Je sais tout delle
Qui a appelé ?
Pierre sursaute, manquant de faire tomber son portable.
Personne. Des démarcheurs
Élodie ne relève même pas la tête et continue à couper un concombre pour la salade. Cest le troisième « démarcheur » ce soir. Pour quelquun qui déplorait récemment que sa mère et quelques livreurs soient les seuls à lappeler, cest cocasse.
Pierre fourre son téléphone au fond de la poche de son jean et savance vers le réfrigérateur, sans vrai but. Il reste un moment devant la porte ouverte, scrutant les étagères comme sil espérait y trouver la réponse aux grandes questions de la vie. Finalement, il referme, mains vides.
Le dîner est prêt dans vingt minutes, fait Élodie.
Mmh.
Il se dirige vers le salon et une seconde plus tard, le son tonitruant de la télé envahit lappartement, bien trop fort pour leur petit deux-pièces. Élodie esquisse un sourire en poursuivant ses gestes.
…Les retards au bureau commencent à la semaine suivante. Dabord un soir, puis deux. À la fin du mois, Pierre ne rentre guère avant vingt et une heures la plupart des jours.
Nouveau projet urgent, explique-t-il en ôtant ses chaussures dans lentrée. Le client est stressé, le chef devient fou.
Daccord.
Élodie lui pose son assiette réchauffée, sinstalle en face avec un livre. Elle ne pose pas de questions superflues, pas de détails sur ce mystérieux projet qui loblige à finir aussi tard, si souvent. Pierre semble attendre les interrogations, prépare sûrement des réponses dans le métro, les répète mentalement. Mais rien ne vient, et il ne sait plus quoi faire de ses justifications soigneusement préparées.
Tu men veux pas ? demande-t-il un soir en jouant avec sa fourchette.
Pourquoi ?
Que je rentre tard, tout ça.
Élodie tourne une page sans émotion.
Le travail, cest le travail.
Pierre acquiesce dun air peu satisfait. Ceux qui mentent supportent mal la confiance sans réserve.
Les cadeaux arrivent début décembre. Dabord une paire de boucles doreilles, sans raison, ni fête, ni anniversaire. Puis un foulard en soie dune boutique devant laquelle ils ont passé cent fois sans quÉlodie y porte attention.
Je me suis dit que ça tirait bien avec ton manteau beige, dit Pierre en lui tendant la boîte.
Élodie déballe, caresse la douceur du tissu.
Il est joli.
Tu aimes vraiment ?
Bien sûr.
Elle range le foulard avec les autres, ceux quelle ne met que rarement. Pierre semble soulagé, de ce soulagement maladif de quelquun qui se sent pardonné dun crime quil na pas encore avoué.
Il dépense sans compter ni réfléchir. Une nouvelle télé alors que lancienne marche encore. Une machine à café luxueuse quÉlodie avait évoquée en passant. Des billets pour une pièce de théâtre, avec places au premier rang.
Elle accepte tout avec un sourire poli. Mais en elle, les indices sempilent : parfum inconnu sur le col de sa chemise ; messages lus dans la salle de bain sous le bruit de la douche ; portable désormais posé face contre la table.
Le repas de Noël du bureau se tient dans un resto sur les quais de Seine. Élodie enfile le fameux manteau beige, noue le foulard de soie. Pierre rayonne rien quà la voir. Autour, ses collègues sactivent au buffet, déjà quelques verres levés pour des toasts maladroits.
Cest Claire qui laborde pendant que Pierre part chercher à boire.
Je peux vous parler une minute ?
Elles séloignent de la foule vers la fenêtre.
On ne se connaît pas vraiment, commence Claire, triturant la lanière de son sac. Mon mari bosse avec Pierre au service compta
Je vois.
Voilà (Elle sort son téléphone, fouille dans ses photos.) Jai croisé Pierre au centre-ville la semaine dernière, par hasard Je ne savais pas sil fallait vous montrer ça ou pas, mais
Sur lécran, Pierre enlace une femme brune. Sur la suivante, ils sembrassent à lentrée dun restaurant.
Élodie contemple les clichés : son visage reste impassible.
Je ne voulais pas mimmiscer ça ne me regarde pas, sexcuse Claire. Mais jai pensé que vous deviez savoir.
Merci.
Ça va ?
Oui.
Claire hoche la tête sans conviction.
Je nen parlerai à personne, promis. Même pas à mon mari.
Ce serait gentil.
Pierre réapparaît avec deux coupes de champagne. Élodie sourit comme toujours en prenant la sienne. Pierre ne remarque rien, trop occupé à interpeller un serveur pour des petits-fours.
Ils rentrent dans un silence feutré. Pierre allume la radio, chantonne faiblement. Élodie regarde les lampadaires défiler derrière la vitre, réfléchit à la manie humaine de laisser des traces partout, même quand le pire à craindre serait de se faire démasquer.
Belle soirée, non ? dit Pierre en se garant devant limmeuble. Tu as aimé ?
Beaucoup.
Élodie prend son temps pour sortir. Les semaines suivantes reprennent leur routine : petits-déjeuners, dîners, conversations futiles. Pierre continue à rester tard au travail. Élodie continue de ne rien demander.
Les cadeaux ne sinterrompent pas. Bracelet en or pour le réveillon, abonnement au spa, libre accès pour refaire la cuisine « comme elle veut ».
Élodie acquiesce à tout.
Les virements débutent en janvier. De petits montants, discrets : deux cents euros pour un « massage », trois cents pour l« esthéticienne », quatre cent cinquante pour de « nouvelles bottes ».
Maman, je tai fait un virement.
Oui, ma chérie, jai vu, répond Colette, sans demander pourquoi. Le ton dÉlodie suffit à tout dire. Ça va aller, tu verras.
Oui, je sais.
Élodie raconte à Pierre ses séances de soins, ses achats et visites médicales. Il approuve distraitement, sans scruter la moindre facture. Quand la culpabilité se solde par carte bleue, peu importe le prix du prochain massage.
Joli sac note-t-il un soir en apercevant une pochette griffée dans lentrée.
Cuir italien.
Très chic.
Le sac venait dune braderie à quarante euros. Les cent cinquante restants sont allés à sa mère. Pierre ne remarque rien ; il ne voit plus que son téléphone ni ses éternelles « réunions ».
Colette met largent de côté sur un compte à son nom. Sa fille nexplique rien, mais le cœur dune mère devine que quelque chose dimportant se prépare.
Tu viens ce week-end ? propose-t-elle parfois.
Pas encore, mais bientôt.
Élodie vide consciencieusement leurs économies. Faux cours danglais, inscription à une salle de sport fictive, soins dentaires inventés.
Pierre accepte chaque dépense avec la gratitude inquiète de celui qui paie ses péchés comptant. Chaque virement, une petite indulgence de plus sur le sentier de sa paix intérieure.
Tu as besoin de quelque chose ? senquiert-il un soir.
Je commanderai demain du linge de maison, il y a une promo.
Comme tu veux.
Il ne demande même pas dans quelle boutique ni quelle promo. Élodie sourit, pour elle. Rien nest plus facile que de duper un menteur.
À la fin février, il reste huit euros cinquante sur le compte. Élodie le vérifie au réveil, pendant que Pierre est sous la douche. Elle referme lapplication.
Ce soir-là, elle prépare son plat préféré et dresse la table dans le salon.
Quel événement ? sétonne Pierre.
Assieds-toi.
Il sexécute. Élodie reste debout.
Je sais pour elle.
Pierre demeure figé, sa fourchette suspendue. Son visage pâlit en un instant.
Pour qui ?
Pas la peine de faire semblant, Pierre.
La fourchette tombe dans lassiette.
Mais comment
Peu importe.
Il tente de se lever, mais ses jambes ne répondent plus. Élodie le regarde sans colère, presque indifférente. Tant de mois à se préparer à ce moment, elle ne ressent plus que la fatigue.
Élodie, laisse-moi texpliquer
Ce nest pas la peine.
Cétait une erreur, je
Demain, je déposerai la demande de divorce.
Pierre sagrippe à la table.
Attends Parlons, on peut
Non.
Élodie quitte la pièce pour aller commencer ses bagages. Pierre reste, écrasé devant les boulettes froides, perdu dans le vide. Le jeu est terminé, il a perdu.
Colette ouvre la porte avant même quÉlodie ne frappe.
Il y a de la soupe sur le feu. La chambre est prête.
Élodie ferme un instant les yeux dans les bras de sa mère. Pour la première fois depuis des mois, ses épaules se relâchent.
Merci, maman.
Mange dabord, on parlera après.
Le divorce est rapide, sans histoires. Pierre ne discute pas, cède tout. Le compte commun est vide, lappartement lui reste. Rien à partager.
Élodie signe les papiers le cœur léger. Aucune vengeance, aucune amertume. Juste du soulagement.
…Six mois chez sa mère passent vite. Le travail, des livres, de longues promenades dans les rues de son enfance. Un jour, lagent immobilier lappelle.
Un studio dans une résidence neuve. Ça rentre dans votre budget. Vous voulez visiter ?
Élodie accepte.
Le crédit est accordé en une semaine. Antécédents parfaits, salaire sûr, lapport vient de largent soigneusement mis de côté.
Elle reçoit les clés sous un beau soleil daoût. Le trousseau lourd pèse agréablement dans sa poche.
Cette première nuit, elle la passe sur un matelas gonflable, au milieu dune pièce vide. Demain, la livraison des meubles. Mais elle ne veut pas attendre.
Allongée, le regard tourné vers le plafond, elle repense au chemin parcouru en un an.
Aucun regret. Aucune question sur ce qui aurait pu être. Juste le calme, lodeur du plâtre et la promesse dun nouveau départ.
Dans la pénombre, Élodie sourit.
Demain, elle préparera du café dans sa propre cuisine et le boira à sa fenêtre. Puis elle commencera à bâtir son foyer, lentement, pierre après pierre, avec la même persévérance quil lui a fallu pour sortir de ce mariage de mensonge.
Patience et clairvoyance. Cest tout ce qui lui reste, et cela lemmènera loin.







