-Une bonne femme, vraiment. Que ferions-nous sans elle ? — Et tu ne lui verses que deux mille euros par mois… — Hélène, on lui a tout de même légué l’appartement. Nicolas se leva du lit et se traîna lentement dans la pièce voisine. Sous la lumière tamisée de la lampe de chevet, il contempla sa femme de ses yeux fatigués. Il s’assit près d’elle, guettant sa respiration. — On dirait que tout va bien. Il se releva et s’en alla d’un pas traînant vers la cuisine. Il ouvrit une bouteille de lait fermenté, passa par la salle de bain. Puis retourna dans sa chambre. Il s’allongea sur le lit. Le sommeil ne venait pas. — Hélène et moi, on a quatre-vingt-dix ans chacun. Tout ce qu’on a vécu… Bientôt ce sera l’heure de partir, et il n’y a plus personne autour de nous. Nos filles… Nathalie est partie, elle n’avait même pas soixante ans. Maxime n’est plus là non plus. Il menait une vie mouvementée… On a une petite-fille, Océane, mais elle vit en Pologne depuis une vingtaine d’années. Elle ne se souvient même pas de ses grands-parents. Elle a peut-être déjà de grands enfants… Sans s’en rendre compte, il s’endormit. Il se réveilla au toucher d’une main : — Nicolas, tu vas bien ? chuchota une voix faible. Il ouvrit les yeux. Sa femme se penchait au-dessus de lui. — Qu’est-ce qu’il y a, Hélène ? — Oh, tu restais là sans bouger… — J’suis encore en vie ! Va dormir ! Des pas traînants résonnèrent. L’interrupteur de la cuisine cliqueta. Hélène but de l’eau, alla à la salle de bain, puis regagna sa chambre. Elle s’allongea dans son lit : — Un jour, je me réveillerai, il ne sera plus là… Qu’est-ce que je ferai ? Ou peut-être que je partirai la première… Nicolas a déjà organisé nos obsèques. Qui aurait cru qu’on pouvait préparer ça à l’avance ? D’une certaine façon, c’est bien. Qui s’en occupera sinon ? La petite-fille nous a oubliés. Seule notre voisine, Jeanne, vient nous voir. Elle a la clé de notre appartement. Grand-père lui donne mille euros de notre retraite. Elle fait les courses, ou achète ce dont on a besoin. Que ferait-on de l’argent, de toute façon ? Et du quatrième étage, on ne descend plus seuls. Nicolas ouvrit les yeux. Le soleil entrait par la fenêtre. Il alla sur le balcon et aperçut la cime verte du cerisier. Un sourire illumina son visage : — Tu vois, on a tenu jusqu’à l’été ! Il partit voir sa femme, plongée dans ses pensées sur le lit. — Hélène, assez de tristesse ! Viens, je veux te montrer quelque chose. — Oh, je n’ai plus de force ! — gémit la vieille dame, en se levant doucement. — Qu’as-tu donc en tête ? — Allez, viens ! Il l’aida à aller jusqu’au balcon. — Regarde, le cerisier est tout vert ! Et tu disais qu’on ne verrait pas l’été… On est encore là ! — C’est vrai ! Et le soleil brille si fort. Ils s’assirent sur le banc du balcon. — Tu te souviens, quand je t’ai invitée au cinéma ? On était encore au lycée. Ce jour-là aussi, le cerisier était en fleurs… — On n’oublie pas ça… Combien d’années sont passées depuis ? — Plus de soixante-dix… Soixante-quinze ans, même. Ils restèrent là longtemps, évoquant leur jeunesse. À la vieillesse, tant de choses s’oublient, même ce qu’on a fait la veille, mais la jeunesse, elle ne s’oublie jamais. — On bavarde, on bavarde ! — dit la femme en se levant. — Et on n’a même pas encore pris le petit-déjeuner. — Hélène, prépare donc un bon thé ! J’en ai marre de ces tisanes. — On n’a pas le droit. — Fais-le léger, et mets une cuillère de sucre. Nicolas buvait ce thé très léger, mangeait un petit sandwich au fromage, et se souvenait du temps où le thé était fort, sucré, accompagné de brioches… La voisine entra. Elle leur adressa un sourire engageant : — Comment ça va chez vous ? — À quatre-vingt-dix ans, que veux-tu qu’il arrive ? — plaisanta le vieil homme. — Tant que tu plaisantes, tout va bien. De quoi avez-vous besoin ? — Jeanne, achète-nous un peu de viande, demanda Nicolas. — Ce n’est pas conseillé à votre âge. — Du poulet alors, c’est permis. — D’accord. Je vous ferai une soupe de nouilles ! La voisine débarrassa la table, fit la vaisselle, puis repartit. — Hélène, allons au balcon, proposa son mari. On va profiter du soleil. — Allons-y ! La voisine revint, posa une assiette de porridge et commença à préparer la soupe pour le déjeuner. — C’est une femme formidable, dit-il en la regardant partir. Que ferions-nous sans elle ? — Et tu ne lui donnes que deux mille euros par mois. — Hélène, on lui a tout de même légué l’appartement. — Elle ne le sait même pas. Ils restèrent au balcon jusqu’à midi. Ils déjeunèrent d’une soupe au poulet, savoureuse, avec des morceaux de viande et des pommes de terre écrasées. — C’est la soupe que je faisais à Nathalie et Maxime quand ils étaient petits, se souvint Hélène. — Et voilà que dans notre vieillesse, des étrangers nous préparent à manger… soupira le mari. — Nicolas, c’est notre destin… Quand on ne sera plus là, personne ne pleurera pour nous. — Allez, Hélène, assez de tristesse. Allons faire une sieste ! — Dis, Nicolas, ce n’est pas pour rien qu’on dit : « Vieux ou petits, c’est la même chose. » Tout est comme chez les enfants : la soupe moulinée, la sieste, le goûter. Nicolas somnola un peu, puis se leva — impossible de dormir. Le temps allait changer ? Il passa à la cuisine. Sur la table, deux verres de jus préparés avec soin par Jeanne. Il en prit un, l’apporta à sa femme qui contemplait la fenêtre, pensive. — Tu es triste, Hélène ? — sourit le vieux monsieur. — Viens, on boit un jus ! Elle but une gorgée. — Toi non plus, tu n’arrives pas à dormir. — C’est le temps. — Depuis ce matin, je me sens bizarre… J’ai l’impression que mes jours sont comptés. Tu m’enterreras dignement, n’est-ce pas ? — Hélène, qu’est-ce que tu dis là ! Comment je vivrai sans toi ? — Un de nous partira le premier… — Ça suffit ! Allons respirer sur le balcon. Ils y restèrent jusqu’au soir. Jeanne leur fit des beignets au fromage. Ils les mangèrent, puis s’installèrent devant la télé. Chaque soir, c’était le rituel. Les intrigues des nouveaux films leur échappaient. Alors ils regardaient d’anciennes comédies, ou des dessins animés. Ce soir, un seul dessin animé. Hélène se leva : — Je vais me coucher, je suis fatiguée. — Moi aussi alors. — Attends, laisse-moi bien te regarder ! demanda-t-elle soudain. — Pourquoi ? — Juste comme ça. Ils se regardèrent longtemps. Ils se souvenaient sans doute de leur jeunesse, quand tout était encore possible. — Allez, je t’accompagne à ton lit. Hélène prit son mari par le bras, et ils partirent lentement. Il la borda avec soin, puis gagna sa chambre. Un poids lui serrait le cœur. Impossible de dormir. Il avait l’impression de ne pas dormir du tout. Pourtant l’horloge affichait deux heures du matin. Il se leva et se dirigea vers la chambre de sa femme. Elle était allongée, les yeux ouverts : — Hélène ! Il lui prit la main. — Hélène, qu’est-ce que tu as ? Hé-lè-ne ! Et soudain, il manqua d’air. Il regagna sa chambre. Sortit les documents préparés, les posa sur la table. Puis retourna auprès de sa femme. Longuement, il contempla son visage. Il s’allongea à ses côtés et ferma les yeux. Il revit sa Hélène, jeune et belle, comme soixante-quinze ans plus tôt. Elle avançait vers une lumière au loin. Il courut la rejoindre, lui prit la main. Au matin, Jeanne entra dans la chambre. Ils étaient couchés côte à côte. Un même sourire heureux figeait leurs visages. Enfin, la voisine appela les secours. Le médecin, arrivé sur place, contempla la scène, secoua la tête, étonné : — Ils sont partis ensemble. Sans doute, ils s’aimaient vraiment… On les emporta. Jeanne s’effondra sur une chaise près de la table. Là, elle vit les documents et le testament à son nom. Elle posa la tête sur ses bras et pleura… N’hésitez pas à liker et à partager vos impressions en commentaire !

Cest une femme exceptionnelle. Que ferait-on sans elle ?
Et toi, tu ne lui donnes que deux mille euros par mois.
Élise, voyons, nous lui avons légué lappartement.

Marcel se lève du lit et avance doucement vers la pièce voisine. À la lueur de la veilleuse, les yeux mi-clos, il jette un regard sur sa femme.

Il sagenouille à côté delle, écoute. On dirait que tout va bien.

Il se relève et traîne lentement des pieds jusquà la cuisine. Il débouche une bouteille de lait fermenté, passe à la salle de bain. Puis regagne sa chambre.

Il sallonge. Le sommeil ne vient pas.

Élise et moi, nous avons quatre-vingt-dix ans passés. Quelle vie, tout de même Bientôt on ira rejoindre le Bon Dieu, et il ny a plus personne à nos côtés.

Leurs filles, il ny a plus de Nathalie, elle na même pas eu soixante ans.

Maxime nest plus là non plus. Il aimait faire la fête, lui Il reste leur petite-fille, Roxane, mais ça fait vingt ans quelle vit en Belgique. Elle ne pense même plus à ses grands-parents. Elle doit avoir de grands enfants, à présent

Il ne sest pas rendu compte du moment où il sest endormi.

Il est réveillé par une main posée sur lui :

Marcel, est-ce que ça va ? entend-il, à peine murmuré.

Il ouvre les yeux. Sa femme se penche sur lui.

Quest-ce quil se passe, Élise ?

Je te voyais là, sans bouger.

Je suis vivant ! Retourne te coucher !

Des pas traînants séloignent. Un interrupteur claque dans la cuisine.

Élise Duchamp boit un verre deau, va à la salle de bain puis retourne dans sa chambre. Elle se couche sur le lit :

Un de ces jours, je me réveillerai et il ne sera plus là. Que ferai-je ? À moins que ce ne soit moi qui parte la première.

Marcel a même organisé nos obsèques. Jamais je naurais cru quon pouvait prévoir ce genre de choses à lavance. Dun côté, cest rassurant. Qui dautre sen serait préoccupé pour nous ?

La petite-fille ne pense plus à nous. La voisine, Jeanne, est la seule à venir nous voir. Elle a la clé de notre appartement. Marcel lui donne mille euros sur notre pension. Elle achète de quoi manger, ou ce quil nous faut dautre. À quoi bon garder largent ? De toute façon, on ne descend plus les quatre étages tout seuls.

Marcel Duchamp ouvre les yeux. Le soleil pénètre par la fenêtre. Il sort sur le balcon et contemple la ramure verdoyante dun vieux cerisier. Un sourire éclaire son visage :

Nous voilà arrivés jusquà lété !

Il va voir sa femme. Elle est assise sur le lit, pensive.

Élise, il faut arrêter de broyer du noir ! Viens, je veux te montrer quelque chose.

Oh, je nai plus la force ! la vieille dame se lève difficilement. Quas-tu en tête ?

Viens, on y va !

En la soutenant par les épaules, il laccompagne jusquau balcon.

Regarde, le cerisier est tout vert ! Et toi qui disais quon ne verrait pas lété. On y est !

Cest vrai ! Et le soleil brille.

Ils sassoient ensemble sur le banc du balcon.

Tu te souviens, quand je tavais invitée au cinéma ? À lépoque du lycée. Ce jour-là aussi, le cerisier était couvert de feuilles vertes.

Comment oublier ? Combien dannées ont passé depuis ?

Plus de soixante-dix Soixante-quinze ans, je crois.

Longtemps ils restent à parler, évoquant leur jeunesse. Les souvenirs seffacent avec les années, parfois même ceux de la veille, mais la jeunesse, elle ne soublie jamais.

Nous voilà bavards ! dit-elle, se levant. Et puis, nous navons pas encore pris le petit-déjeuner.

Élise, prépare du bon thé ! Jen ai assez de ces tisanes.

Mais on na pas le droit.

Mets-le léger, et donne-nous juste une cuillère de sucre chacun.

Marcel Duchamp savoure ce thé clair, trempant un petit morceau de pain au fromage. Il se souvient de lépoque où le thé, chaque matin, était fort, sucré, accompagné de brioches fraîches ou de beignets.

La voisine arrive. Elle sourit chaleureusement :

Comment allez-vous ?

Quelle question pour des nonagénaires ! plaisante le vieux monsieur.

Si tu plaisantes, tout va bien alors. Vous avez besoin de quelque chose ?

Jeanne, achète-moi de la viande ! demande Marcel Duchamp.

Mais ce nest pas recommandé.

Du poulet, cest permis.

Daccord, jen prendrai. Je vous ferai une soupe avec des vermicelles !

La voisine débarrasse la table, fait la vaisselle, puis sen va.

Élise, viens sur le balcon, propose lépoux. On va profiter du soleil.

Allons-y !

Jeanne revient. Elle les rejoint sur le balcon :

Avez-vous soif de soleil ?

On est bien ici, Jeanne ! sourit Élise Duchamp.

Japporte de la semoule, vous verrez, cest bon. Et je commence la soupe pour midi.

Cest une femme en or, dit-il en la suivant des yeux. Que ferait-on sans elle ?

Et tu ne lui donnes que deux mille euros par mois.

Élise, on a légué lappartement pour elle.

Elle ne le sait même pas.

Ils restent ainsi sur le balcon jusquà midi. À table, une soupe de poulet, savoureuse, avec des morceaux de viande et des pommes de terre écrasées.

Cest la soupe que je faisais à Nathalie et à Maxime, quand ils étaient petits, se rappelle Élise Duchamp.

Et aujourdhui, ce sont des inconnus qui nous préparent à manger, soupire son mari.

Cest sans doute notre destin, Marcel. Quand nous partirons, personne ne versera une larme.

Ça suffit, Élise, ne nous attristons plus. Allons faire la sieste !

Ça ne ment pas, Marcel, comme on dit chez nous :

« Vieux enfants, même régime :
Soupe légère, sieste, goûter. »

Marcel Duchamp somnole un peu, puis se lève : le sommeil ne vient vraiment pas. Un changement de temps, peut-être ? Il passe à la cuisine. Sur la table, deux verres de jus de fruit, soigneusement préparés par Jeanne.

Il en prend un dans chaque main, doucement, pour ne pas renverser, et va retrouver sa femme dans sa chambre. Elle est assise sur le lit, le regard perdu par la fenêtre :

Quas-tu, Élise, tu as lair triste ? sourit-il. Viens, prends du jus !

Elle en prend une gorgée :

Toi non plus tu narrives pas à dormir.

Cest ce temps étrange

Depuis ce matin, je me sens moins en forme, soupire Élise Duchamp, la voix triste. Je sens que je nen ai plus pour longtemps. Prends soin de mon enterrement, je ten prie.

Élise, ne dis pas de bêtises. Comment pourrais-je vivre sans toi ?

Lun de nous partira avant lautre, forcément.

Assez ! Viens, on retourne sur le balcon !

Ils y restent jusquau soir. Jeanne prépare des croquettes au fromage blanc. Ils mangent, puis sinstallent devant la télévision, comme chaque soir. Les intrigues des nouveaux films leur échappent. Ils préfèrent les vieilles comédies et les dessins animés.

Ce soir, ils ne regardent quun seul dessin animé. Élise se lève du canapé :

Je vais me coucher. Je suis fatiguée.

Jy vais aussi.

Attends, laisse-moi bien te regarder ! demande-t-elle soudain.

Pourquoi ?

Juste pour te regarder.

Ils se scrutent longuement. Sans doute repensent-ils à leur jeunesse où tout restait possible.

Je taccompagne jusquà ta chambre.

Élise Duchamp prend son mari par le bras, et ils avancent lentement ensemble.

Il la borde délicatement, puis regagne sa chambre.

Une lourdeur pèse sur son cœur. Il peine à trouver le sommeil.

Il lui semble ne pas avoir fermé lœil. Mais lhorloge affiche deux heures du matin. Il se lève et va dans la chambre de son épouse.

Elle est allongée, les yeux grand ouverts :

Élise !

Il prend sa main.

Élise, réponds-moi ! É-li-se !

Et soudain, il manque lui-même dair. Il regagne sa chambre, sort les papiers préparés, les pose sur la table.

Il revient vers sa femme. Il la contemple longuement. Puis il sallonge à ses côtés, et ferme les yeux.

Il revoit Élise, jeune et belle, comme il y a soixante-quinze ans. Elle avance vers une lumière lointaine. Il court, la rattrape, lui prend la main.

Au matin, Jeanne entre dans la chambre. Ils sont couchés lun à côté de lautre. Sur leurs visages, un même sourire de bonheur.

Finalement, Jeanne appelle le SAMU.

Le médecin qui arrive les regarde, secoue la tête, ému :

Ils sont partis ensemble. Ça devait être un grand amour

On les emmène. Jeanne sassied, épuisée, devant la table. Là, elle aperçoit les papiers et le testament à son nom.

Elle pose la tête sur ses bras et fond en larmesSes mains tremblent un peu lorsqu’elle ouvre doucement le dossier. Elle lit les mots de Marcel, soigneusement alignés : « Pour notre chère Jeanne, qui fut notre soleil des derniers jours… » Plus bas, la signature délicate d’Élise, un mot griffonné d’une écriture vacillante : « Merci de ne pas nous oublier quand les cerises seront mûres. »

Jeanne sourit tristement à travers ses larmes. Derrière la fenêtre, le vieux cerisier bruisse sous la légère brise du matin. Elle se lève et ouvre grand le balcon, laissant entrer la lumière.

Au loin, des enfants jouent dans la cour, leurs rires montant dans lair neuf. Elle ferme les yeux un instant, inspirant lodeur sucrée de la terre, des feuilles.

Bientôt, ce sera lété, et les fruits du cerisier rougiront. Elle y veillera, comme ils lont veillée. Et, chaque saison revenue, Jeanne racontera lhistoire dun amour passé, dun couple courageux qui avait choisi, jusquau bout, de savourer la lumière ensemble.

Le monde dehors continue de vibrer, mais sur le balcon, il subsiste un éclat paisible, comme un secret transmis, une chaleur à conserver. Jeanne caresse la rambarde, chuchotant pour eux :

Merci, Marcel. Merci, Élise.

Les souvenirs, le thé, la soupe, la lumière : tout demeure, suspendu dans lor du matin.

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-Une bonne femme, vraiment. Que ferions-nous sans elle ? — Et tu ne lui verses que deux mille euros par mois… — Hélène, on lui a tout de même légué l’appartement. Nicolas se leva du lit et se traîna lentement dans la pièce voisine. Sous la lumière tamisée de la lampe de chevet, il contempla sa femme de ses yeux fatigués. Il s’assit près d’elle, guettant sa respiration. — On dirait que tout va bien. Il se releva et s’en alla d’un pas traînant vers la cuisine. Il ouvrit une bouteille de lait fermenté, passa par la salle de bain. Puis retourna dans sa chambre. Il s’allongea sur le lit. Le sommeil ne venait pas. — Hélène et moi, on a quatre-vingt-dix ans chacun. Tout ce qu’on a vécu… Bientôt ce sera l’heure de partir, et il n’y a plus personne autour de nous. Nos filles… Nathalie est partie, elle n’avait même pas soixante ans. Maxime n’est plus là non plus. Il menait une vie mouvementée… On a une petite-fille, Océane, mais elle vit en Pologne depuis une vingtaine d’années. Elle ne se souvient même pas de ses grands-parents. Elle a peut-être déjà de grands enfants… Sans s’en rendre compte, il s’endormit. Il se réveilla au toucher d’une main : — Nicolas, tu vas bien ? chuchota une voix faible. Il ouvrit les yeux. Sa femme se penchait au-dessus de lui. — Qu’est-ce qu’il y a, Hélène ? — Oh, tu restais là sans bouger… — J’suis encore en vie ! Va dormir ! Des pas traînants résonnèrent. L’interrupteur de la cuisine cliqueta. Hélène but de l’eau, alla à la salle de bain, puis regagna sa chambre. Elle s’allongea dans son lit : — Un jour, je me réveillerai, il ne sera plus là… Qu’est-ce que je ferai ? Ou peut-être que je partirai la première… Nicolas a déjà organisé nos obsèques. Qui aurait cru qu’on pouvait préparer ça à l’avance ? D’une certaine façon, c’est bien. Qui s’en occupera sinon ? La petite-fille nous a oubliés. Seule notre voisine, Jeanne, vient nous voir. Elle a la clé de notre appartement. Grand-père lui donne mille euros de notre retraite. Elle fait les courses, ou achète ce dont on a besoin. Que ferait-on de l’argent, de toute façon ? Et du quatrième étage, on ne descend plus seuls. Nicolas ouvrit les yeux. Le soleil entrait par la fenêtre. Il alla sur le balcon et aperçut la cime verte du cerisier. Un sourire illumina son visage : — Tu vois, on a tenu jusqu’à l’été ! Il partit voir sa femme, plongée dans ses pensées sur le lit. — Hélène, assez de tristesse ! Viens, je veux te montrer quelque chose. — Oh, je n’ai plus de force ! — gémit la vieille dame, en se levant doucement. — Qu’as-tu donc en tête ? — Allez, viens ! Il l’aida à aller jusqu’au balcon. — Regarde, le cerisier est tout vert ! Et tu disais qu’on ne verrait pas l’été… On est encore là ! — C’est vrai ! Et le soleil brille si fort. Ils s’assirent sur le banc du balcon. — Tu te souviens, quand je t’ai invitée au cinéma ? On était encore au lycée. Ce jour-là aussi, le cerisier était en fleurs… — On n’oublie pas ça… Combien d’années sont passées depuis ? — Plus de soixante-dix… Soixante-quinze ans, même. Ils restèrent là longtemps, évoquant leur jeunesse. À la vieillesse, tant de choses s’oublient, même ce qu’on a fait la veille, mais la jeunesse, elle ne s’oublie jamais. — On bavarde, on bavarde ! — dit la femme en se levant. — Et on n’a même pas encore pris le petit-déjeuner. — Hélène, prépare donc un bon thé ! J’en ai marre de ces tisanes. — On n’a pas le droit. — Fais-le léger, et mets une cuillère de sucre. Nicolas buvait ce thé très léger, mangeait un petit sandwich au fromage, et se souvenait du temps où le thé était fort, sucré, accompagné de brioches… La voisine entra. Elle leur adressa un sourire engageant : — Comment ça va chez vous ? — À quatre-vingt-dix ans, que veux-tu qu’il arrive ? — plaisanta le vieil homme. — Tant que tu plaisantes, tout va bien. De quoi avez-vous besoin ? — Jeanne, achète-nous un peu de viande, demanda Nicolas. — Ce n’est pas conseillé à votre âge. — Du poulet alors, c’est permis. — D’accord. Je vous ferai une soupe de nouilles ! La voisine débarrassa la table, fit la vaisselle, puis repartit. — Hélène, allons au balcon, proposa son mari. On va profiter du soleil. — Allons-y ! La voisine revint, posa une assiette de porridge et commença à préparer la soupe pour le déjeuner. — C’est une femme formidable, dit-il en la regardant partir. Que ferions-nous sans elle ? — Et tu ne lui donnes que deux mille euros par mois. — Hélène, on lui a tout de même légué l’appartement. — Elle ne le sait même pas. Ils restèrent au balcon jusqu’à midi. Ils déjeunèrent d’une soupe au poulet, savoureuse, avec des morceaux de viande et des pommes de terre écrasées. — C’est la soupe que je faisais à Nathalie et Maxime quand ils étaient petits, se souvint Hélène. — Et voilà que dans notre vieillesse, des étrangers nous préparent à manger… soupira le mari. — Nicolas, c’est notre destin… Quand on ne sera plus là, personne ne pleurera pour nous. — Allez, Hélène, assez de tristesse. Allons faire une sieste ! — Dis, Nicolas, ce n’est pas pour rien qu’on dit : « Vieux ou petits, c’est la même chose. » Tout est comme chez les enfants : la soupe moulinée, la sieste, le goûter. Nicolas somnola un peu, puis se leva — impossible de dormir. Le temps allait changer ? Il passa à la cuisine. Sur la table, deux verres de jus préparés avec soin par Jeanne. Il en prit un, l’apporta à sa femme qui contemplait la fenêtre, pensive. — Tu es triste, Hélène ? — sourit le vieux monsieur. — Viens, on boit un jus ! Elle but une gorgée. — Toi non plus, tu n’arrives pas à dormir. — C’est le temps. — Depuis ce matin, je me sens bizarre… J’ai l’impression que mes jours sont comptés. Tu m’enterreras dignement, n’est-ce pas ? — Hélène, qu’est-ce que tu dis là ! Comment je vivrai sans toi ? — Un de nous partira le premier… — Ça suffit ! Allons respirer sur le balcon. Ils y restèrent jusqu’au soir. Jeanne leur fit des beignets au fromage. Ils les mangèrent, puis s’installèrent devant la télé. Chaque soir, c’était le rituel. Les intrigues des nouveaux films leur échappaient. Alors ils regardaient d’anciennes comédies, ou des dessins animés. Ce soir, un seul dessin animé. Hélène se leva : — Je vais me coucher, je suis fatiguée. — Moi aussi alors. — Attends, laisse-moi bien te regarder ! demanda-t-elle soudain. — Pourquoi ? — Juste comme ça. Ils se regardèrent longtemps. Ils se souvenaient sans doute de leur jeunesse, quand tout était encore possible. — Allez, je t’accompagne à ton lit. Hélène prit son mari par le bras, et ils partirent lentement. Il la borda avec soin, puis gagna sa chambre. Un poids lui serrait le cœur. Impossible de dormir. Il avait l’impression de ne pas dormir du tout. Pourtant l’horloge affichait deux heures du matin. Il se leva et se dirigea vers la chambre de sa femme. Elle était allongée, les yeux ouverts : — Hélène ! Il lui prit la main. — Hélène, qu’est-ce que tu as ? Hé-lè-ne ! Et soudain, il manqua d’air. Il regagna sa chambre. Sortit les documents préparés, les posa sur la table. Puis retourna auprès de sa femme. Longuement, il contempla son visage. Il s’allongea à ses côtés et ferma les yeux. Il revit sa Hélène, jeune et belle, comme soixante-quinze ans plus tôt. Elle avançait vers une lumière au loin. Il courut la rejoindre, lui prit la main. Au matin, Jeanne entra dans la chambre. Ils étaient couchés côte à côte. Un même sourire heureux figeait leurs visages. Enfin, la voisine appela les secours. Le médecin, arrivé sur place, contempla la scène, secoua la tête, étonné : — Ils sont partis ensemble. Sans doute, ils s’aimaient vraiment… On les emporta. Jeanne s’effondra sur une chaise près de la table. Là, elle vit les documents et le testament à son nom. Elle posa la tête sur ses bras et pleura… N’hésitez pas à liker et à partager vos impressions en commentaire !
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