15 juin
Quest-ce que tu fais là ?! a crié Françoise Moreau. Cest MON terrain !
Le terrain, cest tiens, a hurlé son gendre, en arrachant la tôle du portail dans un grand fracas, mais la clôture, elle est à moi ! Cest moi qui lai achetée, jai toutes les factures dans le coffre ! Le bardage aussi, cest moi, et je prends mes fenêtres avec !
Laurent ! Fais quelque chose ! sest élancée Françoise vers son fils. Il va démolir la maison !
Jétais assise dans la cuisine de Françoise, méditant tristement, alors que la dispute atteignait des sommets tragiques devant Laurent et moi. Latmosphère était lourde, sur le point déclater.
Voilà, les enfants la voix de Françoise tremblait. Jai décidé. Je ne veux plus de cette maison de campagne. Je nai plus ni la force, ni la santé.
Je la comprends. Trois heures en TER jusquà Montargis, puis encore deux kilomètres à pied à travers les champs. La semaine dernière, sa tension est montée si fort quelle a failli sévanouir.
Alors, prenez-la, cette maison ! Profitez-en, faites-en ce que vous voulez !
Laurent sest tout de suite animé. Il se souvenait de ces cinq cents mètres carrés envahis de framboisiers et de ce cabanon bancal, bâti par son grand-père avec des récupérations dans les années 80.
Mais, maman, tu plaisantes ? sest-il exclamé en savançant vers la table. Cest génial ! Élodie, tu entends ? On va en faire un vrai petit coin de paradis ! Je peux refaire la terrasse moi-même.
Jai jeté un regard prudent vers Françoise. Je vis dans cette famille depuis huit ans, et je sais : rien nest jamais vraiment gratuit avec ma belle-mère. Avec elle, il y a toujours une arrière-pensée cachée.
Françoise, cest vraiment inattendu, dis-je calmement. Mais il vaut mieux bétonner tout de suite laspect légal.
Comment comptez-vous procéder ? Donation ou vous transférez tout de suite à Laurent ?
Un silence pesant a envahi la pièce. Laurent ma lancé un regard fâché, et sa mère a lentement levé les yeux vers moi.
Élodie, tu es incroyablement terre-à-terre, a-t-elle soufflé, en appuyant bien le mot. Je viens à vous avec tout mon cœur, je vous transmets la maison de famille, et toi tu me parles de notaires, de paperasse Je suis une mère ou autre chose ? Si je dis que cest à vous, cest à vous. Pourquoi sencombrer de formalités ? Ce nest que de largent pour les avocats !
Justement, Françoise, ai-je répliqué en masseyant face à elle. Le problème, cest que la maison est en piteux état. La clôture sest effondrée, le toit du cabanon fuit, le plancher est pourri. On devra investir au bas mot cinquante à soixante-dix mille euros.
Je ne mets pas nos économies dans une propriété qui nest pas vraiment la nôtre.
Et si, demain, vous changez davis, on se retrouvera ruinés.
Comment oses-tu ?! sest exclamée Françoise, la main sur la poitrine. Laurent, tu entends ? Ta femme maccuse de cupidité ! Ta propre mère !
Élodie, tu exagères ! a grogné Laurent. Maman a dit de la prendre.
Non, Laurent. Sil y a une donation à ton nom, on commence les travaux demain. Sinon, la maison retourne à ses broussailles.
Cette dispute a duré plus de deux heures. Françoise a pleuré, évoqué le souvenir de feu son mari, ma accusée dêtre matérialiste, puis elle nous a mis à la porte : « À des gens calculateurs, je ne confierais même pas mon vieux seau ! »
Deux semaines plus tard, lors dun dîner familial où elle avait aussi convié la sœur de Laurent, Sophie, Françoise a annoncé solennellement :
Puisque Laurent ne veut pas de la maison, je lai donnée à Sophie. Son mari, Rémi, est bricoleur, ils ont déjà un plan de rénovation.
Laurent a passé la soirée à grogner, feuilletant des photos de maisons de campagne sur son téléphone, soupirant ostensiblement. Moi, je mangeais ma salade tranquillement. Je savais : le spectacle ne faisait que commencer.
****
Sophie et Rémi se sont lancés à fond. Tout le mois de juin, le groupe familial sur WhatsApp na cessé dafficher leurs exploits :
On a commandé la clôture en aluminium !
Trois tonnes de sable sont arrivées !
Rémi a creusé lui-même la fosse septique !
Tu vois ? pestait Laurent en jetant son téléphone sur le canapé. Eux, ils avancent. Nous, on a eu peur dun piège Sophie na pas hésité, et ils auront une maison neuve.
Laisse faire le temps, Laurent, lui répondis-je. On verra bien.
Mi-août, leur maison de campagne sétait transformée : bardage tout neuf, toit rutilant, clôture en pierres. Rémi a même posé du gazon en rouleaux et installé une grande balançoire.
Tout le monde était invité à linauguration. Françoise trônait sur la terrasse neuve, éventail à la main.
Regardez comme cest beau, chantonnait-elle en recevant un verre de Sophie. Quelle grâce ! Sophie, Rémi, merci mes chéris. Élodie, regarde comme la clôture est splendide !
Rémi, visiblement amaigri par deux mois de labeur, sest approché.
On en a bavé, maman. Mais voilà, maintenant on aura un vrai endroit pour venir avec les enfants. Dailleurs, jai tout rangé dans une pochette : factures, garanties, tout ce quil faut.
Va-t-on lundi à la mairie ? Tu avais promis quaprès les travaux, tu transférais le titre à Sophie.
Françoise sest soudainement passionnée pour ses orteils vernis.
Allons, Rémi Pourquoi tant dempressement ? Profitez, reposez-vous. Je ne vous chasse pas, nest-ce pas ?
Sophie a froncé les sourcils et posé le plat de tomates sur la table.
Maman, de quoi tu parles ? On sétait mis daccord. On a placé toutes nos économies ici. Rémi a même pris un petit crédit pour finir avant lautomne. Tu avais dit : Vous faites les travaux, cest pour vous.
Jai dit profitez, a corrigé Françoise. Ce que vous faites. Mais mettre tout au nom de Sophie Ma chérie, la vie est incertaine : aujourdhui, Rémi est ton mari, qui sait demain ?
Une maison, cest le nid de la famille, elle doit rester au nom de la maman. Cest plus sûr.
Un silence assourdissant est tombé. Même les oiseaux se sont tus derrière la palissade.
Donc Rémi sest levé lentement. Donc tout ça ne nous appartient pas ? La clôture à quinze mille euros, la fosse septique, le toit ?
Mais si, vous en profitez ! sest étonnée Françoise. Je vous autorise même à planter des tomates lan prochain !
Mais la maîtresse, cest moi. Sinon je reprends les clés.
Ah, tu as ce droit ?! Sophie sest mise à crier. On a bossé comme des bêtes, on croule sous les dettes, et pour toi on nest que des locataires ?
Ne me crie pas dessus ! rétorqua Françoise. Jy ai droit, à vous entendre râler sur le prêt-à-porter !
Prêt-à-porter ? Rémi sest dressé. Tout était pourri ici ! Jai mis chaque clou moi-même !
Il est sorti vers la cabane.
Rémi, où vas-tu ?! a crié Sophie.
Chercher mes outils !
Il est revenu, pied de biche et perceuse à la main. Sans dire un mot, il a commencé, fou de rage, à démonter la clôture alu. Laurent a voulu intervenir, mais je lai retenu par lépaule.
Laisse-les régler leurs comptes.
Voyant son mari arracher la clôture, Sophie a attrapé une bêche et a déterré les rosiers favoris de sa mère.
Tiens, profite ! hurla-t-elle, en arrachant un buisson avec la motte.
Le chaos régnait. Rémi, méthodique, passa à la terrasse, arrachant le toit en polycarbonate.
Françoise courait, tentant darracher la chemise de Rémi, de protéger la porte toute neuve.
Jappelle la police ! cria-t-elle, téléphone en main. Cest du vol ! Je vais envoyer mon gendre en prison !
Vas-y ! Rémi lança un morceau de plastique dans le coffre de sa Citroën. Quils viennent voir ta façon de respecter la parole donnée !
Les gendarmes arrivèrent quelques minutes plus tard. La moitié du terrain était ravagée, des matériaux entassés à la porte. Françoise sanglotait sur le perron.
Quest-ce qui se passe ici ? demanda lun deux.
On me vole ! pointa Françoise. Regardez, il casse tout, il vole la clôture, il démonte la terrasse !
Rémi tendit calmement sa pochette de factures au gendarme.
Monsieur, voici toutes les preuves des achats à mon nom. Pas de bail, pas dacte de donation. Madame affirme que je ne suis ici quun invité.
En ce cas, jemporte mes biens acquis par mes soins, je ne touche pas à la structure de la maison.
Le gendarme feuilleta longuement, puis regarda Françoise.
Madame, cest un litige civil. Si les factures sont à son nom, je ne peux rien faire. Portez plainte au tribunal si cela vous semble nécessaire.
Au tribunal ?! hurla Françoise. Il va tout emporter !
Il en a le droit, trancha le gendarme. Faites attention de ne pas abîmer la maison.
Les policiers repartis, Rémi chargea tout ce quil put démonter dans la voiture. La maison avait lair dun chantier abandonné : baraquement dénudé, terrain labouré de trous.
Sophie monta en voiture, claquant la portière.
Voilà, maman. Maintenant, tu es la maîtresse totale. Profite bien de ta solitude. Tu ne nous reverras plus !
La voiture est partie en trombe. Françoise, désemparée, restait au milieu de ce fameux « nid familial ».
Elle se tourna vers Laurent et moi, qui avions tout regardé de loin.
Vous, au moins souffla-t-elle. Laurent, mon fils, aide-moi Tu vois ce quils mont fait ?
Sophie est devenue folle, Rémi un voyou. Toi, tu sais faire, apporte un peu de bois, quon remette une barrière
Laurent la regarda longuement.
Tu sais, maman, dit-il doucement. Élodie avait raison. Tu ne voulais pas nous donner ta maison. Tu voulais me garder en laisse, me forcer à tobéir, en échange du droit de passer la tondeuse
Comment peux-tu dire ça ?! Françoise porta la main à son cœur. Je faisais ça pour vous !
Non, maman, pour toi. On y va, Élodie.
Dans la voiture, jai vu Françoise sécrouler sur son vieux banc, la tête dans les mains.
Plus tard, ce soir-là, alors que Laurent fixait la fenêtre de la cuisine, je préparais le dîner.
Élodie a-t-il lancé doucement.
Oui ?
Excuse-moi. Jai cru que tu exagérais. On a failli se ruiner
Je posai mes mains sur ses épaules.
Tant que tu as compris, cest lessentiel.
Jy pensais Je passerai demain au bijoutier. Jai vu le bracelet aux grenats dont tu rêvais Je voudrais te loffrir. Pour ta clairvoyance.
Jai souri.
Un cadeau, ça me va. Mais jurons-le : plus jamais de cadeaux de ta maman dans cette famille. Trop cher payé, on dirait
Compte là-dessus, répondit Laurent, mattirant à lui. Jai déjà changé de numéro. Elle pourra se débrouiller seule avec son «n i d de famille».
***
Françoise ne sest finalement jamais débrouillée avec la maison dès quelle a compris quon ne pouvait pas tout faire faire par les autres, elle la vendue.
Ni Laurent, ni Sophie ne lui adressent plus la parole, et auprès des cousins, cest nous qui avons le mauvais rôle.
Bien sûr, Françoise, à part entière, ne raconte pas ce quil sest passé elle dit simplement que les enfants pour qui elle a tout sacrifié, lont abandonnée.







