Il est parti comme un voleur, brutalement, sans prévenir : il a demandé le divorce dans le dos de sa femme.
Louis sest éclipsé sans aucune élégance, tout à trac, sans glisser le moindre mot à son épouse quil préparait son départ. Un soir, comme à lhabitude, Madeleine rentre chez eux et découvre un couloir où la tringle à manteaux tient compagnie à une solitude criante, et des armoires vides qui résonnent de silence. Décontenancée, Madeleine erre dans lappartement, la tête en travers, se demandant si elle rêve ou pas. La disparition du mari surprise totale laisse Madeleine sans mode demploi pour réagir. Elle enfile son vieux gilet, réchauffe la soupe, et la mange pensive, tout en esquissant un petit sourire amer. Ah Louis en fait je ne te connaissais pas du tout ! Quelle parfaite épouse, hein, rien à redire ! pense-t-elle en astiquant la vaisselle.
Madeleine et Louis avaient partagé presque trente ans sous le même toit. Leur fils unique, Augustin, a grandi, sest marié et a filé à Barcelone. Gus est parti, la maison résonne vide, fais gaffe que ton Louis ne parte pas courir la jupon, sinquiétait la vieille copine Mireille. Madeleine, insouciante, avait ri : Oh tu es toujours au taquet, Mireille ! Tu ten fais drôlement tu crois que je ne te connais pas sur le bout des doigts ?
Tu as tort de rire ! avait répliqué Mireille, vexée. Je pourrais écrire une encyclopédie de ces histoires. Les enfants foutent le camp, le mari sennuie, et la femme se retrouve sur le carreau, toute seule, à arroser les plantes ! Madeleine, hilare, avait relancé : Mireille, avec toi, cest les mêmes couplets depuis le CM2 ! Si on navait pas partagé ces bancs décole ensemble, je técouterais même pas !
Après le départ dAugustin, les époux passent plus de temps à deux, comme au bon vieux temps. Balades au parc Monceau, ciné du dimanche, virées à la campagne, barbecues avec les copains. La vie retrouvait sa douceur feutrée, lhistoire repartait sur un nouveau chapitre, réconfortant et prometteur. Louis venait de souffler ses 56 bougies, Madeleine avait franchi le cap de la cinquantaine. Lâge idéal pour penser à eux, ralentir, vadrouiller visiter leur fils, savourer le présent peut-être même, qui sait, attendre des petits-enfants.
Ton Augustin na pas lair pressé de te rapporter des mômes a remarqué Mireille quand Madeleine racontait, au retour dEspagne, combien les jeunes mariés étaient heureux. Mireille, tu ne peux pas tempêcher de mettre ton grain de sel ! souffla Madeleine. Mais cest vrai, jai tort peut-être ? Trois ans à deux et toujours pas de couches au programme ! insista Mireille. Ils veulent découvrir le monde, se découvrir lun lautre ! Les enfants, cest plus ce que cétait, faut bien quils prennent le temps ! soupira Madeleine.
Une petite année et demie plus tard, Augustin accueille des jumeaux, Lucie et Anatole. Des enfants magnifiques, la santé robuste, qui feraient craquer nimporte quel passant. Chaque soir, les notifications WhatsApp affluaient à grand renfort de vidéos et de photos, et à huit mois, ces bouts dchou costauds accueillirent pour la première fois leurs grands-parents, venus en pèlerinage faire coucou et baver dattendrissement.
Regarde comme ils sont craquants mes poussins ! sextasiait Madeleine devant des clichés, pour les montrer à Mireille. Lucie, cest le portrait craché dAugustin ! Anatole, lui, cest son grand-père, feu Marcel ! Oh arrête tes comparaisons ! ronchonna Mireille. Ils sont trop petits pour ressembler à quiconque, attends quils marchent au moins ! Écoute, si ça tintéresse pas, jarrête le défilé, va ! soupira Madeleine en rangeant les photos dans un tiroir. Elle avait la passion des albums à lancienne surmener le cloud, jamais, elle choisissait, développait, élaguait, classait.
Mireille, pour sa part, avait toujours clamé haut et fort quelle était heureuse seule. Les hommes ? Que des histoires, souvent mariés Un homme casé, ça ne demande pas la Lune. Moi joffre lattention, la femme la machine à laver, et tout roule ! récitait-elle. Elle vivait dans un T1 hérité de sa grand-mère, modeste mais avec balcon sur cour, à cinq minutes de la ligne 1. Dès quelle avait touché son héritage, Mireille avait fui le cocon familial, cheveux rouges flamboyants, rouges à lèvres explosifs et premiers talons, pied de nez à la normalité. Viens maider à emménager, Madeleine, tu vas voir, chez moi cest Palace, les mecs vont défiler !
Cest dailleurs lors de cet emménagement que Madeleine avait rencontré Louis, et lavait épousé dans la foulée. Alors là, toi, tu bats le record de la précipitation ! avait commenté Mireille à lannonce du mariage. Premier gars, direct oui, sans même comparer ? Tes un vrai plat de nouilles ! Mais Madeleine croyait en son Louis, tout simplement, persuadée davoir tiré le bon numéro, pour toute la vie.
Et de longues années, cétait la pure vérité. Jusquà ce fameux jour
Mireille, devine quoi, Louis sest fait la malle Les valises, les fringues, tout disparu ! Aucune explication, même pas un post-it, et évidemment, portable sur messagerie ! Est-ce que tu es allée en vacances, récemment ? répliqua Mireille, surprenant tout le monde. Des vacances ? Quest-ce que tu racontes ? Je viens de te dire que Louis a déguerpi ! À quoi tu joues ? Fais ta valise, Madeleine, on part en Bretagne chez ma tante. Je te jure, elle va te requinquer, cest à Saint-Malo, et elle fait des kouign-amann à tomber ! Après une micro-réflexion, Madeleine, terrassée, acquiesça : Tu sais quoi, Mireille, banco. On file à Saint-Malo !
En Bretagne, lhospitalité est tellement généreuse quon sy sent comme chez mémé au bout de deux minutes. Yvonne, la tante de Mireille, avait épousé Armel jadis et coule depuis toujours des jours heureux à Saint-Malo. Ils ont eu quatre fils aussi costauds que les menhirs, des petits-enfants en quantité, des réunions bruyantes, et tout ce qui va avec la famille bretonne au complet. Cest dans ce joyeux capharnaüm familial que Mireille et Madeleine vinrent panser les blessures et goûter au far breton.
Lidée des vacances fut si miraculeuse que Madeleine, après deux jours, abandonna toute tentative de comprendre pourquoi Louis était parti. Cest bête comme bonjour songeait-elle sur la terrasse, en humant le parfum du cidre et de la galette, il est juste tombé amoureux dune autre. Et puis, voilà. Ce nest pas contre moi. Cest la vie.
Allez, bois ça ! lança Mireille en posant devant elle un grand verre de jus de pommes pur jus. Mais cest quoi cette mine radieuse, Madeleine ? demanda-t-elle en la lorgnant. Quoi, jai rien, moi Madeleine sirota quelques gorgées de ce nectar acidulé.
Eh bien, on dirait que tas pris dix ans de moins ! sourit Mireille. À Saint-Malo, ville dont on tombe amoureuse même sous la pluie, Madeleine fit la connaissance de Charles, venu rendre visite à un des cousins de Mireille. Tout le monde se retrouva ce soir-là autour dune grande table en bois, sous la tonnelle. On buvait du cidre trouble, on attaquait le plateau de fromages, et sur des airs bretons, la soirée se terminait en chansons. Madeleine croisa les regards de Charles, un homme charmant, grand, cheveux poivre et sel, même génération. Ce fut une soirée douce, inoubliable, un de ces moments à garder toute une vie.
Merci, Mireille, souffla Madeleine, la tête penchée vers lépaule de son amie. Mireille, sans un mot, serra la main de Madeleine et lui répondit dun clin dœil complice.





