La chienne ne connaît même pas les bases Que devrais-je faire donc ?
Ma belle-mère, que Dieu ait son âme, est partie il y a quelques années. Une fois les funérailles terminées, jai juré solennellement de suivre la règle : soit on parle bien des morts, soit on se tait.
Jen ai fait une seconde promesse : quelle que soit la belle-fille qui débarquerait chez moi, jamais, Ô grand jamais, je ne deviendrais comme elle.
Mais entre les beaux principes et la réalité, il y a le gouffre de la vie quotidienne.
Mon fils unique, Éloi, vient de souffler ses 25 bougies et il a finalement ramené une amie à la maison, au début de lété.
Fidèle à mon engagement de ne pas me mêler de ses affaires sentimentales, jai accueilli la jeune femme à bras à moitié ouverts et à lœil semi-clos.
Je m’étais promis : pas de regards de travers, pas de remarques perfides, pas de petits cours magistraux ça, cétait le dada de ma défunte belle-mère, et on en était venues à se battre à coups de mots aiguisés à la fin. Résultat : on ne pouvait plus se voir en peinture.
Hors de question de chasser Éloi ou sa copine. Pour être honnête, je prends même plaisir à leur préparer le café, je sais exactement qui préfère la confiture à labricot et qui veut son croissant bien chaud le dimanche matin. Pendant la semaine, hélas, pas le temps pour ces petites douceurs boulot oblige !
Du coup, jessaie de méclipser : jembarque mon mari au lac, je rends visite à une copine ou je file chez ma mère préparer les confitures et les cornichons maison. Bref, je les laisse un peu respirer.
Et voilà quun truc tout bête, presque risible mais néanmoins troublant, marrive. Lautre soir, la copine dÉloi exhibe fièrement un chemisier flambant neuf, déniché sur la route en rentrant du travail.
Déjà quil nétait pas cher (vive les bonnes affaires !), il était encore moins cher parce quil lui manquait un bouton.
Elle lessaie, elle se pavane il lui va pas mal du tout, faut lavouer. Le lendemain, vendredi, on sort faire un tour et je lui propose de mettre sa nouvelle blouse Mais non, impossible ! Motif : elle na pas réussi à recoudre le bouton.
« Oh là là ! » mest-il échappé en mode pavlovien. Comment peut-on avoir 22 ans, être une jeune femme en France, et ne pas posséder une aiguille, du fil, ni le goût du bouton ?
Et demain, ma grande, comment feras-tu ? Comment prendra-tu soin dun foyer, comment décideras-tu des trucs sérieux ? Sérieusement, on va tous finir en string si ça continue !
Me voilà donc devant un vrai dilemme : je lui recouds son bouton sans flairer, je lui montre comment on fait, ou bien je la laisse se débrouiller si elle veut porter sa blouse, qu’elle sy colle, sinon, eh bien, elle aura une nouveauté à laisser dormir sans bouton dans larmoire.
Une seule certitude je ne veux surtout pas devenir une belle-mère sinistre, jai déjà vu ce que ça donnait, et ce nest vraiment pas mon idéalJe me surprends à hésiter, une aiguille en main, comme un arbitre devant un penalty. Peu importe la génération, au final, il y a toujours ce fichu bouton qui finit par tomber, testant notre capacité à rattraper lordre du monde ou à sen accommoder.
Alors, je lappelle doucement.
Tu veux apprendre ? Ou tu préfères que je te répare ça vite fait ?
Elle hésite. Ses yeux cherchent un indice sur mon visage. Je souris, sans ironie, et lui tends laiguille.
Elle sinstalle à côté de moi, plisse le tissu sous mes conseils, tire la langue de concentration en passant le fil. Le bouton retrouve sa place ; le tissu nest pas droit, le fil part un peu de travers. Cest bancal, mais ça tient, et elle rit.
Merci, cest moche, mais cest moi qui lai fait, dit-elle avec fierté.
Je sens un drôle de soulagement. Le bouton tiendra peut-être trois lavages, pas plus, mais il est là, comme le symbole fragile de ce quon se transmet et, parfois, de ce quon apprend enfin à lâcher.
Et dans son rire, qui résonne dans la cuisine, je me dis que tout compte fait, la relève nest pas si mal partie.







