Tu pourrais au moins changer de peignoir, non ? Ça devient lassant, toujours le même, on dirait une poissonnière à la criée. Regarde donc Amélie du troisième ! Une vraie gazelle, toujours apprêtée, elle sort les poubelles en escarpins. Et quelle odeur… On sent le muguet, le printemps ! Pas loignon grillé comme chez nous.
Clémence posa sa lourde poêle en fonte sur la plaque. Lhuile grésilla furieusement, mais ce bruit se perdit dans le silence compact qui venait de tomber sur la cuisine. Elle restait dos à son mari, le regard fixé sur les carreaux de faïence quelle avait briqués le week-end dernier, tiens. À lintérieur, ça fit « ploc » : un petit bruit sec, discret, comme une pièce tombée dans un puits sans fond.
Amélie a vingt-cinq ans, répondit calmement Clémence sans se retourner. Elle vit seule, bosse comme réceptionniste dans un institut de beauté et mange que par Uber Eats. Moi, Paul, je rentre tout juste de lusine, jai fait mes huit heures, je suis passée chez Franprix, jai porté deux sacs bien lourds, et ça fait plus dune heure que je cuisine pour que Monsieur ait à manger demain midi.
Et voilà, ça recommence ! Paul haussa les épaules, avachi à la table en scrollant sur son téléphone. « Je suis fatiguée, je bosse… » Bah, tout le monde bosse ! Ma mère elle bossait, elle a élevé trois gamins, papa avait toujours ses chemises repassées, et il y avait de la tarte aux pommes à la maison ! Cest pas le boulot, Clémence. Cest la motivation. Tu tes laissée aller. Tu crois que le livret de famille, cest un totem dimmunité ? Lhomme, lui, il a besoin dinspiration ! Tiens, Amélie hier ma souri dans lascenseur javais la patate toute la journée ! À la maison, je retrouve une grimace et des steaks hachés… Cest dun morne, Clémence. Cest fade.
Clémence coupa la plaque. Les steaks nétaient pas prêts, mais là franchement, elle sen tamponnait. Elle sessuya les mains sur ce fameux tablier que Paul venait justement de descendre en flèche, puis détacha lentement les liens.
Tu trouves ça fade ? Elle se retourna vers lui, le visage étrangement calme. Elle, dhabitude, aurait pris la mouche ou éclaté, mais là, nada. Tu nes plus inspiré ?
Ben non… marmonna Paul sans lever les yeux. Jai quand même droit à un peu de beauté chez moi, non ?
Tu as tout à fait raison, Paul. Profite, tu es chez toi.
Clémence accrocha soigneusement son tablier, sortit de la cuisine et fila sous la douche. Elle resta longtemps sous leau, à rincer lodeur de graillon, la fatigue… et ces mots cuisants. Elle observa ses mains bien entretenues, vu son métier, mais plus toutes jeunes. Trente ans de mariage. Trente ans à repasser ses chemises, à soigner ses grippes, à se serrer la ceinture pour lui payer de nouveaux pneus dhiver ou une canne à pêche.
Et voilà quil lui balance Amélie. Légère. En escarpins.
Après la douche, Clémence sortit son meilleur soin de nuit, enfila son pyjama en soie gardé pour les grandes occasions, puis sallongea dans le lit en tournant le dos à Paul. Il rentra plus tard, repu (probablement les restes du frigo), lair satisfait de lui. Il tenta même de la prendre dans ses bras, mais Clémence se dégagea, froide.
Tu bouderas longtemps ? grogna-t-il. Cest pour ton bien que je dis ça. Je toffre un challenge.
Clémence ne répondit pas. Elle avait déjà pris sa décision.
Le lendemain matin, la routine vola en éclats. Paul fut réveillé par la sonnerie du réveil, pas par lodeur du café ni du bacon grillé. Tout était silencieux. Il débarqua dans la cuisine : pas de table dressée, pas de tartines, rien. La plaque était froide.
Il jeta un œil dans la chambre : Clémence, assise devant le miroir, se maquillait. Elle portait la robe quelle mettait au théâtre et, tiens donc, des escarpins. Celles-là même dont il se moquait la veille.
Ah ben enfin ! siffla Paul. Tu mas écouté ! Resplendissante ! Et pour le petit dej ? Je suis à la bourre.
Il ny aura pas de petit déjeuner, répondit Clémence en mettant une touche de rouge à lèvres. Jobserve Amélie, justement. Le matin, elle boit un smoothie ou file au café du coin. Jamais debout à six heures devant la gazinière. Jai décidé de prendre exemple. Lesthétique, Paul, ça demande des sacrifices.
Tu te fous de moi ? Il fronça les sourcils. Jai besoin dénergie pour le boulot, moi. Un smoothie, tu plaisantes ? Fais au moins des œufs !
Je suis maquillée, je ne vais pas suer à la poêle. Mon fond de teint va couler. Elle attrapa son sac, direction la porte. Il y a des œufs au frigo, débrouille-toi, beau mâle inspiré.
La porte claqua, laissant Paul perplexe. Il traîna des pieds jusquà la cuisine. Il mit du temps à trouver la poêle, se crama la paume avec lhuile, fit cramer lœuf, le café déborda. Il mangea sa triste omelette, furieux. « Bof, elle va se calmer. Ce soir, tout rentrera dans lordre. Il suffit de taper du poing et de lui faire les yeux doux. Les femmes, ça marche comme ça : dabord la carotte, puis le bâton. »
Sauf que le soir, pas de carrotte, ni de pot-au-feu. Paul rentra affamé, rêvant du potage dhier ou des steaks de la veille. Mais en rentrant, rien. Pas la moindre odeur. Sauf un vague parfum Chanel.
Clémence lisait dans le salon, élégante, perchée sur des talons (chez elle !), avec un air fringant.
Salut… fit-il en jetant ses chaussures. Euh, ça sent pas le dîner par ici ?
Salut, sans le quitter des yeux. Jai dîné en terrasse. Un verre de vin, un petit tartare. Cest inspirant. Jai eu limpression dêtre une femme. Pas une cuisinière.
Et moi, alors ? Je prends quoi ? Les steaks froids ?
Steaks que jai jetés, ce matin ! Tu disais quils ne sentaient pas la rose. Et il ny en aura pas dautres.
Tu sais que tu exagères ! Il hausse le ton, comme dhabitude. Bon, jai dérapé hier, mais cest pas non plus une tragédie. Va me faire au moins des raviolis.
Les raviolis sont au congelo. Leau, au robinet. La marmite, dans le placard. Allez, Paul, vas-y ! Amélie na jamais fait cuire de raviolis pour personne, elle. Elle inspire ! Alors fais-toi inspirer et cuisine.
Paul vira écarlate. Il aurait bien aimé taper du poing sur la table, mais le regard de Clémence le coupa net. Elle le regardait comme on regarde les mouches : indifférente. Il fila à la cuisine, pilonnant la vaisselle, fit cuire ses raviolis industriels, qui finirent en purée gluante mangée directement dans la casserole, par pure défaite. « On verra combien de temps elle tient », pensa-t-il, rageur.
Une semaine passa. Lappartement changea. Propre, mais à la va-vite. Clémence passait la poussière, lavait vite fait les sols, mais plus rien concernant Paul.
Le panier à linge déborda. Plus un caleçon propre.
Clémence, où sont mes chaussettes ?! Il fouilla dans le tiroir.
Là où tu les as laissées, dans le panier, répondit-elle, absorbée par sa série sur tablette.
Elles sont sales ! Tu lances pas la machine ?
Jai lavé mes affaires hier. Pas les tiennes. Jai pas envie de toucher à lodeur doignon grillé. Mes mains sentent la lavande : esthétique, tu vois.
Tu te fiches de moi ?! Paul débarqua, en slip, une chaussette.
Le fer est sur la fenêtre. La planche derrière la porte. Moi, je suis muse désormais. Les muses ne repassent pas les caleçons.
Paul, la lessive, cest pas son dada. Il mit trop de lessive : mousse à gogo. Il dut éponger, râler, et le repassage fut désastreux col brûlé, plis de partout. À la boîte, personne ne le rata. Même la jeune secrétaire, cette Charlotte quil reluquait parfois, éclata de rire.
Touché dans son orgueil, Paul pensa jouer la carte du « chacun sa route ». Elle hausse le ton ? Il va lui montrer de quoi il retourne !
Le vendredi soir, il sest mis en mode grand prince : eau de toilette bon marché dégoulinante, sa plus belle chemise (la dernière repassée par Clémence).
Je sors, lâcha-t-il dans le couloir. Je vais au bistrot. Puisque ici, cest pas la joie, jirai chercher de la convivialité ailleurs. Peut-être même que je croiserai Amélie !
Bon apéro, répondit Clémence, détachée. Oublie pas tes clés, je me couche tôt.
Paul sortit, persuadé quelle le retiendrait. Elle ne broncha pas.
Au bar, ambiance morose. Les copains râlaient sur le boulot, les prix, la politique. Paul râla sur sa femme.
Elle a pété les plombs ! Plus de bouffe, plus de lessives ! Juste parce que jai fait une réflexion pour la secouer. Cest pour elle que je fais tout ça !
Tu dérapes, Paul, fit son pote René. Les comparaisons, cest leur kryptonite ! Ma femme maurait balancé la poêle à travers la tête. Tu devrais faire profil bas, acheter des fleurs et texcuser.
Nimporte quoi ! Paul fulmina. Mexcuser ? Je vais pas mécraser devant elle. Jsuis chef de famille ! Si je commence, elle me bouffera. On verra quand elle touchera plus dargent. Je vais bloquer la carte bancaire !
Exécuté le lendemain : toutes les économies sur son compte à lui. Convaincu quelle reviendrait en rampant.
Jour après jour, le frigo se vida. Restait un vieux morceau demmental et un pot de moutarde. Paul dînait à la cantoche, avalait un kebab au passage le soir. Clémence, elle, tenait visiblement le coup. Vive la résistance féminine.
Le mercredi soir, il craqua :
Clémence, il ny a plus rien à bouffer. Tu comptes aller au Carrefour ?
Non, répondit-elle en zappant. Jai tout ce quil me faut. Je me suis acheté des yaourts, des fruits. Ils sont dans mon mini-frigo dans la chambre. Tu te rappelles lancien de la campagne ? Il sert bien.
Pardon ? Et moi ?
Tu mas bloqué la carte. Jai reçu lalerte chez la boulangère. Tu veux jouer à lembargo ? Chacun sorganise. Moi, jachète ce dont jai besoin pour moi.
Cest de largent commun ! hurla Paul. Je gagne plus, cest normal que je gère !
Tu gères si bien que tu ne dépenses plus rien pour ta femme. Belle économie ! Au fait, cet appart’, il est à mon nom. Hérité de Mamie avant quon se marie. Tes sur le bail, mais le proprio, cest moi. Donc si on passe aux finances séparées peut-être quon pourrait parler loyer ?
Paul suffoqua dindignation.
Tu vas me mettre à la porte ? Parce que jai dit que la voisine était plus canon ?
Pas pour ça. Parce que tu ne me vois plus comme une personne, juste une fonction. Toujours insatisfait, jamais reconnaissant. Taimerais avoir le super confort ET lesthétique dAmélie. Mais ça marche pas comme ça. Le confort, ça se paie en gratitude et en respect. Toi, tu paies en reproches.
Et tu crois que quelquun voudra de toi, à ton âge ? lança-t-il, piquant au plus vilain.
Peu importe. Je préfère rester seule, manger ce que je veux, mhabiller comme je veux, et ne plus jamais entendre que je sens loignon. Tu sais, la solitude, Paul, cest pas être tout seul – cest vivre à deux et se sentir complètement transparente.
Clémence se leva et partit senfermer dans la chambre.
Paul resta planté dans le salon, le ventre noué, plus encore la trouille au ventre. Elle nhésitait pas, cette fois. Cétait fini. Elle pouvait vraiment divorcer. Et ensuite ?
Il visualisa la vie sans elle : un petit studio minable (fallait bien payer la pension aux enfants du premier mariage, que Clémence lui rappelait toujours), du linge sale en tas, des raviolis matin-midi-soir. Personne pour lui demander comment ça va, ni pour retrouver sa carte de mutuelle. Quant à Amélie” Même pas en rêve.
Trois jours denfer. Clémence resplendissait. Plus droite, plus assurée, presque rajeunie… Plus belle que jamais. Paul se sentait minable, dans sa crasse.
Samedi matin, miracle : odeur de vanille, de brioche chaude. Paul bondit, le cœur battant despoir. Enfin !
Il déboula en cuisine : Clémence sortait une tarte dorée du four. Si jolie, en tailleur léger.
Clémenccccce ! sexclama Paul, large sourire. Tu as fait une tarte ! Que je taime, va ! On se réconcilie ?
Clémence découpa une part, la déposa sur une assiette.
Celle-ci est pour moi. Le reste, je lemmène.
Tu lemmènes où ?
Chez les copines. Après-midi goûter. Jai besoin dinspiration, non ?
Et moi ? bredouilla Paul.
Toi, tu peux humer lodeur. Tu voulais de lesthétique ? Profite. Le vrai dessert ira à celui qui sait apprécier sans comparer.
Elle emballa sa tarte, le regarda une dernière fois.
Au fait, jai déposé la demande de divorce hier. On a un mois pour réfléchir, mais cest décidé. Commence à chercher un logement. Largent que tu as caché, garde-le. Ça te servira à louer, et peut-être à draguer la voisine… si jamais.
Clémence, attends ! Il lui attrapa le poignet. Pardonne-moi ! Jai merdé ! Je taime Je vais changer ! Je ferai le repas, japporterai des fleurs !
Trop tard, Paul. Le train a filé, et cétait un TGV. Jai donné trente ans de ma vie pour des miettes de reconnaissance. Tu peux lâcher ma main.
Elle dégagea doucement sa main, prit son sac et partit.
Paul demeura planté en cuisine, face à quelques miettes. Par la fenêtre, le soleil rayonnait. En bas, Amélie montait en voiture avec son fiancé, hilare.
Il sapprocha du miroir, se contempla. Cernes, calvitie, bidon apparu sournoisement. Il le savait désormais : dans son royaume, le roi était nu, et sa reine navait plus besoin de lui.
Un mois plus tard, divorce acté. Paul trouva un studio miteux en banlieue. Pour économiser (et à cause de la pension alimentaire, quil oubliait toujours jusquici), il achetait ses repas tout faits. Plus un mot avec les femmes, plus un clin dœil de Charlotte. Il devint encore plus fade, mal rasé, malheureux.
Clémence, elle, retrouva sa lumière. Nouveau papier peint, salsa deux fois par semaine, fauteuil moelleux. On racontait même quelle voyait un homme doux, qui navait jamais parlé dAmélie et qui lui offrait des pivoines juste pour le plaisir. Parce quil avait compris : une femme, ce nest pas une fonction ni un décor. Cest une chaleur. Si on la néglige, elle part réchauffer quelquun dautre.







