Une réponse inattendue
Claire na jamais supporté François. Pendant toutes les sept années de son mariage avec son meilleur ami Paul.
Elle était agacée par le rire tonitruant de François, sa stupide veste en cuir, et surtout cette manie quil avait de taper Paul dans le dos en lançant à tue-tête : « Alors mon vieux, pari que ta femme est encore furax ! » de quoi faire bouillir Claire de rage.
Paul balayait dun geste : « Il est un peu spécial, cest vrai, mais il a un cœur en or » ce qui narrangeait rien au ressentiment de Claire. Pour elle, un cœur en or nexcusait pas quon lui gâche la soirée.
Lorsque Paul est mort une chute bête, glissant sur le carrelage , François était là, en retrait à lenterrement, tout perdu dans sa ridicule veste en cuir. Il regardait au loin, par-dessus les têtes, comme sil était ailleurs, suspendu entre deux mondes.
Claire sétait alors dit : « Cest terminé. Quil me laisse tranquille, enfin, tant mieux. »
Mais il ne la pas laissée tranquille. Une semaine après, il a frappé à la porte de son petit appartement devenu silencieux.
Claire, a-t-il proposé, gêné, tu veux que je vienne éplucher des pommes de terre ou enfin, si tas besoin ?
Ce nest pas la peine, a-t-elle répondu dune voix plate à travers la porte entrebâillée.
Si, cest la peine, a-t-il répliqué obstinément et sest faufilé dans lentrée comme un courant dair.
Cest ainsi que tout a recommencé.
François réparait tout ce qui se cassait. Parfois, Claire se surprenait à penser que les choses tombaient en panne rien que pour lui donner un prétexte de venir.
Il lui ramenait des courses dans des cabas immenses, comme sil approvisionnait la maison pour une longue grève.
Il emmenait son fils, Baptiste, au jardin du Luxembourg, doù il revenait les joues rouges et bavard comme jamais ce qui serrait douloureusement le cœur de Claire : avec Paul, Baptiste restait toujours calme et grave.
La douleur sétait installée, omniprésente. Vive, quand elle retrouvait une vieille chaussette de Paul. Sourde et lancinante, le soir en préparant deux tasses de thé. Déchirante enfin, en voyant ce fichu François poser, lair gauche, les assiettes sans jamais les mettre au bon endroit.
Il était devenu le reflet étrange de Paul. Un miroir déformant. Claire souffrait de sa présence, puis elle sest rendu compte quelle en craignait labsence. Car alors, il ne resterait que le vide
Les amies de Claire murmuraient : « Mais enfin Claire, il est amoureux de toi, arrête de faire la difficile ! » Sa mère lui disait : « Il est bien, ce François, fais attention de ne pas le perdre. » Elle, elle fulminait. Elle aurait juré que François volait son deuil, le remplaçait par cette bienveillance envahissante.
Un jour, alors quil ramenait un gros sac de pommes de terre (« en promo ! »), Claire explosa :
François, arrête, cest bon ! On sen sortira. Je sais bien que tu que tu veux maider
Mais je ne peux pas. Et je ne pourrai pas. Tu es lami de Paul. Reste-le.
Elle attendait un reproche, une bouderie. Mais François rougit comme un gamin pris en faute, sans relever la tête :
Daccord. Pardon.
Et il est parti. Son absence résonnait plus fort encore que sa présence.
Baptiste demanda : « Il est où, tonton François ? Pourquoi il ne vient plus ? » Et Claire, serrant son fils, pensait : « Jai été stupide. Jai renvoyé la seule personne qui nétait pas là pour prendre, mais pour donner. »
François est revenu deux semaines plus tard. Il a sonné tard, un soir de pluie. Il sentait la pluie de novembre et lalcool. Ses yeux étaient troubles, mais déterminés.
Je peux ? Juste une minute. Jai besoin de te dire un truc.
Elle a laissé entrer.
Il sest assis sur le tabouret de lentrée, dégoulinant dans sa veste mouillée.
Je ne devrais pas, commença-t-il enroué par lémotion, mais je narrive plus à garder ça pour moi. Tas raison, jai été un idiot. Mais javais promis.
Claire sest figée, appuyée contre le mur.
Promis quoi ? murmura-t-elle.
François leva sur elle un regard si douloureux quelle en eut le souffle coupé.
Paul savait Pas avec certitude, mais il avait une bombe dans la tête, tu comprends ? Un anévrisme. Les médecins disaient que ça pouvait éclater nimporte quand, quelques mois peut-être un an ou deux. Il ne voulait pas talarmer alors il ne ta rien dit. Mais il ma prévenu, moi. Juste un mois avant sa chute.
Le monde déjà branlant de Claire seffondra complètement. Elle glissa doucement le long du mur, sassit sur le sol froid.
Quest-ce quil ta demandé ? souffla-t-elle.
Il ma dit : « François, tes le seul en qui jai vraiment confiance. Si si jamais, promets-moi de veiller sur eux. Baptiste est encore petit et Claire elle paraît solide, mais elle est fragile dedans. Laisse-la pas sombrer, François. » Jai rigolé : « Mais arrête, Paul, tu vas vivre vieux ! » Mais lui La voix de François se brisa, il ma regardé dun air tranquille et il a dit : « Essaie de faire en sorte que Claire tombe amoureuse de toi. Elle ne doit pas rester seule. Tas toujours été bienveillant avec elle. Cest juste. »
François se tut, vidé.
Cest tout ? murmura Claire, le souffle court.
Il ma aussi dit, reprit François en passant sa main sur son visage, que tu me détesterais au début. Parce que je te rappellerais trop Paul. Mais il fallait tenir, dit-il, patienter Laisse-lui du temps. Le temps fait son œuvre Et puis, qui vivra verra.
Il sest levé péniblement.
Voilà. Jai essayé Jai fait ce que jai pu. Je croyais que peut-être Mais tu Tu mas regardé tout à lheure, et jai compris. Ça ne marchera pas. Je serai toujours juste « François, lami de Paul » pour toi. Jai trahi Paul. Jai pas tenu ma promesse. Désolé.
Il effleura la poignée de la porte.
À ce moment-là, Claire comprit enfin leffroyable et bouleversante vérité. Elle accepta lamour immense de Paul, qui pensait à eux deux jusque dans lombre de la mort. Elle reconnut lobstination maladroite, presque sacrée, de François, qui avait porté ce secret deux ans sans rien attendre en retour.
François, appela-t-elle, la voix douce.
Il se retourna. Dans son regard, plus aucune attente. Seulement de la fatigue.
Tu as réparé le robinet que Paul promettait de réparer depuis deux ans.
Oui.
Tu as emmené Baptiste chez mes parents, ce jour-là où je pleurais dans la salle de bain.
Euh oui.
Tu as rappelé lanniversaire de ma mère, alors que même moi je lavais oublié.
Il hocha silencieusement la tête.
Et tout ça, cétait seulement pour lui faire plaisir ?
Encore un soupir de François :
Au début, oui. Mais ensuite Ensuite, cest devenu nécessaire. Je ne sais plus faire autrement.
Claire se releva, sapprocha de lui. Observa la veste familière, son visage fatigué, vieillissant. Et, pour la toute première fois, elle ne vit plus lombre de Paul. Elle vit François. Un homme qui avait été lami de son mari, et qui avait pris la tâche daimer sa famille.
Reste, dit-elle dune voix sûre, bois un thé. Tes transi
Il la dévisagea, stupéfait par ce quil croyait ne jamais entendre.
En ami, précisa-t-elle, avec, pour la première fois, dans sa voix, non pas de la glace, mais une chaleur douce, vivante. En meilleur ami de Paul. Tant que tu y prends goût.
François esquissa un sourire de travers, celui qui jadis lhorripilait.
Un thé ? Tu naurais pas plutôt une petite bière ?
Claire éclata de rire, pour la première fois depuis si longtemps. Et elle comprit, ou plutôt sentit : elle nallait plus repousser la main qui, même tremblante de fatigue, voulait juste laider. Même si cette main porte une ridicule vieille mitaine en cuirIl la suivit dans la cuisine, en traînant un peu des pieds, éberlué comme un enfant à qui on offre une seconde part de gâteau. Claire mit la bouilloire en route, sans trop savoir si elle préparait vraiment du thé ou si finalement, pour cette fois, elle allait chercher deux bières fraîches.
Baptiste surgit du couloir, tiré de son sommeil par le bruit, frottant ses yeux trop grands pour son visage. Il aperçut François et, sans un mot, se glissa dinstinct contre lui, posant la tête sur son flanc. François passa un bras hésitant autour des épaules du petit.
Un silence doux sinstalla. Claire ouvrit le placard, et sa main tomba sur une vieille boîte de biscuits, oubliée derrière la farine. Paul en raffolait. Elle posa la boîte sur la table, comme un signe que, désormais, la mémoire pouvait sinviter à la lumière, sans faire si mal.
François sassit, Baptiste encore collé à lui. La pluie redoublait, battant la vitre. Enfin, François hasarda, la voix brisée mais pleine dun espoir neuf :
On pourra parler de Paul ? Des souvenirs, de lui de nous trois, tous ensemble ?
Claire hocha la tête, un mince sourire humide au coin des lèvres.
Oui, on pourra. Je crois que cest ce quil aurait voulu. Peut-être que lui aussi, en secret, espérait quon finirait par rire ensemble de ses histoires idiotes.
Elle sassit, un peu maladroitement, près deux. Baptiste attrapa un biscuit, le tendit à François, puis, étouffant un bâillement, sendormit tout contre lui.
Et là, dans la cuisine tiédie damitié, de deuil apprivoisé, et de promesses silencieuses, Claire comprit quune réponse inattendue nétait pas un point final, mais lamorce dun nouveau chapitre une histoire à trois voix, légère comme la pluie qui, soudain, semblait danser dehors dans la nuit.







