— Quoi, tu pars ? Et qui va m’aider alors ? Qui va fendre le bois à la maison de campagne ? — s’excl…

Comment ça, tu ten vas? Mais qui va maider? Qui va fendre le bois à la maison de campagne? sécria, les yeux grands ouverts, tante Mireille.

Benoît se tenait devant la large fenêtre de son nouvel appartement à moitié vide, contemplant la ville inconnue qui sétendait devant lui.

Dehors, la neige tombait lentement, dansant sous la lumière orangée des réverbères, recouvrant les trottoirs et les capots de voitures dun manteau blanc, enveloppant même les branches nues des platanes.

Un silence inhabituel régnait. Nulle voix perçant les murs, nulle trace dagitation dans le couloir, aucun de ces élans de tension nerveuse qui hantaient sans relâche lappartement de tante Mireille.

Il porta à ses lèvres une gorgée de thé déjà froid. Le départ navait pris que trois jours: le premier pour assumer pleinement sa décision, le second pour faire ses valises, le dernier pour le trajet.

Il navait presque rien emporté: son ordinateur portable, quelques romans, un peu de vêtements, de vieilles photos de ses parents, prises avant sa naissance.

Tout cela tenait dans deux sacs et un carton, abandonnés au milieu de cette pièce nue.

Son portable, face contre terre, gisait sur le parquet. Il avait changé de numéro, mais navait pas jeté lancienne carte SIM, juste glissée au fond de son sac à dos «au cas où», même sil ne savait pas vraiment pour quel cas.

Rompre avec tante Mireille, sa seule parente depuis la perte de ses parents, avait été douloureux, mais nécessaire.

Ce nétait pas un caprice denfant ni un coup de tête, mais un réflexe de survie.

Ses pensées dérivèrent vers le salon surchargé de bibelots en cristal et de meubles en chêne massif de lappartement de Mireille il fallait constamment tout épousseter.

Il se rappela sa voix, stridente, incisive: «Benoît, encore sur ton téléphone au lieu de maider! Tu as oublié de sortir les poubelles, je tai demandé il y a des heures! Et regarde-toi! Avec ce vieux sweat-shirt, on dirait un clochard. Tu as vingt-sept ans, mais tu agis comme un enfant incapable!»

Il avait essayé dargumenter, de demander du calme, mais chaque tentative était perçue comme une provocation, une menace à son autorité. Elle ne critiquait pas, elle minait patiemment sa confiance, jour après jour.

Un soir, après un énième reproche léchec au concours de médecine (le rêve de Mireille, pas le sien), les histoires sentimentales ratées, ce job de rédacteur en ligne il sétait enfermé dans sa chambre.

Son cœur battait à tout rompre, ses tempes résonnaient, le crâne envahi dun bourdonnement assourdissant.

Assis par terre sur le linoléum glacé, la tête entre les mains, Benoît comprit: un peu plus, et il allait craquer.

Cest là, dans cette position, quil prit sa décision: il devait partir, sinon il allait sombrer.

Il se rappela leur ultime conversation; ce nétait pas un dialogue, mais un soliloque, quil encaissa en silence.

Il laissa sur la table une enveloppe argent pour les mois passés et ceux à venir, pour couper court aux reproches.

Quest-ce que cest? demanda-t-elle dune voix méfiante, sans toucher lenveloppe.

Je pars, tatie. Je pars vivre ailleurs, jai trouvé un nouveau travail.

La stupeur et la colère sallumèrent dans le regard de Mireille.

Tu ten vas? Où? Comment ça, tu ten vas? Qui va maider? Qui va fendre le bois à la campagne? Tu réfléchis un peu, au moins?

Oui, jai bien réfléchi, répondit Benoît, calme mais déterminé. Jai besoin de changer dair.

Changer dair! ricana-t-elle. Tas appris ça sur internet, peut-être? Tu nas jamais été débrouillard, tu vas te perdre sans moi! Qui ta nourri, logé, protégé depuis que tes parents ne sont plus là? Et toi tu pars? Ingrat!

Il écoutait, le regard baissé, les injures de Mireille Charpentier.

Tu mécoutes, Benoît? Tu mécoutes ou je parle au mur? cria-t-elle.

Oui, jentends, répondit-il, en croisant enfin son regard. Mais la décision est prise. Demain, je pars.

Tante Mireille recula comme si elle venait de recevoir une gifle. Son visage se transforma soudain.

Eh bien pars! Pars dans ta nouvelle vie, va! Tu vas voir, tu reviendras me supplier, à genoux. Tas déjà claqué tout ton argent, non? Tas dépensé pour ce fichu billet de train? Ty arriveras jamais, tu verras, incapable! Un faible! Tu reviendras ramper! Je le sais!

Il ne répondit rien, se dirigea vers sa chambre. Ses oreilles captèrent les sanglots étouffés de sa tante.

Mais cette fois, cela ne fit naître ni remords ni pitié en lui, seulement la certitude glacée daller dans la bonne direction.

Le lendemain matin fut fébrile et précipité. Il quitta lappartement à laube, avant que Mireille ne soit levée: cétait plus simple.

Le taxi lattendait à langle de la rue. Il chargea ses affaires dans le coffre, prit place à larrière. Il ne revit plus sa tante.

À présent, assis au milieu de sa solitude, Benoît soupira longuement. Ses pensées furent interrompues par des coups à la porte.

Il sursauta, inquiet: personne ne le connaissait ici. Il sapprocha lentement, scruta par le judas.

Une vieille voisine, en robe matelassée, se tenait là, son visage fripé étiré par un sourire bienveillant.

Qui est-ce? lança-t-il, sans ouvrir.

Cest votre voisine du premier, madame Geneviève Morel, dit-elle. Excusez-moi, votre avis déchéance, le facteur me la confié vu quil ne vous a pas trouvé.

Benoît ouvrit lentement, la porte restant sur la chaîne. Elle glissa le papier dans louverture.

Merci, glissa-t-il.

Vous êtes tout nouveau ici, non? demanda la voisine avec chaleur. Ça fait longtemps que vous êtes dans limmeuble?

Deux jours, répondit-il laconiquement.

Ah, je vois. Eh bien, bienvenue. Cest un immeuble tranquille, les gens sont charmants. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis au numéro 5. Si le robinet fuit ou si les voisins font trop de bruit, tapez à ma porte. Jai tous les numéros: plombier, police municipale, conciergerie Elle sourit et hocha la tête. Au fait, donnez-moi votre numéro, au cas où.

Benoît hésita; il ne souhaitait pas vraiment tisser des liens, mais finit par dicter son numéro à madame Morel.

Rapidement, la vieille dame se mit à lui envoyer des messages: dabord de jolies images, puis des «Bonjour», «Bonne soirée», «Bonne nuit», ensuite des invitations chez elle, ou des demandes de menus services.

Benoît répondit dabord gentiment, puis il dut finir par la bloquer tant elle insistait, pressante et intrusive.

La voisine, piquée au vif, devint acariâtre, cherchant à lui nuire auprès du voisinage, multipliant plaintes et commérages.

Avec une amertume résignée, Benoît comprit quon doit parfois fuir, non seulement sa famille, mais aussi les étrangers trop envahissants.

Il parvint à tenir tout juste un mois. Puis il claqua la porte, changea à nouveau dappartement cette fois-ci, il sépargna toute relation de voisinage.

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