Quelqu’un a ouvert la porte avec sa propre clé, un inconnu était assis à table. Tatianа préparait le petit déjeuner et, comme toujours, regardait son mari avec dévouement, attendant ses désirs. Paul fixait la télévision, mâchant machinalement sans la regarder…

Quelquun ouvrit la porte avec sa propre clé. Un étranger était assis à la table. Camille préparait le petit-déjeuner en jetant ses regards fidèles vers son mari, attendant silencieusement ses désirs. François, lui, avait le visage absorbé par la télévision, mâchant dun mouvement mécanique. Il ne lui adressait pas un seul regard.

Quy a-t-il, François ? demanda Camille à voix basse.

Camille, mon père sort de lhôpital demain. Tu sais bien, il est tout seul, il a besoin daide, et puis, il faut ranger son appartement.

Bien sûr, je comprends, je men occuperai, répondit-elle, empressée.

Plutôt que dengager une aide, mieux valait soccuper de tout soi-même. Les sous étaient précieux, et puis, on ne laisse pas tomber sa famille. François travaillait. Camille, elle, tricotait des bonnets à la maison. Cela ne rapportait presque rien, elle pouvait bien se permettre une pause.

Tu fais le ménage là-bas, tu accueilles mon père, puis tu restes chez lui un moment, hein ? Il est attaché à son appartement, inutile de le rapatrier ici. Tu restes aussi longtemps quil a besoin de toi.

Camille navait aucune envie de quitter son mari.

Mais comment tu vas faire tout seul, François ?

Je me débrouillerai. Jachèterai à manger à la boulangerie, je cuisinerai moi-même. On sappelle, et je passe te voir le soir.

Ils étaient ensemble depuis presque dix ans. Présentés par des amis. Dans leur groupe, tout le monde était marié. On les avait unis à moitié en plaisantant, à moitié sérieusement. Camille approchait de la trentaine, François était plus âgé. Elle était venue vivre dans son appartement.

Ils navaient pas denfants. Camille avait consulté tous les médecins, tout allait bien pour elle. Mais François refusait obstinément de faire des examens. Elle surprenait parfois dans son regard, silencieuse, une accusation muette. Rien nétait jamais formulé clairement, mais elle sentait quil la rendait responsable de labsence denfant.

Camille avait grandi obéissante envers ses parents ; désormais, elle obéissait à son mari. Cétait dans sa nature. Dans la maison, tout dépendait de François. Elle avait perdu ses amies. Elle tricotait, faisait les poussières, cuisinait, et croyait que François était son choix pour la vie. Alors il fallait tout accepter : se taire, ne pas faire de remarques, seffacer.

Jean-Luc, le père de François, était veuf depuis longtemps ; sa santé déclinait et lhôpital navait pas arrangé les choses. Camille laimait bien. Il était naturel quelle emménage provisoirement chez lui.

Tu prendras un taxi, je nai pas le temps, jai du boulot, disait François. Tu ramènes mon père, tu nettoies lappartement.

Comme toujours, il ne demandait pas son avis. Quand François avait décidé, tout le monde obéissait. Camille fit tout : elle nettoya à fond, aéra les pièces, ne rentra pas chez elle. Le lendemain, elle appela un taxi et ramena son beau-père chez lui. Et cest là, dans le silence, sans François, quelle comprit comme la tranquillité lui faisait du bien.

Tout était calme, personne ne lui ordonnait de suivre sans cesse des règles, plus de remarques, rien. Elle sentit la tension se dissiper. Chez elle, elle vivait toujours en attente, à laffût du prochain mot de son mari. Ses pensées se dissipaient. Elle ne faisait que tricoter machinalement ou méditer sur la façon de plaire à François, écouter ses discours.

Jean-Luc regardait la télévision, lisait, et ils parlaient durant des heures. Il lécoutait avec attention, lui demandait même son avis. Camille comprit alors quelle ne désirait plus vraiment revenir chez François. Il faisait des virements sur son compte, venait rarement. Après une semaine, il lui annonça avoir trouvé pour son père une place de convalescence dans un établissement de repos, et il paya pour un mois de plus. Jean-Luc partit en cure, presque pour deux mois.

Camille rentra chez eux. À nouveau, elle servait, rangeait, préparait les repas. Soudain, la tristesse la submergea si fort quelle décida daller dans lappartement de son beau-père, retrouver le calme, réfléchir à sa vie.

La porte refusait de souvrir. Camille tendit loreille : il y avait des bruits à lintérieur. Prise de panique, elle hésita à appeler François, mais finit par sonner. La porte souvrit : une jeune femme élégante, en survêtement, la regarda, interloquée.

Vous cherchez quelquun ?

Tout se mélangea dans lesprit de Camille. Une cousine de Jean-Luc ? À ce moment, François apparut dans le couloir. Il tomba des nues en voyant sa femme.

Camille, que fais-tu ici ? Tu as oublié que papa est en cure ?

Camille ne demanda rien. Elle dévala lescalier, senfuit. Dans le taxi qui la ramenait, elle nentendait quune pensée résonner : « Cest moi qui ai tout nettoyé, et eux »

Que François ait une maîtresse ne létonnait pas. Elle était déjà prête à cela, tout au fond delle. Cest vrai, elle navait pas denfants, et lui semblait en vouloir si fort. Ils navaient plus rien à se dire. « Je ne suis quune domestique », pensa-t-elle. Je fais le ménage ici, là rien de plus.

Elle dépassa son arrêt, marcha sans but dans la ville, traînant les pieds. Elle sassit sur un banc dans la cour dun immeuble inconnu, le regard perdu vers nul part. Une femme âgée sassit près delle.

Ça ne va pas, ma belle ?

Camille navait pas envie de parler. Les larmes coulaient sans bruit. La femme la prit dans ses bras.

Allons, ma douce, quest-ce qui vous arrive ?

Une petite fille de cinq ans accourut.

Mamie, viens, jai faim.

Venez avec nous, proposa la femme.

La main dans celle de laïeule, Camille la suivit. Quimporte où, du moment quon ne la force pas à rentrer chez elle. Dans la petite cuisine lumineuse et chaude, elles sinstallèrent, burent du thé. Camille se sentit revivre. Elle observait la fillette, rêvant davoir une enfant comme elle. Elle la prit soudain sur ses genoux ; la petite se blottit et sendormit. Camille la porta dans la chambre, la grand-mère derrière elle.

Sonia na pas vu sa maman depuis longtemps, elle est en manque, expliqua la vieille dame.

Camille ne comprenait plus rien. En bord de lit, elles restèrent là pendant que la grand-mère narrait son histoire.

Mon fils Maxime sest marié sans me prévenir. Puis Sonia est venue. Sa mère est partie pour un autre homme, le divorce a suivi. Maxime est souvent en déplacement, on vit toutes les deux ici. Évidemment, la petite réclame sa maman. Cest pour ça quelle sest rapprochée de vous.

Camille, rentrée chez ses parents, échangea avec François quelques phrases sèches. « Il faut quon vive séparément. » Elle revint, jour après jour, sous les fenêtres de Sonia. Bientôt, elle fut invitée à prendre le thé chez la grand-mère.

Et si je vous faisais le déjeuner ? Vous mavez tant aidée ce jour-là, laissez-moi faire quelque chose pour vous.

Daccord, accepta la grand-mère, mes yeux me jouent des tours maintenant, mes bras faiblissent aussi.

Camille prépara le repas avec plaisir, nettoya la cuisine. Sonia tournait autour delle, tentait daider. « Voilà ma vraie famille », songea Camille. Elle revint chaque jour.

Un jour, la vieille dame fut hospitalisée, laissant Camille passer la nuit avec Sonia. Elles se racontèrent des histoires, regardèrent la télévision. Pour la première fois depuis longtemps, Camille dormit profondément, paisiblement, avec la petite à ses côtés.

Au matin, coups à la porte. Quelquun entra avec sa clé. Camille, en peignoir, alla à la cuisine. Un inconnu était installé à table, dévorant ce quil avait trouvé.

Maman, je meurs de faim, pardon…

Puis il se retourna, aperçut Camille, sursauta.

Oh, désolé, vous êtes qui ? Où est ma mère ?

Camille serra son peignoir, sassit.

Vous devez être Maxime ? Madame Sophie a dû partir à lhôpital hier. Ils disent que ça ne sera pas long. Je suis une amie, je veille juste sur Sonia.

Il parut confus.

Mince, jai tout mangé, excusez-moi

Ce nest rien, je vais recuisiner. Nayez crainte, vous êtes chez vous.

Papa ! cria Sonia en se précipitant.

Camille hésita : partir ? Mais elle nen avait pas envie. Maxime les observa, Camille et sa fille. Puis, hésitant :

Camille, si cela ne vous dérange pas, vous pourriez rester jusquau retour de maman ? Jai du travail, des déplacements…

Il posa un paquet de billets sur la table. Camille rougit.

Je nai pas besoin dargent, dit-elle. Ca me fait plaisir, Sonia et moi, nous sommes devenues amies.

Le soir, Maxime revint les bras chargés de courses. Camille riait en remplissant le frigo. Pour un mois de provisions ! Elle cuisinait, sortait jouer avec Sonia, puis, la nuit venue, elles dormaient ensemble tandis que Maxime gardait sa chambre. Puis Sophie revint de lhôpital.

Elle remercia Camille, parlait delle à son fils. Camille sentit que la grand-mère espérait quils finiraient par vivre ensemble et Sonia était déjà attachée à elle. Maxime, dabord timide, invita Camille à sortir. Elle divorça de François, il accepta sans discussion. Camille ne revendiqua rien de lappartement. Elle emporta ses affaires chez ses parents.

****
Lors dune visite médicale, le docteur lobserva, souriante.

Félicitations, madame, vous attendez un enfant !

Stupéfaite, Camille répondit : « Impossible, jai vu tant de spécialistes, jamais de résultats. »

Tout va bien. Vous êtes en bonne santé.

Un garçon naquit. Camille se promenait dans la cour avec la poussette, se retrouva par hasard devant lancien immeuble. Elle aperçut la voiture de François. Son ex-mari sortait. La femme quelle avait surprise chez son beau-père apparut.

De sa voix hautaine, la femme donna ses ordres :

Recule la voiture, tu vois bien comme tu es mal garé. Je pars, ne tarde pas.

Camille sourit. François avait trouvé ce quil cherchait. Elle navait jamais été celle quil voulait : effacée, soumise, sans enfants.

Elle fixa tendrement son bébé. Sapprocha en silence. François la vit, simmobilisa.

Camille, comment vas-tu ? Cet enfant, cest qui ?

Cest mon fils, répondit-elle fièrement.

Désemparé, il détourna les yeux, dit tout bas : Camille, reviens, cétait bien entre nous. Cest un garçon ? Je peux laccepter.

Oui, un garçon, confirma Camille sereinement. Et jai un mari, une famille magnifique. Vis ta vie, François comme tu lentends.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

5 × 1 =

Quelqu’un a ouvert la porte avec sa propre clé, un inconnu était assis à table. Tatianа préparait le petit déjeuner et, comme toujours, regardait son mari avec dévouement, attendant ses désirs. Paul fixait la télévision, mâchant machinalement sans la regarder…
Et toi, grand-mère, tu devras bien t’occuper de l’enfant !