Suis-je devenue insupportable à mon propre mari ? Huit ans de bonheur parfait, et voilà qu’à la ne…

Je me suis mise à agacer mon propre mari…
Pendant huit ans, tout semblait marcher à merveille, puis, au bout de la neuvième année, tout a commencé à irriter mon mari surtout moi, Camille.
Mon mari rentrait tard, dînait en silence, marmonnait dans sa barbe, puis ouvrait son ordinateur portable pour jouer jusquau bout de la nuit à des jeux de tir. Quand il daignait me regarder, cétait avec lexpression dun homme rongé par une carie géante du sommet du crâne aux orteils. Il annonçait de plus en plus souvent, dune voix sèche, quil passerait la nuit chez sa mère ce soir-là.

Un soir, nen pouvant plus, jai appelé ma belle-mère :
Delphine Germaine, est-ce quAntoine est chez vous ?
Dune voix sirupeuse, elle ma répondu :
Une bonne épouse, petite Camille, sait toujours où se trouve son mari.

Je suis même allée acheter un livre intitulé “Comment garder son homme”, le tout en mexcusant devant la caissière en prétendant que cétait pour une amie. Elle ma regardée comme on observe un biscuit rassis, avec une pitié teintée de dégoût.

Cest alors que jai réalisé que tout cela ne tournait pas rond. Pour écrire un tel livre, il faut avoir « gardé » combien de maris ? Et où trouvent-ils tous ces nouveaux maris à garder, si les anciens le sont déjà ?
Cent cinquante pages de conseils : lhomme devrait être attiré par la chaleur du foyer, il fallait porter de la lingerie coquine, sintéresser à ses affaires Jai même appris à travailler la pâte à brioche, alors que je ny arrivais jamais mais mon mari na pas été tenté par la chaleur du foyer. Peut-être aurais-je dû pétrir la pâte en tenue affriolante. Ou alors débarquer chez ma belle-mère ainsi vêtue, là où, selon la légende, résidait mon mari.

Tenter de vivre à travers ses passions a, elle aussi, échoué : dès mon premier essai, jai passé le niveau du jeu vidéo où il bloquait depuis une semaine. Lambiance nen a pas été améliorée pour autant.

Un après-midi, je suis partie acheter des bottes dhiver, mais je suis revenue à la maison avec un gros chiot pour le même prix. En le regardant, jai compris que javais toujours rêvé davoir un vrai chien, pas une petite chose aboyant dans un sac, mais un vrai compagnon.
La femme se présentant comme léleveuse ma dit :
Vous vous y connaissez en chiens, mademoiselle ? Non ? Cest un golden retriever.
Et, à ma remarque que la bête nétait pas franchement dorée, elle a expliqué, condescendante :
Il va blondir, cest très à la mode, ses parents sont champions, un vrai bijou ! Je vous donne tous les papiers. Et à un prix cadeau !
Elle ma donné un montant.
Je navais pas assez deuros sur moi, mais la brave éleveuse a accepté ce que javais en poche.

Il faut bien que quelquun se réjouisse de ton retour. Des bottes ne vont pas te regarder dans les yeux, remuer la queue ni tapporter tes chaussons.

Ce soir-là, mon mari, qui était exceptionnellement à la maison, ma demandé :
Quest-ce que cest que ça ?!
Un golden retriever, de race ! Pas cher, et les papiers sont là, ai-je dit.
Les papiers le qualifiaient de bulldog de pure race dAlapaha. Le numéro de léleveuse menait à un garage automobile, où toute question de retriever ou bulldog entraînait des réponses fleuries.

Tas des yeux ? Montre-moi nimporte où ici un retriever ou un bulldog ! Combien tu as payé ?! Combien ? Mais faut pas avoir de cervelle pour faire un truc pareil !
Les cris de mon mari ont déplu au chiot qui a grogné. Mais au lieu dun grognement, il a fait une grosse flaque.

Mon Dieu, avec qui est-ce que je vis ! sest-il lamenté en montant le son du jeu. Et il me regardait avec lair de sadresser à la cible de ses tirs virtuels, moi. Avec plaisir.

Au matin, le chiot sétait bien acclimaté. Il avait méthodiquement souillé les baskets de mon mari et mâché ses chaussures de ville.

Et là, tout a explosé.
Tout était insupportable chez moi : mon visage, ma garde-robe, mon âme, mes pensées. Et même le fait que je gagne deux fois plus que lui, juste pour le rabaisser. Et pas denfants.
Antoine, tu nas jamais voulu denfant, me suis-je risquée à souffler.
Mais quel enfant voudrait dune idiote ? Ils seraient aussi bêtes que toi ! Regarde-toi, qui voudrait jamais dune gourde pareille !

Le chiot a écouté. Puis il a trottiné vers mon mari sur ses grosses pattes pour tenter de le mordiller à la cheville.
Moi, jétais tellement bouleversée pour mes enfants imaginaires que je ne pouvais plus parler, et je nai fait que fixer mon mari préparant sa valise.

Trente ans. Plus de vie. Cest fini, point final.
Mais impossible dexpliquer ça à un chiot. Le voilà, tout triste, en train de mâchonner ma chaussette, mimant le rôle du pauvre toutou affamé et abandonné. Il se moque bien de mes peines et de mes ruminations suicidaires. Il veut juste manger, boire, quon lui répète quil est formidable, et quon gratte son ventre.

Le chiot, baptisé Médor, grandissait à vue dœil, mais malgré son air de molosse, il nétait pas fait pour la protection. Plutôt que de mordre, il préférait lécher et câliner.
Le soir, je promenais Médor tard dans les rues de Paris. Et un soir de décembre, à force de tourner, nous avons découvert des tranchées creusées pour on ne sait quelles raisons, sous la neige fondue et la pluie mêlées. Dans lun de ces trous, Médor est tombé. Il sest mis à geindre pitoyablement. Paniquée, je me suis jetée derrière lui ; heureusement, rien de cassé, mais la fosse était profonde, les parois de glaise glissantes. Il était presque minuit, mon téléphone était resté à la maison.

Au début, jai eu honte dappeler au secours, mais après plusieurs tentatives ratées pour grimper, jai crié : “À laide !” de toutes mes forces.
Finalement, deux jeunes gothiques, pâles sous la lumière blafarde des lampadaires, se sont approchés du trou. Ils nont ni sacrifié ni enterré qui que ce soit, mais ont appelé les pompiers et sont restés là, discutant bruyamment en riant de choses gothiques.
On a sorti Médor en premier, qui extatique a léché tout le monde, y compris les gothiques. Puis, ce fut mon tour, transie de froid, sans la moindre gêne.

Le chef des pompiers, furax, a fait linventaire : un chien stupide, une femme déraisonnable moi , des employés de la voirie incompétents, et des terrassiers maladroits. Même le gouvernement en a pris pour son grade Médor, nayant jamais entendu autant dinsultes, ne cessait de sauter autour de lui, visant son nez dun coup de langue et finissant par lui casser le nez du front.

À une heure du matin, cétait le tableau suivant : un Médor sale mais heureux, une Camille grelottante couverte de boue, des pompiers maculés, deux gothiques tachés, et un chef au nez en sang.

Madame, il faudrait quand même éduquer ce monstre, sest exclamé le sauveteur blessé.
Jessaie, mais voyez-vous, il est du genre à éduquer dabord les autres, ai-je répondu.
On dirait moi, a lancé un gothique à lautre en sesclaffant bruyamment.

Jhabite juste ici, venez vous laver, jai proposé en claquant des dents.
Allez-y, ont dit les pompiers au chef, sinon, on finirait par croire que vous êtes Hannibal Lecter !
Peut-être devrais-je creuser mon propre trou Avec ces types de la voirie, je vais finir vieille fille à attendre, a soupiré plus tard mon amie.

P.S. Les enfants de Camille ne sont pas des petits génies. Ce sont simplement de chouettes marmots drôles et futés, Paul et Maëlys.
Dans la classe de CP, il fallait parler de sa famille.
Notre papa sauve le monde ! Et notre maman travaille avec les ordinateurs ! a proclamé Paul, fier comme un coq.
Maëlys, plus discrète, a ajouté :
Et notre chien sait regarder la télé !

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«Attention, maman et mon frère arrivent pour discuter de l’héritage : Tu as lésé ton frère, où est ta conscience ?»