Cest une femme exceptionnelle. Que ferait-on sans elle ?
Et toi, tu ne lui donnes que deux mille euros par mois.
Élise, voyons, nous lui avons légué lappartement.
Marcel se lève du lit et avance doucement vers la pièce voisine. À la lueur de la veilleuse, les yeux mi-clos, il jette un regard sur sa femme.
Il sagenouille à côté delle, écoute. On dirait que tout va bien.
Il se relève et traîne lentement des pieds jusquà la cuisine. Il débouche une bouteille de lait fermenté, passe à la salle de bain. Puis regagne sa chambre.
Il sallonge. Le sommeil ne vient pas.
Élise et moi, nous avons quatre-vingt-dix ans passés. Quelle vie, tout de même Bientôt on ira rejoindre le Bon Dieu, et il ny a plus personne à nos côtés.
Leurs filles, il ny a plus de Nathalie, elle na même pas eu soixante ans.
Maxime nest plus là non plus. Il aimait faire la fête, lui Il reste leur petite-fille, Roxane, mais ça fait vingt ans quelle vit en Belgique. Elle ne pense même plus à ses grands-parents. Elle doit avoir de grands enfants, à présent
Il ne sest pas rendu compte du moment où il sest endormi.
Il est réveillé par une main posée sur lui :
Marcel, est-ce que ça va ? entend-il, à peine murmuré.
Il ouvre les yeux. Sa femme se penche sur lui.
Quest-ce quil se passe, Élise ?
Je te voyais là, sans bouger.
Je suis vivant ! Retourne te coucher !
Des pas traînants séloignent. Un interrupteur claque dans la cuisine.
Élise Duchamp boit un verre deau, va à la salle de bain puis retourne dans sa chambre. Elle se couche sur le lit :
Un de ces jours, je me réveillerai et il ne sera plus là. Que ferai-je ? À moins que ce ne soit moi qui parte la première.
Marcel a même organisé nos obsèques. Jamais je naurais cru quon pouvait prévoir ce genre de choses à lavance. Dun côté, cest rassurant. Qui dautre sen serait préoccupé pour nous ?
La petite-fille ne pense plus à nous. La voisine, Jeanne, est la seule à venir nous voir. Elle a la clé de notre appartement. Marcel lui donne mille euros sur notre pension. Elle achète de quoi manger, ou ce quil nous faut dautre. À quoi bon garder largent ? De toute façon, on ne descend plus les quatre étages tout seuls.
Marcel Duchamp ouvre les yeux. Le soleil pénètre par la fenêtre. Il sort sur le balcon et contemple la ramure verdoyante dun vieux cerisier. Un sourire éclaire son visage :
Nous voilà arrivés jusquà lété !
Il va voir sa femme. Elle est assise sur le lit, pensive.
Élise, il faut arrêter de broyer du noir ! Viens, je veux te montrer quelque chose.
Oh, je nai plus la force ! la vieille dame se lève difficilement. Quas-tu en tête ?
Viens, on y va !
En la soutenant par les épaules, il laccompagne jusquau balcon.
Regarde, le cerisier est tout vert ! Et toi qui disais quon ne verrait pas lété. On y est !
Cest vrai ! Et le soleil brille.
Ils sassoient ensemble sur le banc du balcon.
Tu te souviens, quand je tavais invitée au cinéma ? À lépoque du lycée. Ce jour-là aussi, le cerisier était couvert de feuilles vertes.
Comment oublier ? Combien dannées ont passé depuis ?
Plus de soixante-dix Soixante-quinze ans, je crois.
Longtemps ils restent à parler, évoquant leur jeunesse. Les souvenirs seffacent avec les années, parfois même ceux de la veille, mais la jeunesse, elle ne soublie jamais.
Nous voilà bavards ! dit-elle, se levant. Et puis, nous navons pas encore pris le petit-déjeuner.
Élise, prépare du bon thé ! Jen ai assez de ces tisanes.
Mais on na pas le droit.
Mets-le léger, et donne-nous juste une cuillère de sucre chacun.
Marcel Duchamp savoure ce thé clair, trempant un petit morceau de pain au fromage. Il se souvient de lépoque où le thé, chaque matin, était fort, sucré, accompagné de brioches fraîches ou de beignets.
La voisine arrive. Elle sourit chaleureusement :
Comment allez-vous ?
Quelle question pour des nonagénaires ! plaisante le vieux monsieur.
Si tu plaisantes, tout va bien alors. Vous avez besoin de quelque chose ?
Jeanne, achète-moi de la viande ! demande Marcel Duchamp.
Mais ce nest pas recommandé.
Du poulet, cest permis.
Daccord, jen prendrai. Je vous ferai une soupe avec des vermicelles !
La voisine débarrasse la table, fait la vaisselle, puis sen va.
Élise, viens sur le balcon, propose lépoux. On va profiter du soleil.
Allons-y !
Jeanne revient. Elle les rejoint sur le balcon :
Avez-vous soif de soleil ?
On est bien ici, Jeanne ! sourit Élise Duchamp.
Japporte de la semoule, vous verrez, cest bon. Et je commence la soupe pour midi.
Cest une femme en or, dit-il en la suivant des yeux. Que ferait-on sans elle ?
Et tu ne lui donnes que deux mille euros par mois.
Élise, on a légué lappartement pour elle.
Elle ne le sait même pas.
Ils restent ainsi sur le balcon jusquà midi. À table, une soupe de poulet, savoureuse, avec des morceaux de viande et des pommes de terre écrasées.
Cest la soupe que je faisais à Nathalie et à Maxime, quand ils étaient petits, se rappelle Élise Duchamp.
Et aujourdhui, ce sont des inconnus qui nous préparent à manger, soupire son mari.
Cest sans doute notre destin, Marcel. Quand nous partirons, personne ne versera une larme.
Ça suffit, Élise, ne nous attristons plus. Allons faire la sieste !
Ça ne ment pas, Marcel, comme on dit chez nous :
« Vieux enfants, même régime :
Soupe légère, sieste, goûter. »
Marcel Duchamp somnole un peu, puis se lève : le sommeil ne vient vraiment pas. Un changement de temps, peut-être ? Il passe à la cuisine. Sur la table, deux verres de jus de fruit, soigneusement préparés par Jeanne.
Il en prend un dans chaque main, doucement, pour ne pas renverser, et va retrouver sa femme dans sa chambre. Elle est assise sur le lit, le regard perdu par la fenêtre :
Quas-tu, Élise, tu as lair triste ? sourit-il. Viens, prends du jus !
Elle en prend une gorgée :
Toi non plus tu narrives pas à dormir.
Cest ce temps étrange
Depuis ce matin, je me sens moins en forme, soupire Élise Duchamp, la voix triste. Je sens que je nen ai plus pour longtemps. Prends soin de mon enterrement, je ten prie.
Élise, ne dis pas de bêtises. Comment pourrais-je vivre sans toi ?
Lun de nous partira avant lautre, forcément.
Assez ! Viens, on retourne sur le balcon !
Ils y restent jusquau soir. Jeanne prépare des croquettes au fromage blanc. Ils mangent, puis sinstallent devant la télévision, comme chaque soir. Les intrigues des nouveaux films leur échappent. Ils préfèrent les vieilles comédies et les dessins animés.
Ce soir, ils ne regardent quun seul dessin animé. Élise se lève du canapé :
Je vais me coucher. Je suis fatiguée.
Jy vais aussi.
Attends, laisse-moi bien te regarder ! demande-t-elle soudain.
Pourquoi ?
Juste pour te regarder.
Ils se scrutent longuement. Sans doute repensent-ils à leur jeunesse où tout restait possible.
Je taccompagne jusquà ta chambre.
Élise Duchamp prend son mari par le bras, et ils avancent lentement ensemble.
Il la borde délicatement, puis regagne sa chambre.
Une lourdeur pèse sur son cœur. Il peine à trouver le sommeil.
Il lui semble ne pas avoir fermé lœil. Mais lhorloge affiche deux heures du matin. Il se lève et va dans la chambre de son épouse.
Elle est allongée, les yeux grand ouverts :
Élise !
Il prend sa main.
Élise, réponds-moi ! É-li-se !
Et soudain, il manque lui-même dair. Il regagne sa chambre, sort les papiers préparés, les pose sur la table.
Il revient vers sa femme. Il la contemple longuement. Puis il sallonge à ses côtés, et ferme les yeux.
Il revoit Élise, jeune et belle, comme il y a soixante-quinze ans. Elle avance vers une lumière lointaine. Il court, la rattrape, lui prend la main.
Au matin, Jeanne entre dans la chambre. Ils sont couchés lun à côté de lautre. Sur leurs visages, un même sourire de bonheur.
Finalement, Jeanne appelle le SAMU.
Le médecin qui arrive les regarde, secoue la tête, ému :
Ils sont partis ensemble. Ça devait être un grand amour
On les emmène. Jeanne sassied, épuisée, devant la table. Là, elle aperçoit les papiers et le testament à son nom.
Elle pose la tête sur ses bras et fond en larmesSes mains tremblent un peu lorsqu’elle ouvre doucement le dossier. Elle lit les mots de Marcel, soigneusement alignés : « Pour notre chère Jeanne, qui fut notre soleil des derniers jours… » Plus bas, la signature délicate d’Élise, un mot griffonné d’une écriture vacillante : « Merci de ne pas nous oublier quand les cerises seront mûres. »
Jeanne sourit tristement à travers ses larmes. Derrière la fenêtre, le vieux cerisier bruisse sous la légère brise du matin. Elle se lève et ouvre grand le balcon, laissant entrer la lumière.
Au loin, des enfants jouent dans la cour, leurs rires montant dans lair neuf. Elle ferme les yeux un instant, inspirant lodeur sucrée de la terre, des feuilles.
Bientôt, ce sera lété, et les fruits du cerisier rougiront. Elle y veillera, comme ils lont veillée. Et, chaque saison revenue, Jeanne racontera lhistoire dun amour passé, dun couple courageux qui avait choisi, jusquau bout, de savourer la lumière ensemble.
Le monde dehors continue de vibrer, mais sur le balcon, il subsiste un éclat paisible, comme un secret transmis, une chaleur à conserver. Jeanne caresse la rambarde, chuchotant pour eux :
Merci, Marcel. Merci, Élise.
Les souvenirs, le thé, la soupe, la lumière : tout demeure, suspendu dans lor du matin.







