Elle à ma place
Je ne veux pas aller chez papa Tante Léonie a dit que papa ne maime plus, Laurent serra ses genoux contre sa poitrine et enfouit son visage dans ses jambes, assis sur le lit.
Élodie resta figée. Tout semblait ordinaire. Pyjama froissé avec des voitures, petit sac rempli de jouets dans un coin, veste jetée sur la chaise. Cétait familier, chaleureux. Mais son fils nattendait pas la maison en courant comme un ouragan ; il se tenait recroquevillé dans un coin, abattu.
Aujourdhui, il devait aller chez son père, mais soudain Laurent suppliait de rester à la maison. En y repensant, Élodie remarquait quil appréhendait de plus en plus ces visites. Elle avait essayé de le persuader, mais Laurent lui avait avoué brutalement que Léonie, la nouvelle compagne de Paul, le blessait.
Laurent elle sassit doucement à côté de lui. Raconte-moi, sil te plaît, quest-ce qui sest passé ?
Il resta silencieux longtemps. Puis il leva la tête, la regarda avec une lassitude inhabituelle pour un enfant de cinq ans. On lisait dans son regard une fatigue et une tristesse dadulte que personne ne croit.
Je jouais simplement Elle sest énervée parce que mon robot faisait trop de bruit. Tu te souviens ? Elle me la retiré et puis elle ma dit quils auraient un autre bébé, que papa moublierait. Que je suis de trop. Et si je le raconte, il soupira fort, personne ne me croira. Parce que tante Léonie dira que ce nest pas vrai. Et elle est grande. On la croira elle.
Sa voix tremblait, interrompue, presque en sanglots. Élodie sentit la colère, la peur et la culpabilité lenvahir, pour avoir laissé les choses en arriver là. Son inquiétude lui serrait la gorge. Laurent grattait le drap du bout de longle. Élodie lui tendit la main.
Je te crois. Tu sais pourquoi ? Parce que tu ne mens jamais. Sauf quand tu caches les bonbons.
Il renifla mais ne sourit pas.
Papa la choisie, elle, à ma place
Papa ne sait pas tout, tenta Élodie, sa voix assurée. Mais il comprendra. Je te le promets.
Quand Élodie coucha Laurent, elle se décida à boire un thé. Dans le silence nocturne, elle se remémora comment elle avait rencontré Léonie. Si on pouvait appeler ça une rencontre.
Il y a un an, elle avait reçu un message dun profil inconnu : *« Bonsoir ! Je ne me présenterai pas, sachez seulement que je veux votre bien. Si vous souhaitez savoir où votre mari passe ses soirées, venez lundi à dix-neuf heures au restaurant, rue Victor Hugo, numéro 8. Table près de la fenêtre. »*
À lépoque, Élodie se demandait qui se cachait derrière ce “bienfaiteur”. Aujourdhui, elle savait : cétait Léonie. Une bienfaitrice au parfum de mensonge.
Ce soir-là, Élodie avait tout vu. Paul assis face à Léonie. Mains sur la table. Doigts entrelacés. Un baiser sur la joue. Il avait bredouillé ensuite sur une réunion professionnelle, une amie, et enfin, « rien de sérieux ». Mais Élodie nétait pas capable de pardonner sa trahison.
Ils sétaient séparés. Mais Laurent était resté. Et Léonie aussi, bien décidée à devenir la future épouse de Paul.
Léonie avait limage parfaite : polie, douce à lexcès, experte avec les enfants. Elle offrait même des cadeaux à Laurent pour les fêtes. Puzzles, dinosaures, une grande grenouille en peluche.
Mais ces cadeaux nétaient pas pour lenfant, ils étaient pour Paul. Léonie ne cherchait pas lamour du garçon, mais lattention de lhomme. Sa gentillesse était une arme, son sourire un appât. Désormais, alors quun enfant à elle se profilait à lhorizon, Léonie avait changé de ton.
Elle ignorait une chose essentielle : Élodie pouvait tourner la page sur Paul, mais jamais sur les sentiments de son fils.
Sur le frigo, une liste de tâches pendait, mais Élodie nen avait cure. Elle avait une mission essentielle aujourdhui. Parler à Paul.
Elle fixa lécran du téléphone longuement avant de composer le numéro. Les sonneries lui parurent interminables. Quand son ex-mari répondit, sa voix trahissait son irritation. Il était tard.
Cest vraiment urgent ?
Oui. Il faut quon parle. À propos de Laurent.
Paul se tendit instantanément. Élodie le ressentait, même à travers le téléphone.
Il lui est arrivé quelque chose ? Il est malade ?
Non. Il ne veut plus venir chez toi. Il ma confié que Léonie lui dit des choses blessantes. Que tu ne laimes plus. Que tu vas avoir un autre enfant et loublier.
Silence. Puis Paul parla dun ton sec, agacé, comme sil était accusé de cette bassesse.
Élodie, tu exagères ! Tu crois vraiment que je vais avaler ces mensonges ? Tu recommences. Tu essaies encore de timmiscer dans ma vie et dans ma relation avec Léonie par lenfant !
Je ne recommence rien. Je suis sa mère. Je lécoute. Toi, visiblement, non. Élodie répondit fermement. Il avait peur de te le dire. Et, semble-t-il, il avait raison.
Tu ten sers ! semporta-t-il. Tu veux quil arrête de venir. Me faire culpabiliser, courir après toi. Tu es impossible, Élodie. Juste impossible.
Elle hésita, par peur que la conversation ne tourne à laffrontement. Elle luttait pour maîtriser sa colère. Ses tempes battaient fort.
Voilà Paul. Pas le pire des pères, mais toujours avec ses réflexes dadolescent : tout le monde est contre lui. Capable de tendresse envers son fils, bien sûr. Mais face à Léonie, ses raisonnements sarrêtaient net.
Laurent tendit la main pour attraper un ours en peluche sur létagère, et Élodie et Paul, pour la première fois depuis longtemps, échangèrent un regard complice, sachant quau fond, leur amour pour lui les réunirait toujours.






