Un chien qui continue de dormir devant la porte de l’hôpital où son maître est décédé, sans comprendre pourquoi il ne revient plus.

Un chien qui continue de dormir près de la porte de lhôpital où son maître est décédé, sans comprendre pourquoi il ne revient plus.
Gaspard arrive à lhôpital dès six heures du matin, comme à son habitude. Ses pattes connaissent par cœur chaque fissure du trottoir, chaque irrégularité du pavé menant aux portes vitrées de limposant bâtiment blanc. Il sinstalle toujours au même endroit : à côté du banc de fer vert, doù il garde un œil aussi bien sur lentrée principale que celle des urgences.
Ces dernières semaines, il a perdu du poids. Son pelage marron doré, autrefois éclatant, est maintenant terne et en désordre. Mais ses yeux noisette restent vigilants, scrutant chaque visage qui passe, cherchant le seul qui compte vraiment.
Monsieur Marcel était tout pour lui depuis huit ans. Ce vieux menuisier la trouvé quand il nétait quun chiot, abandonné dans une boîte en carton sous la pluie. « Viens, mon grand », lui a-t-il dit en lenveloppant dans sa veste de travail. « Tu as lair dun Gaspard. » Et Gaspard est devenu son nom pour toujours.
Ils se promenaient tous les matins au parc, partageaient le déjeuner à latelier, regardaient la télévision le soir. Marcel lui parlait comme à un ami, lui confiait ses préoccupations et ses petites joies. « Tu sais quoi, Gaspard ? La chaise que jai finie aujourdhui est parfaite. On fait une belle équipe, non ? »
Il y a trois semaines, Marcel sest mis à tousser beaucoup. Un matin, pendant le petit déjeuner, il sest effondré. Gaspard a aboyé sans relâche jusquà ce que les voisins appellent les secours. Il a suivi le brancard blanc jusquaux portes de lhôpital, mais elles se sont refermées devant lui.
« Le chien ne peut pas entrer », lance quelquun en blouse blanche. Gaspard ne comprend pas les mots, mais il saisit le geste. Il se met à attendre.
Les premiers jours, plusieurs personnes essaient de lemmener. Une vieille dame avec une laisse rose : « Viens, mon petit, je vais moccuper de toi. » Un jeune homme lui tend de la nourriture : « Tu ne peux pas rester ici, mon vieux. » Même la SPA est venue ; mais chaque fois que Gaspard voit le camion blanc avec des cages, il se cache.
Il sait patienter. Marcel revient toujours.
Le personnel de lhôpital sest habitué à sa présence. La docteure Lefèvre, qui sort vers cinq heures chaque soir, lui apporte un bol deau fraîche. Jean-Pierre, le garde de sécurité, lui réserve une partie de son jambon-beurre chaque jour. « Tu es un chien loyal », lui dit-il en lui grattant les oreilles. « Si seulement tout le monde était aussi fidèle que toi. »
Ce matin, tout est différent. Gaspard perçoit avant de voir. Une odeur familière, mêlée à dautres inconnues. Sa queue bat timidement, ses oreilles se dressent. Lorsque les portes automatiques souvrent, Marcel apparaît.
Mais quelque chose a changé. Lhomme marche lentement, appuyé sur une canne, des tubes transparents lui courent le long du visage. Il est plus maigre, plus fragile. Mais cest bien lui.
Gaspard ne court pas comme il laurait fait autrefois. Il sapproche doucement, comme sil comprend que son humain est désormais plus vulnérable. Il sassied devant lui, levant la tête. Marcel se penche avec peine et lui caresse la tête de ses mains tremblantes.
Pardon, Gaspard. Excuse-moi davoir mis tant de temps.
Gaspard lèche doucement la main de Marcel. Le temps na pas dimportance. Les journées vides non plus. Son humain est revenu.
La docteure Lefèvre les rejoint, sourire aux lèvres.
Monsieur Marcel, ce chien na pas bougé dici depuis trois semaines. Quelle que soit la météo. Les infirmiers lont nourri, mais il na jamais cessé dattendre.
Marcel regarde Gaspard, les yeux brillants.
Il ne sait pas abandonner, docteure. Ce nest pas dans sa nature.
En rentrant lentement chez eux, Gaspard avançant sagement sans tirer sur la laisse, les passants les contemplent avec tendresse. Le chien qui a attendu, lhomme revenu.
Ce soir-là, Gaspard se blottit contre le matelas médical installé dans le salon. Son humain nest plus vraiment le même, et ne le sera sans doute jamais tout à fait. Mais ils sont ensemble.
Marcel caresse doucement le dos de Gaspard.
Merci de me rappeler que lamour ne connaît pas dimpossible, Gaspard. Que patienter nest jamais une perte de temps quand cest pour quelquun qui en vaut la peine.
Gaspard ferme les yeux, retrouvant pour la première fois depuis des semaines la tranquillité dêtre à sa place. Il a compris que lamour ne compte pas les heures, il ne mesure que la certitude. Et lui a toujours su que Marcel reviendrait.
Car cest cela, la famille. Elle revient, elle revient toujours.

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