Tout le monde soppose, mais lamour lemporte
Maman, papa, ce soir je vais rentrer avec Augustin, je voudrais vous le présenter, annonçai-je à table, essayant de masquer mon anxiété derrière mon sourire. En deuxième année à la fac de lettres à Bordeaux, je sentais que ce moment approchait trop vite.
Il est également à luniversité avec toi ? a voulu savoir ma mère, Élisabeth, des rides dinquiétude se dessinant sur son front. Mon père, Thierry, me regardait intensément, une tasse de café à la main.
Non, Augustin est en BTS Il se forme à la mécanique
Oh Camille, cest quoi ce BTS ? Franchement, pourquoi tu tintéresses à un garçon avec une telle formation ? Cest comme un CAP dautrefois Ton père et moi, on rêve plutôt dun gendre médecin ou ingénieur informatique, ça garantit un salaire solide Tu sais quon fait tout pour toi, notre seule et unique fille. Ton papa est chirurgien-dentiste, je suis directrice financière. Et ton Augustin, il va passer sa vie dans des garages avec des mains pleines de cambouis
Bon, je file en cours. Merci maman, pour le petit déjeuner.
Jai quitté la table à la hâte, sentant les regards perplexes de mes parents peser sur mon dos. Je savais quils ne comprenaient pas et ça me blessait un peu.
Eh bien, quest-ce que tu en penses, Thierry ? lança sèchement ma mère, des larmes pointant dans sa voix. Cest notre unique fille tout de même
Mon père haussa simplement les épaules sans répondre, pensif.
Le soir, je sentais la tension lorsque jai franchi le seuil de notre appartement, main dans la main avec Augustin. Grand, des boucles brunes et des yeux dun bleu franc. Ma mère le dévisagea, évaluant dun seul coup dœil. Pas mal, pensa-t-elle sans doute, mais le reste
Je vous présente Augustin, dis-je, tentant de dissimuler ma nervosité. Il pencha la tête, respectueux.
Bonsoir, monsieur, madame.
On nous invita à table sans trop de cérémonie. À peine étions-nous assis que jannonçai aussitôt, dune voix débordante de courage :
Maman, papa, nous avons décidé de nous marier avec Augustin. On a même déjà déposé la demande à la mairie. Le mariage aura lieu bientôt.
Une chape de silence tomba dans la pièce. Mes parents, désarçonnés, me fixaient.
Cest une plaisanterie, Camille ?! finit par lancer ma mère.
Non, répondis-je posément en serrant plus fort la main dAugustin, qui restait silencieux.
Tu es juste en deuxième année ! Et si tu tombes enceinte ? balbutia ma mère, alarmée.
Non, soufflai-je, ne tinquiète pas. Rien de tout ça.
Elle pivota alors vers Augustin :
Et toi, tu comptes vivre où avec ma fille ? Et avec quel argent ?
Il hésita, démuni.
Peut-être dans ma chambre détudiant Ou alors chez moi, avec ma famille.
Tu as ta propre chambre ? Vous êtes combien dans votre appartement ?
Trois chambres. Ma grand-mère dans lune, mon père dans lautre et mon grand frère, qui bosse en déplacement, rentre rarement. Il va bientôt acheter son studio
Ma mère pâlit dun coup.
Camille, tu timagines vivre dans un vieux foyer avec des cafards et des voisins ivres ? lança-t-elle puis braqua un regard désapprobateur sur Augustin.
Maman, voyons Après la fac, je travaillerai, on prendra un appartement en emprunt, comme tout le monde.
Le ton montait, mais elle ravala ses mots face à notre détermination. Jaurais parié quelle pensait quon voyait tout en rose, quon croyait à lamour parfait et solide pour affronter la vie. Je savais bien quelle devait être terrifiée.
Augustin, raconte-nous ta famille, demanda finalement mon père.
Notre famille tient bon malgré tout. Ma mère est décédée il y a dix ans, cest ma grand-mère qui ma surtout élevé, car mon père boit et travaille sur des chantiers. Mon frère est ouvrier aussi, célibataire et travaille loin. Ma grand-mère a été institutrice en maternelle, précisa Augustin dans un sourire timide.
Ma mère pensa, sans mot dire, que la grand-mère devait être la seule référence stable dans cette maison.
Tes parents sont-ils au courant ? relança mon père.
Non, on voulait d’abord vous le dire.
Bien. File chez toi ce soir annoncer la nouvelle à ta famille, trancha ma mère, se levant pour signifier la fin de la discussion.
Je lai raccompagné à la porte, et il est parti. Chez lui, il fit la grande annonce. Son frère sesclaffa :
Marié à dix-neuf ans ? Tes fou ou bien ? Tas encore le service militaire devant toi !
Son père, passablement éméché, grimaça :
Cest qui, ta fiancée ? Elle fait quoi ?
Camille, étudiante à la fac. répondit Augustin tout fier.
Oh, tu vas épouser une future prof ? Tu serais pas mieux avec une danseuse étoile ? rit son frère, bientôt rejoint par leur père.
Augustin préféra senfermer dans sa chambre, alluma son ordinateur, la gorge serrée. La porte grinça, sa grand-mère entra, sassit à côté de lui.
Mon petit Augustin, nécoute pas ce quon te dit. Si vous vous aimez, mariez-vous. Seulement, tu sais, des familles aisées ne cherchent pas vraiment des gendres qui nont rien. Mais tu es têtu, je le sais bien. Je suis avec toi.
Son frère fit irruption.
Et les parents de ta copine, cest qui ?
Son père est chirurgien-dentiste, sa mère, directrice financière.
Wow Tu rêves éveillé, frère. Cest pas le moment pour toi. Termine tes études, va à larmée, tu penseras au mariage plus tard avec largent de côté.
Chez nous, la dispute grondait toujours.
Camille, tu as un bel avenir devant toi, et Augustin ? Il doit à peine savoir lire
Maman, ne dis pas ça ! criai-je, indignée.
Mon père intervint.
Bon, faites une pause, la nuit porte conseil.
Personne ne dormit vraiment. Jentendis ma mère soupirer longuement à travers le mur. Mon père se retourna, tourmenté, cherchant comment mexpliquer quil est trop tôt Il se rappelait sa propre première passion, combien cest tenace dans la mémoire, puis comment la vie a choisi pour lui, et que son bonheur avec ma mère était venu plus tard.
Je restai, allongée sous la couette, fixant la lueur de la lune filtrant à travers les voilages.
Jaime Augustin du plus profond de mon cœur Mais faire de la peine à maman, cest tellement dur. Elle compte tant pour moi Augustin est si gentil, si sincère, je me sens légère avec lui. Rien que sa main dans la mienne et tout mon corps frémit.
Le lendemain, Augustin mattendait devant lentrée de mon amphi. Notre étreinte fut longue et rassurante, hésitante, comme si on craignait que ce soit la dernière.
Alors, tu ten es pris plein la tête, hier ? demanda-t-il, tenté de faire de lhumour.
Ce fut chaud, maman a failli exploser, heureusement que papa a calmé le jeu. Et chez toi ?
Pareil, répondit-il, voix morose.
Et maintenant ? On retire la demande à la mairie ?
Pas question, me coupa-t-il. Jy ai réfléchi : dès demain, je demande à John au garage, ça fait des mois quil me propose du boulot. Je bosserai, on se trouvera un petit studio au début et peut-être que nos familles finiront par accepter Sauf que
Il hésita.
Quoi?
On naura pas de sous pour la noce. Tu ne rêvais pas dune robe blanche, comme toutes les filles ?
Largent, on sen fiche. Un passage à la mairie, et on ira boire un verre tous les deux. Ça mira si tu es là.
Tu en es sûre ?
Je suis sûre. Tant que jai toi
Camille, tu nimagines pas comme je taime ! sexclama-t-il en me faisant tournoyer. Viens, allons prendre une pâtisserie.
Finalement, mes parents cédèrent. La mairie, une petite fête au bistrot du quartier, une robe blanche toute simple, un costume sobre pour Augustin. Peu dinvités, mais notre bonheur faisait oublier tout le reste.
Son père but trop, son frère ne vint même pas, sa grand-mère souriait, la larme à lœil. Maman, le visage fermé, narrivait pas à feindre la joie, mais papa tentait dapaiser latmosphère. Malgré tout, et même si tout le monde était contre, lamour fut plus fort que tout.







