Petite, je me demandais souvent qui était mon père. Jai grandi dans un pensionnat gris, où son absence, au fil du temps, est devenue aussi banale que la pluie qui tombe sur Paris en novembre. À quatorze ans, lorsque jai rencontré le futur père de mes enfants, cette question sest effacée : je nai ressenti ni hâte ni urgence de le retrouver. La vie glissait, vague et ininterrompue, comme le son dun accordéon sur les quais de la Seine.
Bien plus tard, séparée, le hasard ou un caprice du destin ma menée vers mon père, sans que je le cherche vraiment. Je travaillais à mon compte, et un jour, un client étrange est arrivé, vêtu dune allure vaguement bourgeoise, portant une odeur de pain chaud. On a parlé, la conversation a filé doucement comme du velours ; sans raison, jai confié navoir jamais connu mon père. Cest lui qui ma aidée à le retrouver. Nous lavons découvert dans un petit village bourguignon, là où le clocher sonne chaque heure, inlassablement.
La première rencontre fut un tableau surréaliste sensation indicible, une joie sans forme, gonflée dannées perdues. Jai rêvé de voyages, de longues conversations, de gestes tendres. Je lui achetais des manteaux chez Monoprix, nous partions en virée à travers la campagne, et peu importait largent des euros que je donnais sans compter, persuadée de pouvoir réparer labsence par des douceurs. Il avait lair usé, habité par une tristesse brumeuse. Je voulais grappiller le temps, recoller ce qui avait été effacé.
Il ma dit quil était seul, que ses enfants du village lui interdisaient toute présence féminine. Selon eux, quiconque lapprochait ne le faisait que pour son argent. Quand il ma parlé de la femme qui disait laimer, jai exigé de la rencontrer. Cétait une femme discrète, au visage calme, une travailleuse qui veillait sur lui, effaçant ses rides de solitude. Elle dégageait une bonté évidente. Mais les enfants de mon père la repoussaient, la salissaient de leurs mots, appelaient parfois les gendarmes pour chasser sa tendresse.
Je lui ai demandé pourquoi tant dhostilité. Elle ma murmuré, dune voix de brume, que mon père possédait des maisons, des terres, des économies à la banque. Les enfants, méfiants comme des chats errants, gardaient lentrée, de peur que quelquun ne vole leur héritage.
Les rumeurs ont alors fleuri dans le village. On murmurait que jétais venue pour tout lui prendre. Je ne portais même pas son nom ! Mais il y tenait il a insisté pour me le transmettre. Je nen voulais pas, je craignais les complications. Finalement, jai cédé à sa volonté. Dès lors, les commérages ont enfoui la maison sous une couche épaisse de suspicion. Les disputes bourgeonnaient, les critiques se durcissaient.
Ma complicité avec la compagne de mon père sest renforcée. Je leur ai proposé un mariage secret, quils ont accepté dans une chapelle obscure, loin des regards envieux. Cela a avivé la colère des enfants, contre lui, contre moi. Je leur ai répondu que lui aussi avait droit au bonheur. Leur union vacillait, entre jours clairs et orages, mais un jour je les ai invités à un de mes voyages. Jusque-là, je ne partais quavec mon père. Cette fois, sa femme ma demandé combien je comptais contribuer aux frais. Je lui ai répondu : rien javais toujours tout offert quand je voyageais avec lui.
Elle ma alors révélé une vérité étrange, aussi soudaine quun rêve qui seffrite au réveil. Mon père navait jamais manqué dargent ; ses enfants surveillaient tout, lempêchaient de se faire plaisir, choisissaient pour lui chaussures et plaisirs. Je le croyais démuni, parce quil vivait dans une maison inachevée, vêtu de vieilles vestes. En réalité, son compte en banque dormait sous la clef dautres mains.
Jai alors voulu quil profite de la vie, de tout ce quil avait gagné, mais il se plaignait toujours des barrières dressées par ses enfants. Marié, sa femme réclamait à juste titre quil participe aux courses, aux repas. Chaque demande provoquait chez lui des orages, une guerre minuscule ; il cédait, non sans éclats de voix. Elle partageait tout cela avec moi. Cela me semblait équitable.
Un jour, lors dun repas, elle lui demanda dacheter le déjeuner pour son propre père. Mon père refusa violemment : que cétait à elle de payer, que cela se répétait sans arrêt dispute à la clé. Je lai défendue, lui demandant sil aimerait que mon propre mari refuse de nourrir mon père. Je disais quon ne pouvait pas traiter ainsi une femme dévouée, qui cuisinait, lavait, et veillait sur lui. Il me répondit, las, quil en avait assez quon lui exige du pain pour la maison.
Cest là que la vérité ma transpercée comme la tramontane dans la nuit : mon père était chiche envers la femme qui le veillait, mais prodigue pour ses enfants qui ne faisaient que le solliciter, sans jamais lui rendre visite.
Finalement, son mariage sest dissous parmi les bourrasques. Aujourdhui, il vit seul dans sa maison froide. Une fille, dit-on, le soigne, mais nous savons tous quil finance son ménage, son mari, leurs gamins. Les autres enfants passent des coups de fil, exigent, et il envoie des virements sans hésiter. Sa compagne, elle, restait sur le seuil toujours freinée, jamais servie.
Je ne suis plus la même envers lui. Je laime, mais ce nest plus lamour naïf dautrefois. Je ne le convie plus à mes voyages, nos contacts seffilochent. Si je ne lappelle pas, le silence reste roi. Je ne peux pas redevenir celle davant. Cela me désole de lavouer, car le retrouver avait été une immense promesse. À présent, il nest plus quune ombre traversant mes rêves maladroits, un visage qui sefface à lorée de mon souvenir.







