Journal de Claire Automne, petite commune en Bourgogne
Ah, ma chère tante Suzanne ne cesse de me répéter : « Allons, ma fille, tu perds ton temps avec ce garçon, il ne tépousera pas. Et sil le fait, tu paieras cher ta passion. Quand lété reviendra, ce seront toutes les Parisiennes élégantes qui débarqueront ; et toi, tu brûleras de jalousie. Ce nest pas ce type dhomme quil te faut. » Mais bien sûr, la jeunesse amoureuse ne prête guère attention à la sagesse des anciens.
Javais tout juste seize ans quand maman nous a quittés pour toujours. Mon père, cela faisait sept ans quil était parti à Lyon pour trouver du travail, et il na plus donné signe de vie. Pas de nouvelles, pas dargent.
Tout le village était venu pour les funérailles, chacun apportant ce quil pouvait. Ma tante Suzanne, ma marraine, passait souvent me voir, veillait à ce que je ne manque de rien, mapprenait les gestes du quotidien. Lorsque jai fini le lycée, on ma trouvé un emploi au bureau de poste dans le village voisin.
Je ne suis pas ce que lon appelle une frêle demoiselle : robuste, le teint frais comme la crème, avec des joues rosées et un visage rond. Mon nez est un peu large, mais mes yeux dun gris éclatant attirent la lumière. Ma longue tresse blonde descendait jusquà la taille.
Dans le village, tout le monde disait que le plus beau garçon, cétait Alexandre. Deux ans quil était revenu du service militaire, et il ne manquait pas de soupirantes. Même les filles venues de la ville pour lété ne résistaient pas à son charme.
Franchement, il aurait aussi bien pu finir acteur que chauffeur dans notre village. Il ne semblait pas presser de choisir une fiancée, profitant de ses jeunes années.
Un jour, tante Suzanne demanda à Alexandre de venir maider à réparer la clôture qui menaçait de seffondrer. Sans la force dun homme, difficile de tenir une maison ici. Je men sortais avec le jardin, mais la maison, toute seule, cest une autre histoire.
Il est venu sans discuter, a tout de suite pris les choses en main « Passe-moi ceci, va chercher cela, donne-moi ce marteau » Et moi, docilement, je lui apportais tout ce quil demandait.
Mes joues étaient rouges comme la braise et ma tresse flottait derrière moi. Dès quil avait fini, je le nourrissais de pot-au-feu bien consistant et de thé fort. Je lobservais savourer le pain noir avec ses dents blanches et robustes.
Alexandre a travaillé trois jours sur la clôture ; et au quatrième, il est venu sans raison, juste pour me voir. Je lai encore nourri ce soir-là et, de fil en aiguille, il est resté dormir. Depuis, il avait pris lhabitude de venir, repartant avant laube pour ne pas attirer les regards. Mais rien ne reste longtemps caché dans nos villages.
« Ah, Claire, tu perds ton temps, il ne tépousera jamais. Et si jamais il le fait, tu souffriras. Lété venu, les citadines seront là ; que feras-tu ? Tu vas te consumer de jalousie. Il ne te faut pas ce genre dhomme », martelait tante Suzanne à chaque visite.
Je ne lécoutais pas, trop prise par mon cœur.
Puis jai compris que jétais enceinte. Dabord, je pensais avoir pris froid ou mangé quelque chose de travers. Faiblesse, nausées Et puis, comme un coup de massue, cette certitude : jattendais lenfant dAlexandre, le plus beau du village.
Il mest venu à lesprit ce choix impossible, de tout arrêter. Trop tôt pour devenir mère. Mais ensuite, je me suis dit : autant ne pas être seule. Maman ma élevée. Je saurais men sortir. De toute façon, papa na jamais été dun grand secours. Les gens parleront, mais finiront par passer à autre chose.
Avec le printemps, il a fallu retirer le manteau, et tout le village a vu mon ventre rond. Les anciennes secouaient la tête, murmurant que la pauvre Claire avait eu des malheurs. Bien sûr, Alexandre est venu pour parler de ce que je comptais faire.
« Que dire de plus ? Jaurai mon bébé. Naie pas peur, jélèverai mon enfant seule. Vis ta vie », lui ai-je répondu, tout en maffairant à côté du fourneau. Des flammes rouges dansaient sur mes joues et dans mes yeux.
Il me regarda, puis partit. Ma décision était prise. Comme leau glisse sur une oie. Lété arriva, les belles de la ville aussi. Alexandre semblait moublier, absorbé par sa popularité.
Jentretenais mon potager. Tante Suzanne venait souvent maider pour désherber. Pencher avec un gros ventre était difficile. Je portais leau du puits, chaque demi-seau me semblait un exploit. Mon ventre était énorme les femmes prédisaient déjà un gaillard costaud.
« Ce que Dieu voudra », plaisantais-je.
Mi-septembre, je me suis réveillée avec une douleur vive, comme si on me déchirait le ventre. La douleur a diminué, mais elle revenait par vagues. Jai couru chez tante Suzanne, qui a tout compris dun seul regard effrayé.
« Cest maintenant ? Assieds-toi, jy vais », elle sest précipitée dehors.
Suzanne a couru chez Alexandre. Sa camionnette était devant la maison. Les estivants étaient déjà repartis à Paris. Comme de juste, Alexandre avait fait la fête la veille.
Elle la secoué pour quil se réveille. Il regardait autour de lui, perdu, ne comprenait rien, jusquà ce quil réalise et crie :
« Dix kilomètres jusquà lhôpital ! On na pas le temps daller chercher le médecin, puis de revenir, elle accouchera déjà. On file tout de suite ! Prépare-la ! »
« Mais en camionnette ? Elle va y être secouée, tu veux quelle accouche sur la route ? » sest écriée Suzanne.
« Viens avec nous, au cas où », a-t-il dit dun ton tranchant.
Deux kilomètres sur la route défoncée, Alexandre conduisait prudemment, évitant les fossés autant quil pouvait. Suzanne était assise dans le coffre, sur un sac. Une fois sur le bitume, il a accéléré.
Jétais pliée de douleur sur le siège passager, mordais ma lèvre pour ne pas crier, les mains sur le ventre. Alexandre avait vite dégrisé.
Il jetait parfois un regard nerveux vers moi, ses mâchoires serrées, ses doigts blanchis sur le volant il semblait réfléchir à sa propre vie.
Nous sommes arrivés à temps. Ils mont laissée à lhôpital et sont repartis. Sur le chemin du retour, Suzanne sermonnait Alexandre :
« Tu lui as gâché la vie ! Une orpheline, encore une enfant elle-même, et tu lui imposes ce poids. Comment va-t-elle sen sortir seule avec le bébé ? »
À peine la voiture était-elle sur la route du village que jétais devenue maman dun garçon bien vigoureux. Au matin, on me la apporté pour le nourrir. Je ne savais pas comment le tenir, comment le mettre au sein.
Je regardais son visage tout rouge et fripé, prise de peur et de joie. Je mordillais ma lèvre, suivant les instructions des infirmières.
Mon cœur battait la chamade jinspectais son front doux, soufflais doucement sur ses cheveux fins, ravie, idiote de bonheur.
« Quelquun vient te chercher ? » demanda le vieux médecin avant ma sortie.
J’ai haussé les épaules, secoué la tête.
« Jen doute. »
Il est parti avec un soupir. Une infirmière ma emmailloté le bébé dans une vieille couverture, juste assez pour rentrer à la maison. Elle ma demandé de la ramener.
« Fédéric te ramènera en voiture médicale au village. Pas question de prendre le car avec un nourrisson ! » dit-elle sèchement, le ton du reproche.
Je lai remerciée, les joues en feu, la tête baissée.
Dans la voiture, je serrais mon fils contre moi, anxieuse : comment allons-nous vivre maintenant ?
Les indemnités de maternité sont si maigres, à peine de quoi survivre. Javais de la peine pour moi, et pour cet innocent. Mais jai regardé son visage fripé, apaisé dans le sommeil, et mon cœur sest attendri jai chassé les pensées sombres.
Soudain Fédéric a stoppé net la voiture. Je lui ai lancé un regard inquiet.
« Que se passe-t-il ? »
« Il a plu deux jours daffilée. Regarde ces flaques, impossible de passer, on peut à peine contourner. On va rester coincés. Il ny a que le tracteur ou la camionnette dAlexandre qui pourraient franchir ça. »
« Il reste deux kilomètres, tu les feras à pied ? » Il a désigné la route, où un lac immense sétalait sans fin.
Mon fils dormait dans mes bras. Même assise, javais mal à tenir ce gaillard. Marcher avec lui par ce chemin semblait impossible.
Jai glissé dehors prudemment, bien ajusté mon bébé, puis avancé sur le bord de la flaque. Mes pieds senfonçaient dans la boue jusquà la cheville, risquant à chaque pas de tomber.
Mes vieilles chaussures faisaient flop-flop. Si javais su, jaurais pris les bottes en caoutchouc pour lhôpital. Une chaussure sest enfoncée pour de bon ; je nai pas pu la récupérer avec le bébé. Jai continué en chaussettes.
À lapproche du village, la nuit tombait. Je ne sentais plus mes pieds à cause du froid. Je navais plus la force de métonner que les fenêtres soient allumées.
Sur le perron sec, mes jambes gelées tremblaient, mais le reste de moi était couvert de sueur. Jai ouvert la porte
Un berceau denfant attendait près du mur, une poussette et de jolis habits pliés pour mon fils. À la table, Alexandre dormait la tête dans les bras.
Il a surpris mon arrivée, releva la tête. Rouge et décoiffée, le bébé dans les bras, jétais figée sur le seuil, la robe trempée, les jambes maculées de boue.
Voyant que je boitais, il sest précipité vers moi, a pris le bébé, la déposé dans le berceau. Il est allé au poêle, a sorti une marmite deau chaude.
Il ma fait assoir, ma aidée à me déshabiller, a lavé mes pieds. Le temps de me changer derrière le poêle, il avait posé des pommes de terre bouillies et un pichet de lait sur la table.
Le bébé sest mis à pleurer. Je me suis précipitée vers lui, lai pris au bras, me suis installée à la table et, sans gêne, je lai nourri.
« Comment las-tu appelé ? » demanda Alexandre, la voix rauque.
« Pierre. Cela te va ? » J’ai levé mes yeux clairs vers lui.
Il y avait tellement de tristesse et damour dans mon regard que le cœur dAlexandre en était tout chamboulé.
« Pierre, cest parfait. Demain on va le déclarer et on prendra rendez-vous pour se marier. »
« Ce nest pas obligatoire » murmurais-je, tandis que le bébé tétait.
« Mon fils aura un père. Jai eu ma jeunesse, cest fini. Je ne sais pas si je serai un bon mari, mais jamais je nabandonnerai mon fils. »
Jai acquiescé sans lever la tête.
Deux ans plus tard, une petite fille est née, prénommée Marianne, comme ma maman.
Peu importe les erreurs du début, lessentiel cest de savoir les réparer.
Voilà, cest ainsi qua débuté une page cruciale de ma vie. Et vous, quen pensez-vous ? Laissez un commentaire, un petit jaime peut-être que le bonheur, cest parfois juste la patience de laisser fleurir ce qui semblait perdu, même quand tout le village chuchote derrière les rideaux. Aujourdhui, dans la lumière dorée dun automne qui ressemble à la tendresse, Pierre et Marianne jouent dans la cour, ramassant les pommes tombées, le rire flottant dans lair frais.
Je regarde Alexandre près du portail, son regard sarrête sur nous. Il sourit dun sourire simple, sans regrets ni prétentions, et jy lis la certitude : ce quon construit avec les mains, la fatigue et le pardon, cest plus solide que tout le reste.
Parfois, le soir, je prépare le pot-au-feu pour tout le monde. Tante Suzanne vient encore, porte des tartes et des conseils, sinstalle au coin du feu, surveille lexcitation des enfants. Même elle a fini par lâcher un « Vous avez bien fait, ma fille ».
Alors je comprends, un peu plus chaque jour, que le vrai miracle nest pas lhistoire des beaux garçons ou des citadines de passage, mais celle dune famille aussi robuste quune clôture de campagne, soigneusement retapée.
Je pose mon stylo, jécoute les éclats de voix, je sens lodeur du pain chaud. Dehors, la brise fait danser les feuilles. Ici, je nattends plus rien, tout est déjà là et cest exactement ce que jespérais, sans même le savoir.







