«Elle ma piétiné le cœur, cette faucheuse de destins»
Mon fils, si tu continues à fréquenter cette affreuse pique-assiette, tu pourras faire une croix sur ta mère ! Cette Nadège, elle a bien quinze ans de plus que toi ! sermonnait pour la énième fois ma mère.
Maman, jy arrive pas, cest plus fort que moi ! Même si je voulais
Javais une amoureuse, ma petite Agathe, 14 ans à lépoque. Pure, discrète, irrésistible. Javais 18 ans quand je lai rencontrée pendant la boum du lycée. Je me suis épris delle, un coup de foudre à pleurer des larmes de brie fondu.
Grâce à sa copine, jai réussi à inviter Agathe à un rendez-vous. Croyez-vous quelle soit venue ? Pas du tout ! Comme un chasseur devant un gibier récalcitrant, je me suis mis à la traquer. Jai réussi à obtenir son fixe (oui, à lépoque, les portables nexistaient quà la télé) et je lappelais sans cesse, la suppliant daccepter une rencontre. Finalement, elle a cédé, mais a précisé : « Tu viens chez moi, tu demandes la permission à ma maman ».
Me voilà devant la porte dAgathe, en sueur, le rouge aux joues, lestomac en baguette de pain.
Sa maman une femme joviale au sens de la répartie bien aiguisé ma confié, lair malicieux, son trésor pour deux petites heures.
Nous avons flâné au parc, beaucoup parlé, ri comme des enfants en vitrine chez Haribo. Rien dindécent, tout juste un effleurement de mains… Mais soudain Agathe me lâche :
Louis, jai déjà un copain. Je crois que je laime, mais il sortait tout le temps avec dautres filles. Jen ai ma claque. Jai ma fierté tout de même. Essayons dêtre amis, tes daccord ?
Je fixe cette Agathe aux airs de sainte-nitouche, impressionné quelle puisse déjà « aimer » à 14 ans. Ça me rendait encore plus fou delle.
En deux heures, mon sort était scellé. Je lai ramenée à sa mère avec la révérence dun huissier à lÉlysée.
Puis le temps a filé, et moi, je ne pouvais plus vivre sans Agathe.
Ma mère aussi ladorait, ce petit rayon de soleil. Agathe venait souvent chez nous ; maman tentait de lui transmettre tous les secrets féminins, papotant au point de moublier sur le canapé.
Le jour où Agathe a soufflé ses 18 bougies, on a évoqué le mariage. Dans nos deux familles, personne ne doutait quon finirait baguette dans la baguette.
On a programmé le grand événement pour lautomne.
Lété suivant, Agathe est partie chez sa grand-mère à Arles, et moi, je suis resté aider ma mère dans notre jardin de banlieue, arrosant nos légumes comme si cétait des bouteilles de Bordeaux millésimé.
Un après-midi, alors que jarrosais mes tomates, une voix mappelle :
Jeune homme, une petite goutte deau, sil vous plaît !
Je me retourne : une femme déboule, la trentaine bien entamée, cheveux en bataille, le regard qui crépite comme une tempête électroménagère. Une voisine ? Pourtant, aucune souvenir de lavoir vue à la maison de campagne.
Par politesse typique, je lui tends un verre deau du puits.
Merci, garçon ! Jétais à deux doigts de crever de soif. Et jai mon apéro maison… Un petit verre pour me remercier, ne sois pas choché !
Elle me tend une bouteille de liqueur aux fruits rouges, maison. Bon, cest cadeau ! Je lance un « Merci ! » à la volée.
Le soir, jouvre la bouteille seul (maman est partie à Paris). Avec un plateau de fromages et un vieux film, je goûte la liqueur.
Le lendemain, la femme repasse ; elle sappelle Nadège, vit dans le village à cinq kilomètres. Je linvite chez moi. Re-liquor. Un saladier de tomates, des tartines Une franche discussion. À la fin de la bouteille… je men veux encore. Nadège, à la façon dune dompteuse, a fait de moi son pantin. Plus rien ne répondait à la commande mentale.
Le lendemain, je me réveille groggy. Ma mère au-dessus de moi :
Mais quest-ce que tu as fichu, Louis ? Cest la foire ici, tas ramené un cirque ? Et cette literie, on dirait quun troupeau de vaches de Salers y a dansé la bourrée !
Impossible dexpliquer. Jétais vaseux comme une nuit à la Foire du Trône.
Le soir, les souvenirs reviennent, et la honte me tombe sur le râble… Pauvre Agathe !
À peine une semaine plus tard, Nadège est de retour. Oui, jétais content. La honte mais finalement, tant pis, cest mon fromage après tout. Maman surgit, poings sur les hanches :
Mais quest-ce que vous voulez, madame ?
Je tire ma mère à part :
Voyons, ça ne te ressemble pas de zapper ainsi lhospitalité ! Peut-être quelle veut juste de leau !
De leau ? Cest Nadège-la-tentatrice, la terreur du village ! Même les chiens la connaissent ! Elle rôde, elle séduit, cest une vraie bohémiène ! Je ne laisserai pas mon fils être croqué !
Trop tard. Nadège mavait ferré à son élixir maison. Je savais bien que je ne laimais pas, mais jétais accro comme à un vieux film de Belmondo. Jai zappé Agathe. Et Nadège, quand je lui ai parlé de fiançailles avec Agathe, ma sorti :
Louis, le premier amour, cest comme le premier croissant : pas fait pour durer.
Mariage annulé. Ma mère convoque Agathe pour tout lui expliquer :
Ma chérie, pardonne-lui, il sait plus ce quil fait. Faut pas que tu lattendes, pense à ta vie, surtout…
Agathe a fini par épouser un homme très bien.
Ma brave maman, en désespoir de cause, s’adresse à la mairie pour forcer mon départ à larmée. Jétais exempté jusque-là.
Et hop, départ en mission au Mali… Aucune envie de raconter les galères là-bas, si ce nest quon ne revient jamais complètement entier. Jy ai laissé trois doigts, rien de grave selon ladjudant.
Évidemment, ça ma transformé : je suis revenu dur comme un pneu de solex et détaché du reste. Mais Nadège ma attendu. On avait déjà un fils bah oui, avant de partir, jai voulu assurer ma postérité, semer mon grain façon Gaulois.
Là-bas, javais rêvé de cinq enfants. Après le retour, on en a eu quatre autres ! Pour la ptite histoire, notre troisième fille, la petite Camille, nous a quittés à cinq ans à cause du climat du Grand Nord, bien trop rude pour une Parisienne.
On est rentrés. Sous nos chers platanes, la peine semblait moins lourde à porter.
Cest alors que mon cœur sest remis à ressasser Agathe, lamour manqué. Jai ressorti son numéro, obtenu ladresse par ma mère (qui dailleurs, sinquiétait toujours « ne va pas réveiller les vieux démons »).
On sest revus, Agathe était toujours rayonnante. Elle ma invité chez elle, son mari est passé nous saluer avant de repartir au boulot de nuit, complètement serein. Sur la table, du champagne éventé et des clémentines.
Raconte-moi ta vie, Louis, sinon cest toujours ta mère la gazette locale, sourit Agathe.
Pardon Agathe, jai mal agi… mais cest trop tard. Jai quatre enfants
Ne change rien. On sest revus, on a reparlé du passé, cest bien assez. Ta mère ma fait de la peine, tu pourrais être plus doux avec elle.
Je la regarde, jai du mal à détourner les yeux. Elle na pas changé, toujours aussi belle, aussi désirable. Je lui prends la main, lembrasse le plus tendrement du monde.
Agathe, je taime comme au premier jour. Mais notre amour est passé à côté de notre vie.
Louis, il est tard. Tu devrais y aller, insiste-t-elle.
Mais, oh ! Impossible de partir. Lémotion me submerge, je suis emporté.
Le matin, je pars sur la pointe des pieds. Agathe dort paisiblement.
On a continué à se voir en cachette pendant trois ans. Puis, elle a déménagé avec sa famille en grande banlieue. Clap de fin.
Avec Nadège, on a divorcé une fois les petits envolés. Ma mère avait raison. Une faucheuse reste une faucheuse. Elle a piétiné mon destin, brisé mon cœur.
Et puis, entre nous, on a beau cuire de leau, ça reste toujours de leau.
Au final, je nai gardé quun vrai enfant à moi, le tout premier garçonAlors voilà, il ne me restait plus grand-chose, à part le goût râpeux des regrets et cette façon bancale daimer la vie, à moitié. Jai retrouvé maman souvent, elle raffolait de raconter lhistoire dAgathe chaque fois quon avait des invités, comme si cétait un conte de fées ou plutôt, la démonstration éclatante que, selon elle, une mère lit toujours mieux que le destin.
Nadège a refait sa vie dans lAllier. Agathe a cessé dapparaître dans mes songes. Les enfants, eux, sont partis, mont laissé les photos collées sur le frigo et les coups de fil du dimanche, comme des sursis à la solitude. Parfois, je regarde mon bras, mes doigts en moins, et je me dis que cest tout ce qui me reste dhéroïque.
Jépluche une clémentine, assis sous les platanes, et je souris enfin : jai aimé mal, de travers, mais avec cette folie qui fait grandir. Je me dis quau fond, le destin, on peut le piétiner aussi si lon ose marcher hors des sentiers battus.
Et quand la brise me ramène ce parfum dagrumes et de souvenirs, je ferme les yeux. Dans ce silence, jentends rire Agathe, accrochée à la lumière de mon passé. Ça me suffit.
La fin, cest peut-être seulement ça : apprendre à regarder devant, le cœur cabossé, mais libre.






