« Rentre tout de suite ! » sest presque écrié son mari. « Ou alors, tu te fiches de ta propre fille ? Jen ai marre de rester seul avec elle ! »
Jétais assis au fond du café du Marais, regardant mon épouse Amandine lever une coupe de champagne à loccasion de lanniversaire de sa meilleure amie, Camille. La fête battait son plein une vingtaine damis discutaient, riaient, et pour la première fois depuis des mois, Amandine se sentait seulement femme, pas seulement mère dAurélie, un bébé dun an.
« À ton bonheur ! » dit-elle à Camille, juste au moment où son portable vibra brutalement.
Allô, Amandine ? Où es-tu ? La voix de Guillaume, mon gendre, était franchement agacée. Notre fille hurle depuis plus dune heure !
Guillaume, je tavais prévenu que je rentrerais tard. Camille ne fête son anniversaire quune fois par an On avait trouvé un accord !
Tu avais promis de revenir en deux heures ! Ça fait trois !
Amandine sest éloignée pour ne pas déranger les autres.
Essaie de lui donner un peu deau. Il fait peut-être chaud.
Jai tout tenté ! Aurélie ne va pas bien, elle a besoin de sa maman !
Calme-toi Regarde sa couche, peut-être quelle la gêne. Jarrive dans une heure.
Non ! Reviens immédiatement ! Guillaume senflamma presque. Ou alors tu ten fiches de ta propre fille ?
Très bien, jarrive dans dix minutes.
Amandine, tu Bip. Il raccrocha.
Amandine a rejoint la table, le sourire figé. Ses amies se sont approchées, inquiètes.
Quest-ce quil se passe ? a demandé doucement Camille.
Aurélie pleure sans cesse, et Guillaume narrive pas à la calmer. Il croit quelle est malade.
Ah, les hommes Pauline a coupé. Mon Louis était exactement comme ça au début : persuadé de casser le bébé sil la touchait.
Le mien non plus na jamais compris pourquoi notre petite pleure a ri Julie. Il mappelle pour le moindre bobo.
Vous croyez que je ferais mieux de rentrer ? a hésité Amandine.
Cest ta première vraie sortie en trois mois ! a affirmé Camille. Il peut bien attendre. Il apprend à être père, tout simplement.
A peine reprenait-elle goût à la fête, que Guillaume a fait irruption dans le café, lair furieux, avec Aurélie pleurnichant dans ses bras.
La voilà, la mère de lannée ! a-t-il tonné Pendant que sa fille agonise à la maison, Madame profite !
Le silence est tombé. Tout le monde sest retourné, la honte a rougi le visage dAmandine.
Guillaume, quest-ce que tu fais ? a-t-elle répondu doucement.
Ce que jaurais dû faire il y a une heure ! Apporter notre fille mourante à sa mère irresponsable !
Arrête ton cinéma, Camille sest levée. Ça ne se fait pas, et ta fille est aussi la tienne !
Ne te mêle pas de ça ! a-t-il rétorqué. Cest toi qui las privée de sa mère. Regarde, elle pleure encore !
Baissez la voix jeune homme, est intervenu un monsieur distingué à la table voisine. Certains aimeraient dîner tranquillement.
Occupez-vous de vos affaires ! a aboyé Guillaume. Ma femme a abandonné un enfant malade !
Guillaume, sil te plaît Amandine a pris sa fille et la petite sest immédiatement calmée dans ses bras.
Camille, je suis désolée, sest excusée Amandine. Je dois partir.
Tu nas rien à te reprocher, la soutenue son amie.
Quil aille au diable ! Pauline na pas résisté. Un homme normal ne réagit pas comme ça !
Guillaume voulait répliquer, mais le gérant du café est arrivé, ferme.
Je vais devoir vous demander de sortir, vous troublez les autres clients.
De retour à la maison, Amandine sest précipitée vers la chambre denfant, a retiré le body dAurélie et a découvert une étiquette à lintérieur du col, rougissant la peau délicate.
Voilà la fameuse maladie, elle a montré à Guillaume. Létiquette la blessait par frottement.
Comment pouvais-je savoir ? a-t-il haussé les épaules, saffalant sur le canapé.
En la déshabillant et en regardant ! Cest tout.
Je ne suis pas nounou. Ce sont des affaires de femmes.
Amandine le fixa.
Quas-tu dit ?
Jassume ce que jai dit : je travaille, je fais vivre le foyer. Les enfants, cest ta responsabilité.
Tu mas humiliée devant tout le monde à cause dune étiquette !
Au moins tu auras compris quune mère doit rester à la maison, pas traîner au café !
Tu plaisantes ? Je travaille, à distance, sur trois projets, je moccupe du bébé, je cuisine, je nettoie Quand est-ce que je peux souffler ?
Souffler ? a ricané Guillaume. Rester avec un enfant, cest du repos, comparé à dix heures de bureau.
Essaie de tenir sans dormir à cause dun bébé qui hurle ! Amandine a explosé.
Tu exagères ! La nourrir, changer sa couche, cest tout.
Justement. Pourtant tu nas même pas vu létiquette.
Guillaume a saisi ses clés.
Jen ai marre. Je vais chez François prendre lair.
Vas-y, a soufflé sa femme. Comme dhabitude.
Amandine affronta la porte fermée, Aurélie paisible dans ses bras. Rapidement, elle prépara le sac, habilla la petite et partit.
Une demi-heure plus tard, elle était devant la porte de sa belle-mère, Mme Lefèvre, avec valise et poussette.
Amandine ? sest étonnée Mme Lefèvre. Que se passe-t-il ?
Je veux quitter Guillaume. On peut rester chez toi quelques jours ?
Bien sûr. Viens, raconte-moi ce quil ta encore fait.
Il a fait un scandale au café devant tout le monde, Amandine sest assise, berçant Aurélie. Hurlé que je suis une mère indigne, que notre fille agonisait Tout ça pour une étiquette. Il na même pas cherché la vraie raison.
Mon Dieu, quelle honte Et ensuite ?
Il a décrété que léducation, cest uniquement laffaire des femmes.
Autrement dit, Aurélie nest pas sa fille ?
Voilà Ce qui me rend folle, cest quil croit que rester à la maison avec un enfant, cest des vacances.
Jai été trop naïve soupira laînée. Je croyais que le mariage le responsabiliserait. Il na fait quempirer.
Le lendemain, Guillaume arriva chez sa mère, furieux.
Maman, où est ma femme ? Elle doit rentrer !
Elle ne bougera pas, répondit calmement Mme Lefèvre. Explique-moi plutôt ton cirque au café ?
Quel cirque ? Je protégeais ma fille !
Dune étiquette ? sa mère le regarda froidement. Amandine ma tout raconté.
Ne lécoute pas, elle exagère ! Guillaume tournait en rond. Jexige quelle rentre !
Assieds-toi, Guillaume. Il est temps de parler franchement.
Parler de quoi ? La place dune femme est au foyer !
Elle a autant de droits que toi dans cet appartement, surtout comme mère de ma petite-fille. Toi tu mas déçue.
Mais cest moi qui ramène largent !
Et Amandine travaille aussi. Chez elle, en télétravail. Elle gère la maison, lenfant Et toi ?
Je fais vivre la famille !
Alors fais-le sans bruit. Rappelle-toi le mal que jai eu à télever seule après la mort de ton père Jespérais que tu comprendrais le sens du mot responsabilité.
Ce nest pas comparable ! Mon boulot est difficile, stressant
Alors le sien est facile ? lança sa mère ironiquement. Quand as-tu pris le relais la nuit avec le bébé ?
Pourquoi faire ? Elle a du lait !
Et quand as-tu joué avec ta fille ? Las-tu accompagnée au parc ? Donné son bain ?
Guillaume resta muet aucune réponse.
Maman, je suis épuisé au travail
Elle aussi ! Mais elle ne fait pas de scandale en public.
Guillaume, vexé, sest emporté :
Très bien ! Je trouverai une autre femme. Celle-là, quelle élève lenfant toute seule !
Essaie Mais paie la pension à lheure. Je veillerai à ce que tu le fasses.
Tu es la mère de qui, au juste ?
La mère dun adulte censé assumer ses actes. Pour linstant, je ne vois quun enfant immature.
Un mois plus tard, le divorce fut prononcé. Guillaume était soulagé enfin libre ! Il invita même une nouvelle connaissance, Sylvie, une blonde du bureau dà côté.
Guillaume, ton appartement est magnifique ! sextasia-t-elle.
Ce nest rien, répondit-il. Je vais tout refaire bientôt, acheter des meubles neufs. Maintenant que je me suis débarrassé du boulet familial, je vais vivre pour moi.
Et ton ex-femme ?
Elle vit chez ma mère avec la petite. Quelle y reste et joue à la maman.
Et la pension ?
Quelle pension ? Guillaume balaya la question. Ma mère a le portefeuille solide, elles ne manqueront de rien.
Alors quils étaient dans la cuisine, la porte souvrit. Mme Lefèvre entra suivie dAmandine et Aurélie.
Pourquoi tu la ramènes ici ? saffola Guillaume en voyant son ex-femme.
Je rends la propriétaire légitime, annonça Mme Lefèvre. Lappartement appartient désormais à Aurélie. Et toi, la demoiselle, tu peux partir.
Maman, quest-ce que tu fais ?
Ce que jaurais dû faire depuis longtemps. Prépare tes affaires, tu viens vivre chez moi.
Guillaume, quest-ce qui se passe ? interrogea Sylvie, déconcertée.
Rien de spécial, coupa sa mère. Mon fils a « oublié » que lappartement appartenait à ma petite-fille depuis six mois. Javais prévu ce genre de situation.
Tu ne peux pas faire ça ! supplia Guillaume.
Je peux et je le ferai. Amandine, installe-toi tranquillement.
Sylvie détala, le sac à main serré contre elle.
Sylvie, attends ! Guillaume a crié, mais la porte sest refermée derrière elle.
Deux ans passèrent. Guillaume remarqua que ses amis l’évitaient, lassés de ses plaintes. Sa mère lui parlait froidement et lui interdisait de faire vivre une nouvelle compagne chez elle.
Il appela Amandine.
Amandine, discutons On pourrait peut-être se retrouver ?
Il ny a rien à retrouver, Guillaume. Je suis déjà chez moi.
Mais nous sommes une famille ! Aurélie a besoin de son père !
On peut rester père même après un divorce. Tu peux voir ta fille quand tu veux.
Je pourrais taider pour la chambre dAurélie ?
Merci, cest déjà fait. Cest Philippe qui ma aidée.
Qui ? Philippe ? Guillaume tressaillit.
Un collègue, quelquun de bien. Dailleurs il ma invitée au bistrot demain.
Tu vas y aller ?
Oui. Il est temps que je vive sans toi.
Qui est cet homme ? Un inconnu ?
Pas du tout. Cela fait trois mois quil maide. Il joue avec Aurélie, fait les courses quand je suis malade
Il te donne de largent ? demanda Guillaume, acerbe.
Non. Il le fait parce quil le souhaite Sans crises, sans reproches.
Guillaume resta, abattu, dans la chambre de sa mère. Tout sétait écroulé à cause dune stupide étiquette de vêtement. Non à cause de son incapacité à simplement déshabiller sa fille et voir ce qui la gênait.
Le téléphone sonna. Amandine.
Guillaume, je voulais te prévenir Philippe ma demandé en mariage.
Quoi ? cria-t-il. Et tu as dit quoi ?
Je réfléchis. Mais tu sais il ne fait pas de scène en public. Il adore passer du temps avec Aurélie. Je nai pas encore décidé mais
Amandine, attends Tu ne peux pas être sérieuse ! On a vécu ensemble cinq ans !
Et alors ? Ça te donne le droit de mhumilier devant tout le monde ?
Je ne voulais pas ! Mais tu mexaspères parfois avec ton « bon sens » !
Tu vois ? Même là, tu narrives pas à dialoguer.
Amandine, essayons encore !
Non, Guillaume. Philippe ma montré quun homme peut vraiment respecter une femme. Il lit des histoires à Aurélie, ne sen croit pas dégradé.
Je peux lire ces histoires idiotes moi aussi !
Elles ne sont pas idiotes, elles comptent pour notre fille. Mais tu ne comprends pas.
Si ! Je suis simplement fatigué de travailler pour vous deux !
Justement. La différence entre « pour vous », et « avec vous ». Philippe parle de « nous ».
Attends
Cest terminé. Désolée, la famille quon a tenté de construire sest effondrée ce jour-là au café. Définitivement.
Bip. Guillaume reposa le téléphone il avait obtenu ce quil avait réclamé : la liberté. Mais elle navait rien de réjouissant.
Dans la pièce voisine, il entendit sa mère au téléphone :
Bien sûr, Amandine, je serai présente à ton mariage. Cest ton choix, et ma petite-fille
Guillaume s’élança.
Maman ! Tu fais quoi ?
Je parle à Amandine. Elle minvite à son mariage.
Tu ne peux pas y aller ! Je suis ton fils !
Et alors ? Est-ce une raison pour gâcher la vie dune femme bien ?
Une femme bien ? Elle ma quitté !
Elle a eu raison. À sa place, je serais partie bien plus tôt.
Merci pour ton soutien !
On mérite le soutien. Aujourdhui, tu ne mérites que la vérité.
Quelle vérité ?
Que tu es égoïste. Tu ne penses quà toi.
Jai travaillé ! Jai ramené de largent !
Tu croyais que ça suffisait. Que ta femme devait tout subir, se taire, encaisser tes colères.
Quelles colères ? Je ne buvais pas, je navais pas daventures !
Mais tu la rabaissais sans cesse. Tu étais gêné par ta propre fille.
Je nétais pas gêné ! Je ne savais juste pas quoi faire !
Tu aurais dû laimer, Guillaume. Juste laimer.
Une semaine plus tard, Guillaume croisa Amandine à la sortie de la crèche. Elle récupérait Aurélie, accompagnée dun grand brun à lunettes.
Amandine !
Elle se retourna, sur la défensive.
Bonjour, Guillaume.
Cest lui ? je pointai lhomme.
Philippe, voici Guillaume, le père dAurélie.
Philippe lui tendit la main.
Enchanté.
On ne peut pas dire pareil, marmonna Guillaume.
Guillaume, ne recommence pas, prévint Amandine.
Ne recommencer quoi ? Cest MA fille !
Personne ne dit le contraire. Tu peux la voir le week-end.
Sous sa surveillance, hein ?
Pas du tout. Mais dis-le-moi à lavance.
Il faut donc que je demande la permission ?
Ce nest pas une question de permission, mais dorganisation. Jai la garde, et tu es juste le père biologique.
Papa ! Aurélie sélança vers ses bras.
La petite saccrocha à lui. Guillaume la souleva.
Bonjour mon trésor. Tu mas manqué.
Toi aussi ! Et tonton Philippe a dit quon va au zoo !
Tonton Philippe ? je grimaçai.
Oui ! Il est gentil, il machète une glace et me raconte des histoires !
Je vois. Il achète ma fille avec des glaces. Tu nas pas honte ? Tu te mêles de MA vie !
Pas de ta vie de la leur, expliqua Philippe. Et tu es parti deux tout seul.
Non ! On ma mis dehors !
Aurélie, on y va, coupa Amandine. On rentre.
Attends, Amandine ! Ne partez pas !
Pourquoi rester ? Pour revivre une scène ?
Je ne fais pas de scènes !
Si, papa, Aurélie a dit tout bas. Tu cries toujours sur maman.
Guillaume sest figé. Les mots de sa fille de trois ans valaient toutes les leçons du monde.
Aurélie, je
Jai peur quand tu cries.
Ça suffit, souffla Amandine. Aurélie, on rentre.
Elles partirent. Je restai planté devant la crèche, réalisant que javais tout perdu : femme, enfant. Et il ny avait personne à blâmer, sinon moi.
Aujourdhui, je comprends quon ne naît pas père. On le devient. Mais seulement quand on ne pense plus quà soi.
Cétait sur une simple étiquette, mais le vrai problème, cétait mon incapacité à aimer et à respecter celles qui comptaient vraiment.







