Journal intime Chapitre de ma vie, Paris
À ladresse indiquée, lhomme ouvrit la portière et glissa la main dans la poche de sa veste. Au lieu de largent pour la course, il sortit un couteau, me menaça et exigea que je lui donne tout mon argent avant de quitter la voiture
Tout avait pourtant commencé bien autrement. Hier, avec mon petit garçon Lucien, nous avons accompagné mon époux, François, à la gare. Il partait pour une longue mission à Montréal, espérant offrir à notre famille une vie meilleure.
Avant de partir, François nous a serrés fort dans ses bras, Lucien et moi. Pour me rassurer, il plaisantait, sa voix douce étouffant mes larmes :
Ma Chantal, arrête de faire comme si cétait un adieu éternel ! Un an, ça passe vite, tu verras. On se parlera chaque jour, même pas le temps de tennuyer ! Et noublie pas ma mère, rassemblez-vous, sortez ensemble. Prenez soin de vous, et surtout de nos fidèles compagnons à quatre pattes, noubliez pas leurs vaccins. Tu vois bien quon peut toujours compter sur eux, dit-il, caressant tendrement les oreilles de nos chiens, Vivaldi et Minuit, qui sentaient eux aussi la séparation venir.
Le TGV a filé, scintillant sous le soleil printanier en quittant la Gare Montparnasse. Il partait loin, traversant lAtlantique, laissant derrière lui sa famille, sa mère, ses amis, nos chiens tout ce qui faisait notre quotidien.
Je me suis retrouvée debout sur le quai, Lucien à mes côtés, entourée de Vivaldi et Minuit. Silence total. Une année entière dattente devant nous.
François avait mis neuf ans à obtenir cette opportunité. Comme chercheur en microbiologie, il avait enfin décroché un poste très prisé dans une grande entreprise canadienne, avec en prime un billet en première classe, preuve du respect pour un nouveau collaborateur. Tout était prometteur.
À mon tour désormais de gérer seule. Le soir, emmitouflée dans un plaid, je ressens dun coup labsence pesante de François. Même Lucien, du haut de ses six ans, senferme dans sa chambre, en silence. Vivaldi sétend à mes pieds, plongeant son regard dans le mien, tandis que Minuit se colle contre ma jambe, moffrant sa fidélité. Mon foyer, tout à coup vide.
Je me suis dit : « Dès les vacances, jirai avec Lucien et les chiens rejoindre ma belle-mère à sa maison de campagne près dAuxerre »
Odette, ma belle-mère, vivait dans un autre arrondissement de Paris mais venait souvent passer le week-end avec nous. Elle restait dormir, mépaulait, on parlait du projet de déménagement, on épluchait dossier sur dossier, album photo sur album photo.
Avec lété, nous avons déménagé à la campagne. Jardiner, marcher en forêt, se baigner à la rivière, soccuper du potager. Les chiens adoraient la liberté, inséparables de Lucien et moi.
À la rentrée, jai repris mon travail, François appelait souvent, vantant la vie montréalaise, décrivant les opportunités brillantes qui souvraient pour nous. Lautomne venu, il mannonce quil a trouvé une grande maison, versé lacompte, et me demande de vendre mon appartement parisien pour financer le reste. Il me suggère aussi de convaincre Odette de vendre la maison de campagne, « pour éviter les crédits ».
Lappartement sest vendu en quelques jours, piano demi-queue compris. Le même acheteur sest porté acquéreur de la maison dOdette, et toutes les transactions sont parties au Canada, sur le compte de François.
La veille du déménagement, les chiens tournaient, anxieux, autour des valises. Un sentiment angoissant sest installé en moi, un pressentiment qui ne me quittera plus.
Après le départ, les appels de François se font rares : « trop de boulot ». Et puis, à lhiver, linattendu : licenciement économique dans mon institut de recherche. Le pays traversait une crise, les allocations tardaient, retrouver un poste était illusoire.
Vivaldi a commencé à dépérir : plus assez de croquettes. Odette me propose de travailler à la plonge dans un restaurant et de ramener les restes pour les chiens, mais je refuse. Je veux garder la dignité. Finalement, la situation saméliore : Vivaldi reprend du poids, il mattend le soir sur le trottoir, traînant bravement les sacs de provisions sur le palier.
Un jour, cest en lavant la vaisselle dun restaurant que je me fracture le bras. Odette tombe soudain malade, son cœur fragile. Lucien a besoin dune nouvelle veste dhiver. Jappelle François.
Il répond, distant, quavec lachat de la maison il na plus dargent mais « essaie de menvoyer quelque chose bientôt ».
Je fonds en larmes. Odette me console, posant sa main sur mon épaule :
Courage, ma petite, on va sen sortir.
Même Vivaldi et Minuit sont venus se coucher contre nous, comme pour apporter leur réconfort.
Quelques jours plus tard, 200 euros arrivent par virement. Déjà dépensés aussitôt en médicaments, nourriture, et la veste de Lucien.
Je mets ma fourrure en vison, mes bijoux en or, dans un sac et pars au Mont-de-Piété, sachant que je ne les récupérerai jamais. Jachète sacs de croquettes, plats préparés Plus rien sur le compte.
Je ferai du taxi, dis-je à Odette.
Elle se met à crier de peur. Mais je suis décidée. Vivaldi saute sur la banquette, déterminé à ne plus me quitter.
La nuit, à ma grande surprise, savère lucrative : en une tournée, jai gagné plus que mon ancien salaire mensuel.
La nuit suivante, au détour dune course, je tombe sur un homme élégant mon ancien directeur de labo. Effaré de me voir chauffeur, il mexplique quil cherche à me joindre depuis une semaine : il ouvre une association de recherche, il veut me recruter, il me tend sa carte.
Je rentre à la maison, presque heureuse. Vivaldi, entendant ma voix, sagite, remue la queue.
En chemin, je remarque un homme seul sur le trottoir, qui me demande de le déposer à deux rues dici. Jaccepte, espérant un bon pourboire.
Arrivés sur place, il ouvre sa portière, fouille sa poche et au lieu du portefeuille, il sort un couteau.
En une fraction de seconde, tout bascule : Vivaldi, grondant, bondit sur lhomme, saccroche à ses épaules, le mord férocement. Lagresseur, désespéré, tente de se défendre, agitant le couteau, mais narrive pas à se défaire du chien.
Vivaldi parvient à saisir la main armée ; la lame le blesse au museau, du sang coule sur son pelage. Sans réfléchir à mon bras cassé, je frappe le malfaiteur avec ma résine aussi fort que possible.
Lhomme se retrouve dehors, entraîné par Vivaldi. Jarrive à tirer mon chien, démarre en trombe.
Minuit, cette nuit-là, na pas touché sa gamelle. Il est resté devant la porte, inquiet. Chez nous, en silence, je nettoie et soigne la blessure sanglante de Vivaldi, le nourris, avant de sombrer dépuisement sur le canapé, Vivaldi blotti contre moi. Minuit sinstalle tout près, la tête sur ma jambe.
À partir de ce jour, notre situation sest améliorée. Jai rapidement été promue au nouvel emploi, jai même pu moffrir une voiture neuve.
François, lui, ne donnait plus signe de vie quaux grandes occasions, accumulant excuses et absences. Cinq ans plus tard, Odette mourait dun infarctus. Son fils na pas fait le déplacement pour les obsèques, ni envoyé un mot elle avait légué lappartement à mon nom.
Quelques mois plus tard, coup de sonnette persistant. Les chiens se précipitent. Lucien ouvre : devant lui, un homme bien mis, attaché-case à la main, sourire faux, bras ouverts pour une accolade.
Tu me reconnais, mon garçon ? Viens saluer ton père !
Mais Lucien, adolescent, le regarde froidement :
Je nai pas vu mon père depuis longtemps, et un traître, je nai pas envie de le voir non plus. Jappelle maman !
Je mapproche, suivie de Vivaldi et Minuit, qui se campent à mes côtés.
Quest-ce que tu veux ? Attends je sors deux billets de cent euros de mon sac à main, et les lui jette au visage, dédaigneuse. Prends-les. Nous on sait régler nos dettes, pas comme toi. Traître !
Cet appartement appartenait à ma mère. Cest mon héritage ! Sortez dici tout de suite ! hurle-t-il, levant sa mallette comme pour en menacer.
Mais Vivaldi, dun bond, le plaque au sol, arrache le revers de son manteau de luxe, montrant les crocs, prêt à le mordre. Minuit, refusant dêtre en reste, sattaque à lautre manche, grognant furieusement.
Vivaldi ! Vivaldi, tout doux, cest moi, ton maître gémit François.
En guise de réponse, Vivaldi déchiquette lautre manche.
Sans dire un mot de plus, je retiens mes chiens et ferme la porte. Définitivement.
P.S. Jamais François L. ne lira ces lignes. Il est décédé dun infarctus à Montréal en août 1998, juste avant la naissance de son enfant. Il a été enterré au cimetière orthodoxe de Notre-Dame-des-Neiges. Personne de France nest allé lui dire adieu.







