelle suive ses formations sans se soucier de largent. Apparemment, cétait insuffisant.

Elle vous a chargé de me le dire ?

Non. Elle voulait le faire elle-même. Mais je pense que cest plus honnête ainsi. Dhomme à homme.

Plus honnête. Il marrache ma femme, et ose parler dhonnêteté.

Sortez dici, je me suis levé brusquement, la chaise a basculé. Les gens se sont retournés, mais je nen avais cure. Partez tant quil est temps.

Jai quitté le café, le souffle court. Mes mains tremblaient. Jaurais voulu revenir, tout casser, lui foutre mon poing. Mais mes pas memmenaient loin, vers la place des Batignolles, près du square où des mamans et des vieux nourrissaient les pigeons. La vie continuait autour de moi, malgré tout.

Jai composé le numéro de Camille. Elle a décroché aussitôt.

Paul

Je viens de voir ton Éric, je lai coupée. Il ma tout avoué.

Silence. Long. Poisseux.

Tu es où ? demanda-t-elle.

Aux Batignolles. Mais à quoi bon ?

Rentre. On doit parler.

Après deux mois de mensonges ? Tu mas trompé. Deux mois à me regarder dans les yeux en mentant.

Pas par téléphone. Reviens, sil te plaît.

Elle a raccroché. Je serrais mon téléphone à men faire blanchir les jointures. Paris bruissait autour de moi, mais jétais vide.

Je suis rentré une heure après. Jai traîné volontairement, errant dans les rues, jetant un œil distrait aux vitrines de librairies, regardant jouer des enfants sur un banc.

Camille mattendait à la cuisine. En jean et t-shirt blanc, sans bijoux ni maquillage, cheveux attachés. Comme je lavais connue au tout début, à notre arrivée dans lappartement. À lépoque, sans argent, on dormait sur un matelas à même le sol. Et cétait le bonheur.

Un café ? proposa-t-elle.

Non. Dis-moi la vérité.

Elle sinstalla en face, les mains croisées, sans alliance elle lavait retirée. Quand ?

Je ne voulais pas que tu lapprennes ainsi. Je comptais te le dire, choisir le moment

Quel moment ? Quand ? Dans un an ? Jamais ?

Ne me crie pas dessus.

Je ne crie pas ! javais haussé la voix. Je veux comprendre. Pourquoi ? Quai-je mal fait ?

Rien, dit-elle, triste. Tu nas rien fait. Cest justement ça. Tu nas rien fait de mal mais tu as arrêté de faire du bien. On est devenus une mécanique. Toi, le boulot. Moi, le boulot. On dîne, on dort, et cest reparti. Dis-moi quand on a pris le temps de parler vraiment, de nous confier ?

On peut changer. Tenter encore.

Non, Paul. Jai essayé. Je tai proposé de partir en week-end, daller au théâtre, au restaurant. Tu étais toujours pris, fatigué, tu remettais au lendemain. Et ce demain nest jamais venu.

Cétait vrai. Dur à avaler, mais vrai. Je trouvais toujours une excuse : travail, fatigue, économies.

Avec lui, cest différent ? ma voix tremblait.

Avec lui, je me sens elle hésita. Il me voit. Il mécoute, sintéresse à mes idées. Je nai pas peur dêtre moi-même.

Tu avais peur avec moi ?

Non, mais à force, jai cessé dessayer. Parce que tu ne mentendais plus.

Jaurais voulu protester, mais elle avait raison. Quand elle parlait boulot, je hochais la tête sans écouter. Quand elle voulait sortir, je refusais ce nétait pas « mon truc ». Quand elle me suggérait de faire quelque chose ensemble, je rechignais.

Je peux changer, ai-je soufflé. Donnemoi une chance.

Paul… elle posa la main sur la mienne. Il est trop tard. Jai pris ma décision. Je veux divorcer.

Voilà. Ce mot qui me terrifiait. Divorce.

Tu pars pour lui.

Je veux recommencer une vie. Avec lui ou seule, ça na pas dimportance. Mais je ne peux plus vivre dans ce vide.

Elle sest levée, sest enfermée dans ses pensées devant la fenêtre. Il faisait déjà sombre dehors, un soir dautomne tombant vite sur Paris.

Lappartement te revient, dit-elle, sans se retourner. Je ne veux rien. Juste mes affaires.

Camille…

Sil te plaît, nen rajoute pas. Ma décision est prise.

Et jai compris que je lavais vraiment perdue. Définitivement.

Trois semaines ont passé. Camille a déménagé loué un studio dans le 14ème, sans rejoindre Éric tout de suite, disant quelle avait besoin de temps pour elle.

Je continuais daller travailler, à rentrer dans un appartement vidé de tout bruit. Maman appelait de temps à autre. Je répondais que ça allait. Elle savait que non, mais ninsistait jamais.

Un soir, en rangeant, je suis tombé sur de vieilles photos. Camille et moi à la mer, jeunes, bronzés, radieux. Elle riait, accrochée à mon cou, avec dans les yeux cette étincelle disparue depuis si longtemps. Quand sest-elle éteinte ? Je nai pas trouvé la réponse.

La boîte déclairs, je lai jetée le lendemain. Elle avait moisi.

Un samedi soir, pour la première fois depuis des années, je suis allé au théâtre, seul. Jai pris une place pour une pièce dont Camille parlait lan dernier. À côté de moi, une femme dune quarantaine dannées sest installée. On sest croisés du regard à lentracte, elle ma souri, sans raison.

Je lui ai souri aussi.

Cétait peut-être un début. Pas une fin, mais un recommencement. Une vie où japprendrais à écouter, à voir, à ressentir. Où je ne prendrais plus jamais les gens pour acquis.

Jai laissé Camille partir. Pas dun coup, pas sans douleur. Mais jai fini par la laisser aller. Car aimer, ce nest pas toujours retenir. Parfois, ça veut dire laisser partir.

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André, tu te trompes complètement, c’est juste un ami, a déclaré ma femme assise sur les genoux d’un…
Ma belle-mère s’est moquée de moi parce que j’ai osé préparer mon propre gâteau de mariage — puis elle a prétendu devant tout le monde l’avoir fait elle-même !