Élodie ne supportait plus ce poids. Elle narrivait pas à comprendre pourquoi François était devenu si distant laimait-il encore ou lamour sétait-il perdu quelque part? Ce soir-là, il était rentré encore plus tard que dhabitude, sétait allongé sur le canapé du salon, sans même un regard pour elle.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, Élodie prit place en face de lui.
François, peux-tu mexpliquer ce qui se passe?
De quoi tu parles?
Il buvait son café, regard fuyant.
Depuis la naissance des jumeaux, tu as tellement changé, tu sais.
Je ne vois pas de quoi tu parles.
On vit côte à côte depuis deux ans, comme des locataires. Tu ten rends compte au moins?
Écoute, quest-ce que tu veux? Il y a des jouets partout, ça sent toujours le lait chaud ici, et les gosses crient du matin au soir Tu penses vraiment que ça plaît à quelquun?
Mais ce sont TES enfants, François!
Il bondit, nerveux, et commença à marcher de long en large dans la cuisine.
Les femmes normales font un enfant calme, qui joue dans son coin, point. Toi, ten as fait deux dun coup! Ma mère me lavait dit, mais je nai rien voulu entendre les femmes comme toi ne font quenchaîner les grossesses!
Les femmes comme moi? De qui tu parles?
De celles qui nont aucun but.
Pourtant, tu mas suppliée darrêter Sciences Po, pour consacrer tout mon temps à notre famille!
Élodie sassit, vidée. Après un silence pesant, elle ajouta :
Je crois quil faut quon se sépare.
François haussa les épaules.
Parfait. Mais on reste daccord : tu ne demandes pas de pension. Je taiderai financièrement, tinquiète.
Il tourna les talons et quitta la pièce. Élodie refoula ses larmes mais soudain la chambre des enfants résonna de cris. Les jumeaux réclamaient déjà sa présence.
Une semaine plus tard, elle rassembla quelques vêtements, prit Clément et Luc les petits et emménagea dans le minuscule studio à Montrouge, hérité de sa mamie.
Tout était nouveau, même les voisins. Élodie décida de faire connaissance.
À gauche vivait un homme sombre et fermé, à droite une dynamique sexagénaire. Elle commença par frapper à la porte de lhomme.
Bonjour! Je viens demménager, j’ai acheté un Paris-Brest pour marquer le coup. Vous venez prendre un thé?
Élodie tenta un sourire. Le voisin la jaugea, marmonna sans conviction :
Les sucreries, très peu pour moi, et referma aussitôt.
Elle haussa les épaules, se dirigea chez Madame Geneviève Dubois la voisine d’à côté qui accepta linvitation, mais uniquement pour pouvoir parler.
Moi, je me repose laprès-midi, car le soir je regarde mes feuilletons. Vos enfants devront être très sages, je ne veux pas de bruits. Surtout, quils ne courent pas dans le palier, quils ne salissent, ni ne touchent à rien, vous mentendez?
Madame Dubois nen finissait plus, tandis quÉlodie se résigna: la nouvelle vie ne serait décidément pas un conte de fées.
Elle inscrivit ses garçons à la crèche du quartier et prit un emploi dassistante maternelle, juste à côté. Pratique, elle travaillait jusquà lheure où Clément et Luc pouvaient rentrer avec elle. La paie était modeste à peine 1200 euros mais François avait promis de laider.
Durant les trois premiers mois, pendant le divorce, François lui fit bien quelques virements, par-ci par-là. Mais à la moindre signature, tout cessa brutalement. Depuis deux mois déjà, Élodie était incapable de régler lélectricité.
Ses rapports avec Madame Dubois se dégradaient chaque jour. Un soir, Élodie était à table avec ses fils quand la vieille dame débarqua en robe de satin :
Ma chère, jose espérer que vous avez réglé votre problème dargent. Je ne veux surtout pas dimpayés qui me coupent leau ou lélectricité!
Élodie soupira, abattue :
Non, pas encore. Demain, je vais voir mon ex-mari. On dirait quil oublie ses enfants.
Geneviève Dubois sinstalla un instant près de la table.
Toujours des coquillettes sincèrement, vous nêtes vraiment pas une bonne mère.
Je fais de mon mieux! Et de grâce, occupez-vous de vos affaires, sinon vous risqueriez une mauvaise surprise!
Geneviève se mit à hurler, à pousser des cris si puissants quÉlodie manqua den boucher ses oreilles. À ce vacarme, le voisin Paul, celui du bout du couloir sortit un œil. Il laissa passer lorage, puis disparut, pour revenir aussitôt. Il lança une liasse de billets sur la table face à Geneviève :
Tais-toi. Voilà ta part pour lélectricité.
La vieille avala son venin. Mais une fois Paul reparti, elle chuchota à Élodie :
Tu vas le regretter.
Élodie ny prêta pas attention. Elle aurait dû.
Le lendemain, elle alla chez François il laccueillit surexcité, laissa passer son petit discours:
Jai pas trop de sous en ce moment. Je peux rien pour toi.
Tu rigoles, François? Il faut que je nourrisse les enfants.
Ben, fais-le. Je ten empêche pas.
Je vais réclamer une pension au tribunal.
Pas de souci: avec mon salaire officiel, tu toucheras que dalle. Et à lavenir, évite de venir mem***der!
Élodie rentra brisée, la gorge serrée. Il restait encore une semaine avant sa paye, le frigo était dérisoire. Mais chez elle, une autre surprise lattendait : une visite de lassistante sociale, accompagnée du gardien de la paix. Madame Dubois avait déposé plainte, prétendant quÉlodie avait menacé sa vie et laissait ses enfants à labandon, affamés.
Une heure dinterrogatoire. À la fin, linspectrice conclut :
Je dois faire remonter le signalement à la protection de lenfance.
Mais pourquoi? Je nai rien fait de mal!
Les procédures sont claires. Il y a signalement, il y a enquête.
Ce soir-là, la vieille Dubois passa la tête à la cuisine.
Ma chère, si vos enfants me dérangent encore, je préviendrai DIRECTEMENT lassistante sociale.
Cest absurde! Ce sont des enfants!
Avec de vrais repas, ils dormiraient, au lieu de courir partout.
Elle claqua la porte. Les garçons la regardaient, apeurés.
Mangez, mes chéris. Madame plaisante. Au fond, elle a bon cœur, vous verrez.
Le dos tourné, Élodie sécha quelques larmes sur le torchon. Elle nentendit pas Paul arriver, un grand sac à la main. Sans un mot, il ouvrit le frigo et le remplit de victuailles.
Paul, vous vous trompez de cuisine!
Il ne répondit pas, termina ce quil avait à faire et sortit.
Le jour de la paie venu, Élodie toqua à sa porte. Il ouvrit, toujours aussi taciturne.
Paul, je vous dois pour les courses. Voilà 200 euros, dites-moi combien je complète.
Laisse tomber.
Et il referma. Élodie neut pas le temps de répondre quun cri strident retentit: la voix de Geneviève, en cuisine. Elle sy précipita: ses garçons restaient interdits, tandis que la voisine hurla, pointant le sol mouillé par du thé.
Des sauvages! Des vauriens! Quel avenir avec une telle mère!
Élodie envoya ses fils dans leur chambre, essuya le sol, puis resta là, hébétée. Que faire, comment sortir de cette impasse? Les garçons lattendaient, sages sur le lit. Élodie sassit près deux :
Ça ira mes trésors. On va tenir bon. Je vais trouver une solution, on quittera cet endroit.
Les petits se blottirent contre elle, petits bras serrés autour de sa taille.
Le soir suivant: on frappa à la porte. Deux femmes inconnues, accompagnées dun homme en uniforme et dun autre monsieur.
Bonjour madame, cest bien vous, Élodie Martin?
Oui, cest moi.
Nous venons de la protection de lenfance.
Quoi? Mais pourquoi?
Nous devons voir les enfants. Veuillez nous laisser entrer.
Les femmes inspectèrent le studio: le frigo, la literie. Une dit, neutre :
Faites venir les enfants.
Quoi? Non! Vous êtes folles, jamais je ne vous les laisserai!
Clément et Luc se cramponnèrent à elle en pleurant. Lune des agents fit signe à lhomme, qui força la séparation.
Maman! Maman! Ne nous laisse pas!
Élodie se débattit, mais un des hommes lui tordit le bras.
Maman!
Elle vit à travers ses larmes ses fils hurlant, les yeux écarquillés de terreur, enlevés par deux femmes qui les filèrent dans lescalier, leurs cris la transperçant jusquà ce que la voiture disparaisse dans la rue. Linspecteur la lâcha enfin elle sécroula sur le lino, foudroyée.
Quelques minutes plus tard, il ny avait plus quelle. Élodie se releva, les yeux embués. Son regard tomba sur la vieille hache un vestige des années grand-mère, jamais jetée. Elle sen empara, la jaugea dans la lumière blafarde. Un sourire, glacé, ourla ses lèvres. Sans bruit, elle sortit et se dirigea vers la porte de Geneviève Dubois.
La porte vola. Madame Dubois se réfugia sous son lit, hurlant. Mais dun coup, deux bras arrachèrent larme à Élodie : cétait Paul.
Tu es folle! Tu vas empirer les choses! Pour qui crois-tu te battre?
Élodie poussa un souffle rauque :
Je men fiche, maintenant je men fiche de tout
Il la traîna chez lui, létendit sur le canapé, lui donna un cachet. Elle obéit. Déjà, elle se disait quelle partirait, cette nuit, marcher jusquà la Seine Mais ses paupières devinrent lourdes. Paul, cette fois, lavait aidée à dormir. Il quitta la pièce, alla voir Geneviève qui, effondrée, buvait son tranquilisant.
Contente, Geneviève?
Paul Je ne pensais pas Je croyais quelle blufferait, moi
Demain matin, tu retires toutes tes plaintes, sinon je ne promets rien. Prie pour que tout sarrange. Sinon, après, gare à toi.
Geneviève opina de la tête.
Tout le mois suivant, Élodie arpenta les administrations: attestations, tests dalcoolémie, bonne conduite Elle crut ne jamais y arriver, mais Paul, toujours aussi austère, ne laissait jamais tomber, la poussant sans cesse vers lavant. Quand enfin la perspective de récupérer les enfants souvrit, Élodie sentit renaître lespoir.
Paul tout ça, cest grâce à toi
Il esquissa un sourire, triste.
Jai eu des enfants, aussi Mais je nai pas su les protéger. Ils ne sont plus là depuis cinq ans. Pour toi, je peux aider.
La veille de la décision, Élodie dormait sur son canapé comme chaque nuit, incapable de fermer lœil. Paul non plus, à en juger par ses soupirs.
Paul Dis-moi, que sest-il passé pour les tiens?
Un long silence. Puis, une voix plate, dénuée de chaleur :
Javais une famille Une femme, deux garçons. Je nai pas su voir ce qui comptait. Je buvais après le boulot, je rentrais tard, souvent des mots durs. Un jour, ma femme est partie, les enfants avec, chez ses parents, à la campagne. Jai fait le fier un mois, puis jai craqué. Je suis allé les voir, trop tard. Cette nuit-là, la maison a brûlé. Court-circuit. Ils sont morts tous les trois.
Il sinterrompit. Puis reprit, voix éteinte :
Je me suis mis à boire, à me battre. Ça ma valu trois ans de prison. En sortant, jai vendu mon appartement pour rembourser les victimes. Je suis revenu ici, jai retrouvé du travail à lusine.
Élodie se leva, appuya sa main sur la sienne. Il la retira.
Va dormir. Demain, il faut être en forme.
Le lendemain, la responsable de laide sociale lappela:
Mademoiselle Martin?
Oui, cest moi.
Les papiers sont en règle. Cest à vous déviter que ça recommence.
Élodie ny croyait pas; la fonctionnaire, soudain humaine, sourit :
Allez, foncez retrouver vos garçons.
Ses jambes flageolèrent jusquà la salle dattente, où Paul la soutint.
Maman! Maman!
Clément et Luc se jetèrent dans ses bras. Tout le monde pleurait, même Paul, qui sessuya lœil en silence.
Allez, stop les larmes, on rentre.
Petit à petit, la vie reprit. Geneviève Dubois ne sortait plus du tout. Élodie saisit un poste de technicienne dans lusine avec laide de Paul cétait modeste, mais suffisant pour vivre.
Une chose la troublait: Paul était devenu plus taciturne que jamais. Un jour, elle fit tomber sa veste; de la poche glissa un portable, lécran éclaira : cétait une photo delle. Élodie hésita, puis frappa à sa porte.
Paul était allongé, les yeux fixés au plafond, lair pris de court en la voyant. Élodie sassit près de lui.
Tu sais, Paul, jai longtemps eu peur de mal dire, ou de dire trop tard à ceux que jaimais. Certains ne sont plus là pour entendre. Le plus terrible, cest de regretter les mots quon na pas osé.
Où veux-tu en venir?
Si tu noses pas, alors je le fais. Peut-être tu riras, tant pis Paul épouse-moi, tu veux?
Il la contempla longuement. Finalement, il prit son visage entre ses mains et dit, tout simplement:
Jsuis pas doué pour les discours. Mais pour toi, et tes ptits gars je ferais nimporte quoi.






