Svetlana rend visite à son amie et découvre chez elle la brosse à cheveux de son mari

Sylvie sétait rendue chez sa vieille amie Claire, comme elle lavait fait tant de fois au fil des années. Cétait à Paris, dans ce petit appartement du Marais qui sentait les fleurs séchées et la vanille, que Sylvie connaissait par cœur depuis leur jeunesse sur les bancs de la fac. Cela faisait presque vingt ans quelles se confiaient tout, partageaient les rires et les larmes, mais ce jour-là, un drôle de pressentiment la traversa au moment de frapper à la porte. Rapidement chassé, ce sentiment disparut derrière la routine et lamitié. Elle venait rendre la robe quelle avait empruntée pour une réunion importante et, loccasion faisant le larron, elle voulait aussi se plaindre que son mari, Antoine, rentrait encore tard du bureau.

Claire ouvrit en peignoir, les cheveux encore humides de la douche et le sourire accueillant, fidèle à elle-même.

Ma Sylvie ! Entre, jallais justement me servir du thé. Tu tombes à pic, javais besoin de compagnie.

Lécrin familier de lappartement réchauffait le cœur de Sylvie : murs clairs, divan moelleux, une tasse à moitié vide sur la table basse, rien navait changé. Elle posa son manteau, déposa la robe sur le dossier dune chaise.

Je reste pas longtemps, ajouta-t-elle. Juste le temps de te rendre ton trésor et puis, pour tout dire, jai besoin de parler.

Claire éclata de rire :

Dis donc, déverse tout ce que tu veux, surtout ! Je reprends un peu de café pendant quon papote ?

Tandis que Claire saffaire dans la cuisine, Sylvie laisse son regard errer dans la pièce. Ses yeux sarrêtent près de la fenêtre, sur la coiffeuse, parmi les parfums et crèmes : une brosse à cheveux noire, large, dapparence banale Pourtant, Sylvie la reconnaît dun coup. Antoine nutilisait que ce modèle, acheté en lots sur un site internet parce que, disait-il, « elles sont solides et pratiques. » Trois brosses à la maison, mais il y a deux mois, lune delles avait disparu. Antoine sétait plaint : « Je lai paumée, heureusement que jen ai davance. »

Intriguée, Sylvie sapproche. Sur la brosse, quelques cheveux foncés, courts. Claire, elle, a de longs cheveux blonds. Antoine, lui, a des cheveux sombres, un peu gris aux tempes.

Le cœur de Sylvie rate un battement, puis continue comme si de rien nétait. Elle prend la brosse.

Claire, appelle-t-elle, feignant la décontraction, tu sais doù vient cette brosse ?

Claire apparaît, deux tasses fumantes en mains.

Cette brosse ? Aucune idée. Sans doute oubliée par un invité, ça fait un bail quelle traîne là.

Sylvie inspecte le manche. Une fine entaille en forme de « A » : Antoine lavait faite sans faire exprès en ouvrant un colis, ce qui lavait fait rire : « Elle est signée, cest la mienne ! »

Elle appartient à Antoine, souffle Sylvie.

La main de Claire a un léger tremblement, mais elle ne perd pas son sourire.

Tu es sûre ? Ces brosses se ressemblent toutes.

Regarde la marque, il la faite lui-même.

Un silence sinstalle. Claire approche, observe, hausse les épaules.

Cest possible Peut-être quil la oubliée la dernière fois quil est passé Ou quand tu avais dormi ici après ce dîner lan dernier ?

Javais la mienne, précise Sylvie. Quand Antoine est-il venu ici pour la dernière fois ?

Claire détourne les yeux.

Je ne sais plus ça remonte.

Les mains de Sylvie tremblent un peu, elle repose la brosse.

Dis-moi la vérité, Claire. Il se passe quoi, là ?

Claire sassoit, serre la tasse entre ses mains glacées.

Sylvie, vraiment ? Tout ça pour une brosse ? Tu sais bien, Antoine cest comme un frère pour moi.

Justement. Cest bien pour ça que je pose la question.

Un soupir séchappe des lèvres de Claire.

Mais non, voyons Peut-être quil la oubliée sans sen rendre compte ou toi. Il en achète toujours par lots, tu le dis toi-même.

Sylvie la fixe. Depuis la fac, Claire a toujours su mentir : pour sécher les cours, pour cacher ses flirts, pour berner ses parents. Mais là, ce nest pas la peur dans ses yeux plutôt une lassitude, comme si elle attendait ce moment.

Bien. Je vais la reprendre, voir ce quAntoine en dit, déclare Sylvie.

Claire acquiesce trop vite.

Bien sûr, reprends-la.

Sylvie glisse la brosse dans son sac. Elles discutent encore vingt minutes du travail, des enfants, dune nouvelle série mais latmosphère est tendue, tout suinte lembarras. Lorsquelle sen va, Claire la serre plus fort que dhabitude dans ses bras.

Ne tinvente pas des histoires, daccord ? On est amies.

Évidemment, répond Sylvie.

Chez elle, Antoine nest pas encore revenu. Elle pose la brosse sur sa table de chevet, à côté de sa montre. Elle sassied, attend.

Il rentre vers dix heures, lessivé, sa serviette de cuir à la main, embaumant lair froid et comme étrangeté, cette fragrance florale qui lui rappelle quelque chose Claire.

Salut, souffle-t-il en lembrassant sur la joue. Bonne journée ?

Jétais chez Claire, répond Sylvie.

Antoine acquiesce, file à la salle de bain se débarbouiller, sifflote en se déshabillant. Il ressort en pyjama, aperçoit la brosse.

Ah, cette fichue brosse, je croyais lavoir perdue ! Où tu las trouvée ?

Sylvie lobserve.

Chez Claire. Sur sa coiffeuse.

Antoine examine lobjet.

Cest bizarre, je pensais lavoir perdue ici

Tu es passé la voir récemment ?

Il hausse les épaules.

Je crois que non Ah si, peut-être il y a trois mois, quand tu étais en déplacement à Lyon. Elle mavait appelé pour un souci avec son ordinateur, je suis passé en coup de vent.

Sylvie reste silencieuse.

Pourquoi ? demande-t-il.

Rien. Je trouve juste ça étrange

Antoine hausse les épaules, sourit :

Tu as peut-être toi-même laissé la brosse là-bas ? Ou alors cest Claire qui la prise par erreur lorsquelle est venue.

Elle ma dit que cétait un invité qui lavait oubliée.

Dans ce cas, cest sûrement moi, alors, conclut-il en riant. Ne ten fais pas, Sylvie, cest une brosse, rien de grave.

Antoine la serre dans ses bras et sendort vite. Mais Sylvie, elle, ne ferme pas lœil de la nuit. Quelque chose la ronge. Pourquoi Antoine ne sétonne-t-il pas davantage ? Pourquoi la brosse nétait-elle pas cachée, mais bien en évidence ? Pourquoi Claire a-t-elle accepté si vite quelle reparte avec ?

Le lendemain, Sylvie téléphone à Claire.

Claire, il faut quon parle, vraiment.

Je travaille, ce soir plutôt ?

Non. Maintenant. Au café en face de ton boulot.

Claire arrive, pâle, son sac en bandoulière. Elles sinstallent au fond, un serveur leur apporte deux cafés.

Vas-y, dit Sylvie.

Claire regarde dehors.

Il ny a rien à dire, tu tinventes des histoires.

Hier, jai vu ton regard quand jai parlé de la brosse. Tu as menti.

Le silence dure, puis Claire cède :

Sylvie Cétait il y a longtemps. Une fois. On la tout de suite regretté.

Le froid se propage dans la poitrine de Sylvie.

Quand ?

Trois mois. Pendant que tu étais à Lyon Il est passé fixer mon ordinateur, on a bu un peu de vin et voilà.

Et voilà ? Il ny a pas eu dautres fois ?

Claire secoue la tête.

Jamais plus. Jai su tout de suite que cétait une erreur. Jai gardé la brosse au cas où il demanderait. Il na rien dit.

Sylvie regarde fixement sa tasse.

Pourquoi tu ne mas rien dit ?

Parce que tu es ma sœur de cœur, Sylvie Après mon divorce, tu es tout pour moi. Je naurais jamais voulu te faire de mal. Je suis seule, tu sais.

Et Antoine ?

Il na jamais cessé de taimer. Il disait que cétait un moment de faiblesse, terminé à jamais.

Sylvie se lève.

Je vais réfléchir.

Elle quitte le café sans se retourner. Il neige fort sur le boulevard ; elle finit le trajet à pied.

Chez elle, elle range méthodiquement les affaires dAntoine dans une valise, sans colère. Quand il rentre, elle lui montre la valise.

Sylvie, commence-t-il.

Je sais tout. Pars.

Ce nétait quune fois, une erreur.

Peut-être. Mais pour moi, cest une trahison. De toi. Delle.

Il tente dexpliquer, de sexcuser, mais Sylvie reste froide, posée.

Sors. Je ne veux plus te voir.

Il sen va. Le lendemain, Claire lappelle sans fin, lui envoie des messages, supplie de la voir. Sylvie ne répond pas.

Une semaine passe, Sylvie vit comme ailleurs travail, dîner solitaire, regards perdus par la fenêtre. Les collègues questionnent, elle élude.

Un soir, quelquun frappe à la porte. Claire, debout, un bouquet de roses blanches à la main.

Tu me laisses entrer ?

Elles sassoient dans la cuisine.

Sylvie Je ne demande pas pardon, je ne le mérite pas. Mais je ne veux pas perdre notre amitié. Tu es ma sœur.

Sylvie la fixe.

Tu as couché avec mon mari, dans ce lit, pensant à quoi ? À moi ?

Claire éclate en sanglots.

Je nai pas dexplication. Cétait une explosion de solitude. Jétais mal, il était mal. Tu étais loin, il disait que vous vous éloigniez On a bu un verre, et voilà.

Sylvie se lève pour boire un verre deau.

Je ne sais pas si je pourrais vous pardonner. Ni à toi, ni à lui.

Je comprends.

Claire sen va, le bouquet reste.

Un mois plus tard, Antoine sest relogé. Il appelle, écrit. Sylvie ne répond plus. Claire non plus nessaie plus.

Un jour du printemps, Sylvie se promène dans le jardin du Luxembourg et les aperçoit : Antoine et Claire, assis sur un banc, parlant à voix basse, lun visiblement bouleversé. Claire se lève, part dans une direction ; Antoine dans lautre. Sylvie les épie, à labri dun marronnier. Un soulagement, pas de la jalousie, la traverse : ils ne sont pas ensemble cest important.

Ce soir-là, Antoine appelle.

Sylvie, je tai vue au parc. On peut se parler ?

Ils se retrouvent au même café que la fois avec Claire.

Je ne suis pas avec elle. Elle quitte Paris, un nouveau travail à Lille. On a mis les choses à plat.

Sylvie acquiesce.

Et toi ?

Je voudrais revenir si tu le permets. Jai compris. Cest lerreur de ma vie.

Long silence.

Je ne sais pas si je pourrai te refaire confiance Mais la solitude me pèse, à moi aussi.

Ils recommencent tout, prudemment, discrètement, sans grandes promesses. Dîners, promenades, paroles retrouvées.

Sylvie ne revit jamais Claire. Juste parfois un message bref, poli : « Comment vas-tu ? », « Bon anniversaire. » Elle répond succinctement, mais elle répond.

La brosse ? Sylvie la jeta le soir même où Antoine était parti. Dans la benne de limmeuble. Pour ne plus la revoir jamais.

Les mois, puis un an passèrent. Antoine et elle réapprirent à vivre ensemble différemment, plus intensément. Ils se parlaient davantage, sécoutaient mieux. La confiance revenait goutte à goutte.

Un soir, Sylvie découvre dans un tiroir une nouvelle brosse : noire, large, comme lautre.

Pourquoi en racheter une pareille ? demande-t-elle.

Antoine sourit.

Parce quelle me convient mais surtout, parce que maintenant, je saurai combien on peut tout perdre pour si peu.

Elle rit, sans amertume, pour la première fois depuis longtemps.

Le tumulte du passé sétait tu, discret mais corrosif, il les avait changé. Peut-être sétaient-ils fortifiés, ou avaient-ils tout simplement appris à chérir ce quils manquaient de perdre pour une simple brosse noire, oubliée loin de chez eux.

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Svetlana rend visite à son amie et découvre chez elle la brosse à cheveux de son mari
J’étais la nounou et la cuisinière bénévole de la famille de mon fils, jusqu’à ce qu’ils me voient à l’aéroport avec un billet sans retour.