Est-ce que ta femme est vraiment celle que tu crois?
Nicolas, je nai pas voulu ten parler le jour de ton mariage Mais sais-tu que ta femme a une fille? Mon collègue au boulot me glace littéralement sur le siège conducteur.
Quest-ce que tu veux dire par là? Je refuse dy croire.
Ma femme, quand elle a vu ta Camille à la mairie, ma soufflé à loreille:
Tu crois que le marié sait que sa femme a une fille placée à la DASS?
Imagine, Nicolas ! Jai failli métouffer avec la salade. Ma femme ma certifié quelle avait elle-même rédigé les papiers dabandon du bébé. Ma Delphine est sage-femme à la maternité publique; elle se rappelle de ta Camille à cause dune tache de naissance sur le cou. Elle ajoute que Camille aurait appelé la petite fille Élodie et lui aurait donné son nom, Dupuis. Ça remonte à cinq ans, mon collègue mobserve, attendant ma réaction.
Je reste abasourdi derrière le volant. Quelle révélation!
Je décide de tirer tout ça au clair moi-même. Impossible de croire à ce genre de rumeur. En même temps, je réalise bien que Camille na pas dix-huit ans, elle avait trente-deux à lépoque. Camille a forcément eu une vie avant de me rencontrer. Mais pourquoi abandonner son enfant? Comment vivre avec un tel choix?
Grâce à mon réseau, je retrouve vite la maison denfants où vivait Élodie Dupuis.
Le directeur me présente une fillette vive au sourire éclatant:
Voici notre Élodie Dupuis. Dis-moi, ma chérie, tu as quel âge?
Impossible de ne pas remarquer le fort strabisme de lenfant. Je la plains instinctivement. Je mattache tout de suite à elle, elle est la fille de la femme que jaime ! Ma grand-mère disait toujours:
Peu importe limperfection, un enfant est toujours un miracle pour ses parents.
Élodie sapproche avec assurance :
Quatre ans. Tu es mon papa?
Je suis pris au dépourvu. Que répondre à une petite fille qui cherche son père en chaque homme?
Élodie, viens, parlons un peu. Tu aimerais avoir une maman et un papa? Oui, cétait maladroit, mais javais juste envie de serrer cette fillette contre moi et lemmener à la maison là, tout de suite.
Je veux! Tu vas memmener? Élodie plante son regard insistant dans le mien.
Je viendrai, mais il faudra attendre un peu, daccord? Jai du mal à retenir mes larmes.
Je tattendrai. Tu me promets? Élodie devient grave.
Je te le promets, je dépose un baiser sur sa joue.
Je rentre tout raconter à Camille.
Camille, peu mimporte le passé, mais il faut ramener Élodie à la maison au plus vite. Je veux vraiment ladopter.
Tu mas demandé mon avis? Tu crois vraiment que jai envie de cette gamine? En plus, elle louche ! Camille élève la voix.
Cest TA fille! Je paierai lopération pour ses yeux, tout ira bien. Cest une merveille, tu vas ladorer tout de suite, son attitude me dépasse.
Finalement, je dois presque forcer Camille à accepter Élodie.
On attend un an avant de pouvoir accueillir Élodie chez nous. Je la visite souvent à la maison denfants. Au fil du temps, une relation complice sinstalle entre nous. Camille, elle, ne veut toujours pas dune vie de mère et tente même dinterrompre la procédure dadoption. Jinsiste, on va jusquau bout.
Enfin, vient le jour où Élodie franchit pour la première fois le seuil de notre appartement. Tout la ravit, elle sétonne de mille choses. Rapidement, des ophtalmologistes corrigent sa vue. Les traitements durent un an et demi, mais elle na pas besoin dopération au final.
Ma fille devient le portrait craché de sa mère, Camille. Je suis comblé deux beautés chez moi, ma femme et ma fille.
Pendant près dun an après avoir quitté la maison denfants, Élodie ne se rassasie jamais. Elle garde toujours un paquet de petits gâteaux avec elle, même la nuit. Impossible de le lui enlever. La faim la hante. Cela agace Camille, me frappe moi.
Je fais tout pour rassembler la famille, mais rien à faire. Ma femme ne parvient pas à aimer sa fille. Camille naime quelle-même, prisonnière de son ego.
Entre Camille et moi, les disputes senchaînent. Lorigine de toutes les tensions: Élodie.
Pourquoi as-tu ramené cette sauvage chez nous? Elle ne sera jamais normale! semporte Camille.
Jaimais passionnément Camille, je nimaginais pas ma vie sans elle, malgré les mises en garde de ma mère:
Mon fils, cest ton choix, mais nous lavons vue plusieurs fois avec dautres hommes. Tu ne seras jamais heureux avec elle. Camille est fausse, manipulatrice et rusée. Elle te trompera, tu ne la verras pas venir.
Mais quand on aime, on idéalise tout. Camille était mon idéal. Pourtant, je commence à voir les failles quand Élodie entre dans notre foyer.
Cest ma fille adoptive qui mouvre les yeux. Le manque total dempathie de Camille envers la petite me glace.
Jen viens même à songer à prendre mes distances avec Camille, mais je ny parviens pas. Un jour, un ami me glisse un conseil :
Tu veux arrêter didolâtrer une femme? Prends son tour de taille avec un mètre de couturière. Cest un vieux truc populaire.
Tu plaisantes? je ris.
Prends les mesures: poitrine, taille, hanches. Ça va te ramener les pieds sur terre, il a lair de se moquer.
Je tente tout de même lexpérience, curieux.
Camille, viens, je veux prendre tes mesures, je linterpelle.
Camille, interloquée :
Jai droit à une nouvelle robe?
Téléphone.
Oui, je mesure solennellement ses tours de poitrine, taille et hanches.
Fin du test. Je ressens toujours le même amour pour Camille. On rigole bien.
Peu après, Élodie tombe malade. Elle attrape froid, a de la fièvre, gémit et renifle sans arrêt. Avec sa poupée Margot, elle suit Camille partout. Pour une fois, ce nest plus le sachet de gâteaux mais Margot quelle serre contre elle.
Élodie adore changer Margot dhabits, mais là, la poupée est toute nue, signe que la fillette faiblit, incapable même dhabiller sa poupée préférée. Camille sénerve:
Non mais tu vas arrêter de pleurnicher ? Tu vas me laisser cinq minutes de paix ? Va dormir !
Élodie serre la poupée contre elle, continue à se lamenter en pleurant. Dun geste brusque, Camille lui arrache Margot des mains, court à la fenêtre, louvre et, furieuse, jette la poupée dehors.
Maman, cest ma Margot chérie ! Elle va prendre froid ! Je peux vite la récupérer? Élodie se met à hurler et se précipite vers la porte.
Je file aussitôt, descends les huit étages, lascenseur étant, comme par hasard, en panne. La poupée pend la tête en bas à une branche. Je la récupère, enlève la neige fondue de son visage en caoutchouc on dirait quelle pleure.
En remontant à la maison, je me sens abattu.
Le geste de Camille est inexpliquable. Je rejoins la chambre dÉlodie. Ma fille est agenouillée près de son lit, la tête sur loreiller, elle dort en reniflant, grelottante. Je pose doucement Margot à côté delle.
Camille lit tranquillement dans le salon, aucune inquiétude pour la fillette. Cest ce soir-là que mon amour pour ma femme séteint. Asséché, dissous, évaporé. Jai compris alors que Camille nétait quun bel emballage vide.
Elle sen est sûrement rendu compte aussi.
Nous avons divorcé. Élodie est restée avec moi, Camille na rien tenté pour la garder.
Quelque temps plus tard, je croise mon ex, sourire narquois aux lèvres :
Tu nétais quun tremplin, Nicolas.
Camille, tu avais des yeux brillants mais une âme noire, cette fois, les mots me sortent calmement.
Elle sest tout de suite mariée avec un homme daffaires fortuné.
Pauvre de lui. Son épouse ne devrait jamais être mère, tranche ma mère.
Élodie a beaucoup souffert au début, elle espérait un geste, une caresse de sa mère.
Mais ma nouvelle femme, Claire, a su apprivoiser et réchauffer le cœur dÉlodie. Pour notre fille, cétait un deuxième abandon maternel. Javais du mal à le concevoir.
Aujourdhui, Claire entoure Élodie et notre fils Simon dun amour immense et dune infinie patience.






