Je me suis perdue — Anne ! Qu’est-ce qui t’est arrivé aux mains ? s’inquiéta Nastia. — Tout va bien, répondit Anne, tendue. Demain matin, je file au salon, et on va me refaire les ongles et une peau digne de ce nom. — Comment t’as réussi à mettre tes mains dans un état pareil ? Tu bosses dans une carrière ou quoi ? renchérit Sylvie pour soutenir son amie. — Juste un grand ménage chez un célibataire, lança Anne, agacée. Et pas la peine d’en faire tout un drame ! — Sérieusement ? s’étonnèrent les filles. Pourquoi tu te mets à appeler ton appartement un vrai repaire de célibataire ? T’as toujours dit que c’était ton nid, non ?… Et pourquoi tu fais le ménage toi-même ? Il y a des pros pour ça… — Chez moi, tout est nickel ! s’agaça Anne. Et ça l’a toujours été ! — Tu fais le ménage chez des gens pour de l’argent ? s’offusqua Sylvie. Anne, on est amies ! Si t’as des soucis d’argent, tu sais que je serais toujours là pour toi ! — J’ai des sous, marmonna Anne. Et mon business marche bien. — Anne, je comprends plus rien ! s’inquiéta Nastia. Pourquoi t’es allée mettre de l’ordre chez quelqu’un d’autre ? Et toute seule en plus ? — T’as perdu un pari ? risqua Sylvie. — J’aurais préféré, souffla Anne en évitant leur regard, observant la peinture sur le mur. Je suis tombée, quoi… Je suis tombée si fort que j’aurais préféré perdre mon business et devoir nettoyer les apparts des autres pour gagner ma vie ! Ce qu’elle venait de dire laissa ses amies sans voix. À la question muette qui brillait dans leurs yeux, Anne répondit, contrariée : — J’ai rencontré un homme. Et franchement, j’aurais préféré avoir des poux, des souris et des cafards chez moi… Dans les regards des filles, ce n’était pas l’horreur qui flottait, mais la panique. — Ma cocotte, fuis-le ! Si tu dis ça, fuis ! souffla Nastia. — Je peux pas, grimace Anne. Et je veux pas ! C’est lui que je veux. Je veux rien d’autre que lui ! — Quoi ? s’étonna Sylvie. Anne, c’est bien toi que j’écoute ? T’as toujours été un roc ! On pouvait pas te faire plier ! Et là… un homme, juste un homme !!! — Je sais ! explosa Anne. Je sais tout ! Je me reconnais même plus ! J’étais furieuse, je criais ! J’aurais pu m’exploser la tête contre les murs ! Peut-être que je devrais essayer ? Sylvie et Nastia étaient désorientées. Mais sur la question de la rencontre explosif entre tête et mur, elles furent catégoriquement contre. Et ce qui les perturbait, c’était de voir Anne en colère contre elle-même. — Et Stasik, alors ? lâcha Nastia, à côté de la plaque. Vous alliez bien ensemble ! Et il était tellement serviable ! — Tu peux le garder, répliqua Anne. Il me sert à rien ! Et j’ai vérifié ! Il arrive même pas à la cheville de Stéphane ! — Stéphane ? grimace Sylvie. Sérieux ? T’as troqué Stanislas pour un Stéphane quelconque ? Je pensais que c’était au minimum un Gabriel ! — Écoute ! Avec tes Gabriel ! Emporte Rafaël aussi ! Moi, j’ai Stéphane ! — Il est riche ? demanda Sylvie. — Non, fit Anne en secouant la tête. — Il est séduisant ? demanda Nastia. — Juste ordinaire, répondit Anne. — Jeune et fougueux ? tenta Sylvie, sceptique. — Quarante-et-un ans, prononça Anne, posément. — Mais alors pourquoi tu veux de lui ? se moqua Sylvie. — Il sait aimer ! confia Anne, rêveuse, le visage illuminé. Il sait tellement aimer que je pourrais tout lui donner ! Tout, maintenant ! L’appartement, la maison, les voitures ! Même mon business ! Pourvu qu’il soit avec moi ! Qu’il soit à moi ! Rien qu’à moi ! — C’est grave, soupira Sylvie. — Où tu l’as trouvé ? demanda Nastia. — Sur Internet, sourit Anne. Je cherchais juste un petit frisson pour la soirée… Les femmes qui s’investissent dans le business sont rarement mariées. Ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir ou non une famille, mais bien plus avec la difficulté des hommes à supporter la réussite de leur partenaire. À moins d’être des parasites assumés sur les finances de leur compagne. Anne s’était choisie depuis le lycée. À l’époque, elle se passionnait pour les perles. Et en un an, elle réalisait déjà des bijoux vendus à ses camarades. Et pas contre des bonbons ! Mais les études — économie — et son savoir-faire l’ont menée à l’idée d’en faire sa source de revenus. — Non, pas juste des perles ! corrigeait Anne en riant. Des créations faites main ! Des pièces uniques ! Et sur-mesure ! — Il y a des dizaines d’artisans comme ça, lui rétorquait-on. Tu vas galérer parmi des milliers, à vivoter ! — Qui a dit que je voulais rester artisan ? Ce serait trop étriqué, et en plus, on ne grimpe pas vraiment comme ça. On peut vivre, mais pas comme on le voudrait. Anne a donc rassemblé les créateurs sous sa direction. Le travail était colossal : pub, catalogues, clients, négociations, contrats. Puis les points de vente. Et encore de la pub, pour positionner sa boutique comme la référence pour ceux qui savent vraiment apprécier ! Ce n’était pas juste un job — c’était un travail titanesque ! Et à trente-cinq ans, Anne était devenue une businesswoman accomplie, qui avait tout, et même plus. Appartement, maison de campagne, garage pour six voitures — et des voitures loin d’être bon marché. Sans parler du compte en banque. Son moindre désir était exécuté en un claquement de doigts ! Mais la famille, dans tout ça, n’avait pas de place. Et ça ne lui manquait pas vraiment. Pour sa santé, son humeur et sa productivité, Anne avait ses “petits mecs”. Ils étaient prêts, contre rémunération, à aimer et adorer jusqu’à ce qu’elle s’en lasse. Et puis disparaissaient dès que l’intérêt retombait. Dernièrement, Anne voyait souvent Stasik. Un gentil garçon. Et ses copines pensaient même qu’elle allait le garder sérieusement. — Peut-être qu’elle va l’épouser ! s’enthousiasmait la romantique Nastia. — Alors, adieu Stasik pour nous, se lamentait Sylvie. Elle sortait aussi avec Stasik de temps en temps. Personne ne comprit ce qui poussa Anne à ouvrir une appli de rencontres express. Sans doute un soir d’ennui. Elle voulait s’amuser. À force d’avoir Stasik collé en permanence, on a envie de sel plus que de sucré. Mais les propositions qui pleuvaient ressemblaient toutes à Stasik. Barbant. C’est le « Bonsoir ! » d’un certain Stéphane qui retint l’attention d’Anne. — On discute ? lança-t-il sans attendre de réponse. Anne décida de discuter avec ce Stéphane tout en lisant son profil et en regardant les photos. Et là, tout de suite, elle eut une exclamation intérieure : — Mais tu vas où, toi ? Tu vois pas ? Sur les photos, je suis en voiture, sur yacht, couverte d’or et de diamants ! Et toi ? Chez toi, dans un salon comme chez ma grand-mère ! Et à sa tête, jamais vu un dermato ! Franchement, pas le niveau ! Mais la conversation continua. Sur tout et n’importe quoi. Elle dut reconnaître que Stéphane était cultivé et instruit. — Mais alors pourquoi il n’est pas riche ? Anne le demanda franchement. — Pourquoi faire ? répondit Stéphane. Cette réponse la secoua. — Comment ça, pourquoi ? Pour vivre confortablement ! — J’ai tout ce qu’il me faut, répondit Stéphane. Je manque de rien ! Une montre à un million affiche la même heure qu’une montre à cinq mille euros. La conversation dura toute la nuit, jusqu’à l’aube. — Je dois aller bosser, écrivit Anne. — Bonne route, répondit Stéphane. Moi j’ai un emploi du temps flexible. C’est plus simple ! Toute la journée, Anne n’eut pas le temps de penser à ce curieux interlocuteur du matin. Mais ses pensées revenaient à lui, encore et encore. Le soir, elle déclina l’invitation à l’ouverture d’un nouveau restaurant, lancée par le patron lui-même. Elle prétexta des affaires urgentes. Mais s’installa sur son canapé avec sa tablette et écrivit à Stéphane : — Salut ! Tu m’as pas oubliée ? — Salut ! J’ai pas d’amnésie. Mais si j’oublie un truc, ça me fait toujours plaisir ! Et c’est reparti pour une nuit à discuter. Anne ne dormit que deux heures avant le boulot. Mais le soir, elle rentrait vite à la maison pour s’écrire avec Stéphane. Deux semaines d’échanges en ligne mirent Anne dans un tel état qu’elle brûlait de le rencontrer en chair et en os. Fidèle à ses habitudes, elle le lui demanda. Et reçut : — Viens ! Il lui envoya l’adresse. Anne resta figée. Une main sur la tablette, l’autre suspendue en l’air. Comme quand on perd la parole, face à quelqu’un. — Comment ça, viens ? marmonna-t-elle à voix haute. Elle écrivit la même chose. — Juste viens, répondit Stéphane. Dis-moi juste si tu bois du thé ou du café ? Et les éclairs à la crème, ça va ? Ou bien tu préfères les steaks à la poêle ? Si c’était quelqu’un de son entourage depuis longtemps, rien d’étonnant, mais pour un premier rendez-vous — direct chez lui ? Chez une femme ? Seule ? Bien sûr, Anne aurait aimé envoyer balader ce sans-gêne, mais l’envie de le voir était trop forte. Elle essaya la diplomatie : — Je pensais à un café, ou un resto, répondit-elle. — Pfff ! La flemme ! répondit-il. Là, Anne repensa à leur différence de statut social et financier. — D’accord ! Je paye ton taxi aller-retour, et le dîner et tout le reste ! Habituée à payer pour ses “petits mecs”, elle écrivit ça sans arrière-pensée ni gêne. — Je peux tout payer moi-même, répondit Stéphane. C’est juste que j’ai la flemme ! Se préparer, s’habiller, sortir… Et après il faut rentrer ! Et il fait pas top dehors. En gros, j’ai la flemme d’aller nulle part ! Si tu veux me voir, viens ! L’adresse est là. — Non mais ! Tu te fous de moi ! s’indigna Anne, jetant la tablette. Et elle la laissa de côté deux jours. Elle s’en voulait, mais résista. Bien sûr, elle espérait que Stéphane s’excuserait, demanderait pardon, lui proposerait les restos les plus chics ! Elle attendait tout ça. Mais, quand elle reprit la tablette et ouvrit la discussion, son message était resté le dernier. Il n’avait même pas répondu. Son indignation monta en elle comme une bouilloire oubliée sur le feu ! Anne se lâcha contre Stéphane pendant deux heures ! Et, une fois calmée, elle comprit que cet échange lui manquait. Et l’envie de le voir était intacte, voire plus forte. — Impossible de m’en défaire, ce mec-là ! grommela-t-elle en reprenant la tablette. Il aurait pu être vexé par son dernier message. — Salut ! écrivit Anne, impatiente. — Salut, répondit Stéphane. Ça va ? Un message neutre. Comme si leur dernier échange s’était terminé sans accroc. — Ça va, répondit Anne. Et si on se voyait ce soir ? Ou t’as encore la flemme ? Elle tenta un petit pic, au cas où. — Tu t’en doutais ! répondit Stéphane, avec un smiley qui rigole. J’ai tellement la flemme que même pour du pain je fais des galettes à la poêle ! — Mais alors, on se verra jamais si t’es toujours flemmard ? demanda Anne. — Tu conduis une voiture ? demanda-t-il. — Oui, j’en ai une ! — Elle roule ? — Oui, répondit Anne, déconcertée. Elle en avait six. Et si un souci, direct en garage ou vendue. — Je peux donner l’adresse encore une fois si tu l’as effacée, écrivit-il. Viens ! *** — Attends ! Attends ! interrompit Sylvie, prenant Anne par la main. Tu as vraiment été chez un homme inconnu ? — Oui, confirma Anne en hochant la tête. — Mais t’as pas eu peur ? demanda Nastia, perplexe. Et s’il était… dangereux ? — J’ai pris une bombe lacrymo, répondit Anne. Mais je n’en ai pas eu besoin. — T’es sérieusement partie chez un type rencontré sur Internet ? Direct chez lui ? s’alarma Sylvie. T’es vraiment dingue ! — Oui, déclara Anne. Et je n’ai pas regretté une seconde ! Les filles, je me suis perdue ! Et après, une fois que j’ai compris pour moi-même, je me suis traitée d’idiote pour les deux jours où je l’ai fait languir ! Si j’y étais allée tout de suite, j’aurais été heureuse deux jours plus tôt ! — Heureuse ? s’étonna Sylvie. — Oui, de ce genre de bonheur pour lequel je donnerais tout ! répondit Anne avec sincérité. — T’es sérieuse ? Même pour la boîte et les biens ? Sylvie fronça les sourcils. — Je suis prête à prendre un crédit pour lui ! Et bosser dans une carrière si besoin ! répondit Anne, la main sur le cœur. Nastia ouvrit la bouche d’un air médusé. — Raconte la suite ! exigea Sylvie. Donc, tu y es allée ! — J’y suis allée…

Je texplique Je suis foutue.

Camille ! Mais quest-ce que tas fait à tes mains ?! s’est exclamée Chloé, horrifiée.

Ça va, cest rien, a répondu Camille, crispée. Demain matin, je vais chez la manucure, elle va tout arranger, et ma peau sera nickel.

Mais comment tas pu abîmer tes mains à ce point ? Tu bosses dans une carrière ou quoi ? sest moquée Justine en soutenant sa copine.

Cest juste le résultat dun ménage humide dans lappart dun célibataire, sest agacée Camille, visiblement énervée. Et pas la peine den faire tout un plat !

Quoi, sérieux ? ont fait les filles, surprises. Et pourquoi tu dis « appart de célibataire » ? Tu parlais toujours de ton petit nid douillet avant

Et pourquoi tas fait le ménage toi-même ? Il y a des gens pour ça

Mon appart va très bien ! a coupé Camille, sûre delle. Et il a toujours été nickel !

Tu fais le ménage chez les autres, cest ça ? Justine a reculé dun pas. Camille, on est des amies ! Si tes en galère de tunes, tu me le dis ! Je taurais toujours soutenue !

Franchement, le business tourne, marmonna Camille. Jai pas de souci de ce côté-là.

Camille, jcomprends plus rien sest inquiétée Chloé. Pourquoi tu fais le ménage chez les gens, alors ? Et toute seule ?

Tas perdu un pari ? a proposé Justine.

Jaurais préféré Camille détourna les yeux, fixant le mur. Non vraiment, je tassure, je me suis mise dans un beau pétrin. Autant tout perdre et finir femme de ménage, jte jure !

Cette annonce a laissé ses copines muettes de surprise.

Devant leurs regards interrogateurs, Camille a fini par lâcher dun ton agacé :

Jai rencontré un mec. Et franchement, jaurais préféré que ce soit des poux, des rats ou des punaises chez moi. Ce serait moins difficile !

Ses amies étaient paniquées, pas juste choquées.

Camille, fuis ! Si ten es là, ça craint ! a chuchoté Chloé.

Je peux pas, a grimacé Camille. Et je veux pas ! Jveux aller vers lui, pas partir !

Quoi ?! Justine sest reculée. Cest bien toi que jentends là ? Tu as toujours été de lacier ! Indéboulonnable ! Et maintenant Juste un mec !!!

Je sais ! a lâché Camille, énervée. Je me reconnais pas ! Je me prends la tête, je crie ! Limite je vais finir par taper le mur ! Même ça, je devrais essayer

Ni Justine ni Chloé ne savaient quoi dire, à part quelles étaient contre le coup du mur. Elles voyaient bien la colère de Camille contre elle-même.

Et Maxime, alors ? a balancé Chloé, à côté de la plaque. Ça collait bien entre vous ! Il était attentionné, non ?

Prends-le si tu veux, a soufflé Camille. Jamais rien ressenti ! Jai même vérifié ! Et il arrivait même pas à la cheville de Paul !

Paul ? Justine a grimacé. Genre tu troques Maxime contre un mec qui sappelle Paul ? Franchement, je croyais que tallais nous sortir un Gabriel !

Prends Gabriel si tu veux ! Ou même Raphaël ! a rigolé Camille. Moi jai Paul !

Il est riche ? a demandé Justine.

Nan, a secoué la tête Camille.

Il est beau gosse ? Chloé a fixé Camille.

Juste normal, a répondu Camille.

Jeune et chaud ? Justine a noté avec scepticisme.

Quarante et un ans, a prononcé Camille, les mots pesants.

Et pourquoi il te plaît, alors ? sest moquée Justine.

Il sait aimer, a souri Camille dun air rêveur, et son visage sest illuminé. Il aime tellement que je pourrais tout lui donner !

Tout ! Lappart, la maison, les voitures ! Même mon entreprise ! Tant quil reste avec moi Tant quil est à moi ! Rien quà moi !

Tes bonne pour la psy, a soupiré Justine.

Et tu las trouvé où, ce Paul ? a demandé Chloé.

Sur Internet, a dit Camille avec un sourire. Je cherchais juste un peu daventure un soir

Faut avouer que les femmes qui font carrière, elles se marient rarement. La famille, cest pas leur souci ; ce sont les mecs qui gèrent mal le succès de leur femme.

Sauf sils pompent ouvertement leur fric.

Camille avait choisi sa voie à la sortie du lycée. Déjà, elle sintéressait au tissage de perles. Très vite, elle confectionnait des bijoux, vendus à ses copines. Et pas pour des carambars !

Mais elle est partie faire éco à Paris-Dauphine, puis son bijou et pas que de perles lui a permis de mettre du beurre dans les épinards.

Son expertise et ses connaissances ont fait réfléchir Camille : bon plan business.

Non, pas les perles ! souriait Camille. Je fais du bijou fait main ! De lexclu, sur commande !

Y a plein de créatrices, répliquaient les gens. Tu vas galérer à gratter des centimes !

Qui a dit que je voulais être juste artisane ?

Cétait trop petit pour elle, et puis, tu peux pas vraiment décoller comme ça. On vit, mais pas comme on veut. Camille a fini par rassembler des artisans sous sa marque.

Cétait du boulot. La com, les catalogues, les clients, les contrats, les négos. Et puis les points de vente ! Et rebelote la com, fallait bien placer sa boutique comme LE lieu chic pour les vrais connaisseurs.

Pas juste un taf, un boulot de dingue ! À trente-cinq ans, Camille était une vraie businesswoman, qui avait tout et même plus.

Grand appart à Lyon, maison de campagne dans le Beaujolais, un garage pour six voitures (pas des Clio, hein !). Et un joli compte à la banque.

Tu vas pas me croire : le moindre caprice, et hop, cest carré !

Sauf quil ny avait pas de place pour la famille. Mais ça ne la gênait pas trop. Pour son équilibre, elle engageait des « beaux garçons ».

Contre quelques euros, ils étaient parfaits, attentionnés, aimants, le temps que ça lui faisait plaisir. Et dès que ça lui passait, pouf, disparus.

Récemment, il y avait Maxime. Un mec sympa, doux. Les copines disaient même quelle allait le garder en CDD long.

Peut-être même en CDI ! gloussait la romantique Chloé.

On va le perdre pour de bon, soupirait Justine, qui sortait aussi avec Maxime de temps en temps.

Quest-ce qui a pris Camille un soir de sinscrire sur une appli de rencontre express ? Personne na jamais su. Elle sennuyait, tout simplement. Besoin de pimenter la soirée.

Avec le gentil Maxime tout le temps dans les environs, on finit par avoir envie de sel.

Mais, dès la mise en ligne de son profil, elle a reçu que des messages de mecs clones de Maxime. Ennuyant.

Mais le « Bonsoir ! » dun certain Paul, ça a retenu son attention.

On parle ? a-t-il ajouté en direct, sans attendre.

Camille a décidé de papoter avec ce Paul. Tout en zieutant son profil et ses photos.

Et direct, elle sest dit : « Non mais sérieux, tas vu mes photos ? Bagnoles, yacht, or, bijoux et lui ? Le fond de sa cuisine, on dirait celle de ma grand-mère ! Et la tête le dermato il connaît pas ! »

Pas du tout au niveau !

Mais finalement, la conversation a continué. De tout et de rien. Camille a dû admettre que Paul était cultivé, sympa.

Mais alors, pourquoi il est pas riche ?

Camille na pas hésité à lui demander.

Pour quoi faire ? a répliqué Paul.

Réponse fracassante.

Comment ça, « pour quoi faire » ? Camille na pas compris. Pour être à laise, non ?

Jai tout ce quil me faut, a répondu Paul. Une montre à dix mille euros ou à quarante euros, ça donne la même heure.

Et ils ont papoté comme ça, sans sarrêter, jusquà laube.

Jai boulot, là, a glissé Camille.

Bonne journée, a répondu Paul. Pour moi, cest flex, jai pas dhoraires.

Toute la journée, Camille na pas trop pensé à son interlocuteur nocturne. Mais il lui revenait en tête, par bribes.

Le soir, elle a refusé linvitation au lancement du nouveau resto chic du coin (même patron sympa !). Prétexte bidon, elle est rentrée direct sinstaller avec son iPad, et a envoyé à Paul :

Salut ! Tu mas pas oubliée ?

Salut ! Jai pas dalzheimer ! Et quand joublie, ça me fait grave plaisir !

Et ça repart, à écrire toute la nuit. Camille na dormi que quelques heures. Mais le soir, rebelote : elle file chez elle, pour discuter avec Paul.

Deux semaines de tout ça Et là, Camille se sent prête à le rencontrer en vrai.

Comme elle est du genre cash, elle propose direct. Et lui, il balance juste :

Viens !

Et il envoie son adresse.

Camille bloque. Dun côté, la tablette, de lautre, la main en suspens. Ça lui coupe la voix, tu vois ?

Tu veux dire je viens chez toi ? a-t-elle demandé, à haute voix.

Et elle lécrit aussi.

Simplement viens, a répliqué Paul. Et tu veux quoi, thé ou café ? Les éclairs au beurre ça te va ? Ou tu préfères que je sorte les steaks à la plancha ?

Si cétait un pote bien connu, ok, mais première rencontre ? Chez un mec ? Un coup de tête !

Elle mourait denvie de répondre quil abusait, mais franchement, elle voulait trop le voir alors elle la joue diplomatie :

Moi jimaginais plutôt un café ou restau

Trop la flemme ! est arrivé le message.

Et là, Camille se souvient de la différence de statut social et financier.

Écoute ! Je peux payer ton taxi aller-retour. Et le dîner, tout, si tu veux !

Habituée à sponsoriser ses « jolis garçons », elle le propose, même sans gêne.

Je peux tout payer moi-même, a répondu Paul. Juste la flemme. Mhabiller, sortir, rentrer La météo, bof.

Bref, si tu veux me voir, viens ici ! Jai donné ladresse.

Jamais vu un tel culot ! a écrit Camille, balançant liPad.

Et elle ne touche plus à la tablette pendant deux jours. Elle sen voulait mais restait obstinée.

Evidemment, elle sattendait à des excuses, des supplications, des propositions de resto chic !

Camille attendait Mais quand elle ouvre à nouveau la messagerie, son propre message est resté sans réponse. Lui, rien.

Une grosse bouffée de colère, genre bouilloire oubliée sur le feu ! Camille a lâché des insultes sur Paul dans sa tête pendant des heures.

Et quand elle sest calmée, elle sest rendu compte que lenvie de le revoir était encore plus forte.

Ce type me rend dingue ! a marmonné Camille, en recommençant à lui écrire.

Et il aurait pu être vexé, avec sa dernière phrase.

Salut ! a-t-elle rédigé, et elle a retenu son souffle.

Salut, a-t-il répliqué. Ça roule ?

Comme si de rien nétait ! Rien à voir avec la dernière dispute.

Oui a-t-elle répondu. Et sinon, tas encore la flemme de sortir ?

Petite pique, dans le doute.

Tu sais que je suis un flemmard ! a rigolé Paul avec un smiley hilare. Je fais carrément du pain sur la poêle par flemme daller à la boulangerie.

Franchement, on se voit quand si tes toujours flemmard ? a demandé Camille.

Tu conduis, non ? a-t-il demandé.

Bien sûr ! Jai une voiture !

Elle marche ?

Évidemment ! Camille a été surprise.

Six voitures dans le garage, toutes nickel. Et si une déconne : direct en révision ou à vendre.

Je peux te redonner mon adresse si tu las effacée, a proposé Paul. Viens !

***

Attends ! Attends ! Justine la coupe en attrapant sa main. Tu me dis que tes vraiment allée chez ce mec inconnu ?

Oui, a fait Camille, en hochant la tête sérieusement.

Et tas même pas eu peur ? a demandé Chloé, épatée. Sil avait été criminel ?

Javais une bombe lacrymo, a répondu Camille. Je ne lai pas sortie.

Non mais vraiment, tas débarqué direct chez un mec dInternet ? Chez lui ? Juste comme ça ? Justine était décontenancée. Cest dingue !

Jy suis allée, a confirmé Camille. Et franchement, je regrette pas une seconde !

Les filles je suis fichue.

Quand jai compris ce qui se passait vraiment, je me suis reprochée ces deux jours où jai fait la fière !

Si jétais allée tout de suite, jaurais gagné deux jours de bonheur !

Du bonheur ? Sérieusement ? a réclamé Justine.

Celui pour lequel je pourrais tout donner ! a avoué Camille, les yeux brillants.

Tu plaisantes pas ? Même pour ta boîte, ta baraque ? Justine fronçait les sourcils.

Je serais prête à prendre des crédits pour lui ! À finir à casser des cailloux si faut ! a juré Camille, la main sur le cœur.

Chloé ouvrait grand la bouche, choquée.

Allez, raconte ! a réclamé Justine. Ty es allée, cest ça ?

Oui, jy suis alléeCamille prit une grande inspiration, ses mains abîmées serrées sur ses genoux.

Jy suis allée, ouais, dit-elle dans un souffle. Pas maquillée, pas habillée, juste moi. Je voulais pas tricher.

Elles la regardaient, suspendues à ses lèvres.

Il avait préparé un vieux café filtre et des tartines qui sentaient pas vraiment le beurre. Il avait une pile de bouquins de travers sur sa table et des plantes mortes qui traînaient. Rien à voir avec ma vie. Mais quand il ma regardée, jai eu limpression quil voyait tout ce que je cachais, tout ce que javais construit, tout ce que je camouflais et ça lui allait.

Chloé sémut, Justine restait muette.

Il a parlé de ses rêves, de petites choses qui font du bien, du temps qui passe. Il ma demandé pourquoi je courais autant. Jai pas su répondre.

Camille sourit, les yeux brillants dune larme qui ne tomba pas.

On a ri, on sest engueulés pour le sel sur les œufs, jai lavé sa tasse parce quelle était trop vieille Et jai eu peur de rentrer chez moi. Peur de retrouver tout ce qui était censé me rendre heureuse. Je suis restée. Une soirée, une nuit, puis le matin Juste à regarder la lumière sur ses rideaux moches.

Les filles étaient suspendues à son récit.

Cest pas romantique, cest pas un conte de fées. Mais cest la première fois que jai rien contrôlé, rien acheté, rien négocié. Il memmerde, il magace, il rit de mes manières mais il ne me veut rien, sauf mes silences.

Camille esquissa un sourire timide.

Alors ouais, jai les mains en vrac. Et peut-être que demain, je vais encore courir partout. Mais je sais quil y a un endroit où je peux juste poser le masque, être là, rien quà moi.

Elle éclata de rire, soudain.

Et vous savez quoi ? Ce matin, j’ai fait des tartines brûlées au beurre au micro-ondes, juste pour lui rappeler que je pouvais être nulle aussi.

Chloé la prit dans ses bras, Justine souriait en coin, et le soleil entrait par la fenêtre, dorant leurs visages.

Rien ne sest passé comme prévu. Pourtant, pour la première fois jai limpression que cest exactement la vie que je voulais.

Et elle se tut, le cœur léger, pendant que ses amies comprenaient enfin : il y a des histoires qui ne sachètent pas.

Et cest celles-là qui valent tout le reste.

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Je me suis perdue — Anne ! Qu’est-ce qui t’est arrivé aux mains ? s’inquiéta Nastia. — Tout va bien, répondit Anne, tendue. Demain matin, je file au salon, et on va me refaire les ongles et une peau digne de ce nom. — Comment t’as réussi à mettre tes mains dans un état pareil ? Tu bosses dans une carrière ou quoi ? renchérit Sylvie pour soutenir son amie. — Juste un grand ménage chez un célibataire, lança Anne, agacée. Et pas la peine d’en faire tout un drame ! — Sérieusement ? s’étonnèrent les filles. Pourquoi tu te mets à appeler ton appartement un vrai repaire de célibataire ? T’as toujours dit que c’était ton nid, non ?… Et pourquoi tu fais le ménage toi-même ? Il y a des pros pour ça… — Chez moi, tout est nickel ! s’agaça Anne. Et ça l’a toujours été ! — Tu fais le ménage chez des gens pour de l’argent ? s’offusqua Sylvie. Anne, on est amies ! Si t’as des soucis d’argent, tu sais que je serais toujours là pour toi ! — J’ai des sous, marmonna Anne. Et mon business marche bien. — Anne, je comprends plus rien ! s’inquiéta Nastia. Pourquoi t’es allée mettre de l’ordre chez quelqu’un d’autre ? Et toute seule en plus ? — T’as perdu un pari ? risqua Sylvie. — J’aurais préféré, souffla Anne en évitant leur regard, observant la peinture sur le mur. Je suis tombée, quoi… Je suis tombée si fort que j’aurais préféré perdre mon business et devoir nettoyer les apparts des autres pour gagner ma vie ! Ce qu’elle venait de dire laissa ses amies sans voix. À la question muette qui brillait dans leurs yeux, Anne répondit, contrariée : — J’ai rencontré un homme. Et franchement, j’aurais préféré avoir des poux, des souris et des cafards chez moi… Dans les regards des filles, ce n’était pas l’horreur qui flottait, mais la panique. — Ma cocotte, fuis-le ! Si tu dis ça, fuis ! souffla Nastia. — Je peux pas, grimace Anne. Et je veux pas ! C’est lui que je veux. Je veux rien d’autre que lui ! — Quoi ? s’étonna Sylvie. Anne, c’est bien toi que j’écoute ? T’as toujours été un roc ! On pouvait pas te faire plier ! Et là… un homme, juste un homme !!! — Je sais ! explosa Anne. Je sais tout ! Je me reconnais même plus ! J’étais furieuse, je criais ! J’aurais pu m’exploser la tête contre les murs ! Peut-être que je devrais essayer ? Sylvie et Nastia étaient désorientées. Mais sur la question de la rencontre explosif entre tête et mur, elles furent catégoriquement contre. Et ce qui les perturbait, c’était de voir Anne en colère contre elle-même. — Et Stasik, alors ? lâcha Nastia, à côté de la plaque. Vous alliez bien ensemble ! Et il était tellement serviable ! — Tu peux le garder, répliqua Anne. Il me sert à rien ! Et j’ai vérifié ! Il arrive même pas à la cheville de Stéphane ! — Stéphane ? grimace Sylvie. Sérieux ? T’as troqué Stanislas pour un Stéphane quelconque ? Je pensais que c’était au minimum un Gabriel ! — Écoute ! Avec tes Gabriel ! Emporte Rafaël aussi ! Moi, j’ai Stéphane ! — Il est riche ? demanda Sylvie. — Non, fit Anne en secouant la tête. — Il est séduisant ? demanda Nastia. — Juste ordinaire, répondit Anne. — Jeune et fougueux ? tenta Sylvie, sceptique. — Quarante-et-un ans, prononça Anne, posément. — Mais alors pourquoi tu veux de lui ? se moqua Sylvie. — Il sait aimer ! confia Anne, rêveuse, le visage illuminé. Il sait tellement aimer que je pourrais tout lui donner ! Tout, maintenant ! L’appartement, la maison, les voitures ! Même mon business ! Pourvu qu’il soit avec moi ! Qu’il soit à moi ! Rien qu’à moi ! — C’est grave, soupira Sylvie. — Où tu l’as trouvé ? demanda Nastia. — Sur Internet, sourit Anne. Je cherchais juste un petit frisson pour la soirée… Les femmes qui s’investissent dans le business sont rarement mariées. Ça n’a rien à voir avec le fait d’avoir ou non une famille, mais bien plus avec la difficulté des hommes à supporter la réussite de leur partenaire. À moins d’être des parasites assumés sur les finances de leur compagne. Anne s’était choisie depuis le lycée. À l’époque, elle se passionnait pour les perles. Et en un an, elle réalisait déjà des bijoux vendus à ses camarades. Et pas contre des bonbons ! Mais les études — économie — et son savoir-faire l’ont menée à l’idée d’en faire sa source de revenus. — Non, pas juste des perles ! corrigeait Anne en riant. Des créations faites main ! Des pièces uniques ! Et sur-mesure ! — Il y a des dizaines d’artisans comme ça, lui rétorquait-on. Tu vas galérer parmi des milliers, à vivoter ! — Qui a dit que je voulais rester artisan ? Ce serait trop étriqué, et en plus, on ne grimpe pas vraiment comme ça. On peut vivre, mais pas comme on le voudrait. Anne a donc rassemblé les créateurs sous sa direction. Le travail était colossal : pub, catalogues, clients, négociations, contrats. Puis les points de vente. Et encore de la pub, pour positionner sa boutique comme la référence pour ceux qui savent vraiment apprécier ! Ce n’était pas juste un job — c’était un travail titanesque ! Et à trente-cinq ans, Anne était devenue une businesswoman accomplie, qui avait tout, et même plus. Appartement, maison de campagne, garage pour six voitures — et des voitures loin d’être bon marché. Sans parler du compte en banque. Son moindre désir était exécuté en un claquement de doigts ! Mais la famille, dans tout ça, n’avait pas de place. Et ça ne lui manquait pas vraiment. Pour sa santé, son humeur et sa productivité, Anne avait ses “petits mecs”. Ils étaient prêts, contre rémunération, à aimer et adorer jusqu’à ce qu’elle s’en lasse. Et puis disparaissaient dès que l’intérêt retombait. Dernièrement, Anne voyait souvent Stasik. Un gentil garçon. Et ses copines pensaient même qu’elle allait le garder sérieusement. — Peut-être qu’elle va l’épouser ! s’enthousiasmait la romantique Nastia. — Alors, adieu Stasik pour nous, se lamentait Sylvie. Elle sortait aussi avec Stasik de temps en temps. Personne ne comprit ce qui poussa Anne à ouvrir une appli de rencontres express. Sans doute un soir d’ennui. Elle voulait s’amuser. À force d’avoir Stasik collé en permanence, on a envie de sel plus que de sucré. Mais les propositions qui pleuvaient ressemblaient toutes à Stasik. Barbant. C’est le « Bonsoir ! » d’un certain Stéphane qui retint l’attention d’Anne. — On discute ? lança-t-il sans attendre de réponse. Anne décida de discuter avec ce Stéphane tout en lisant son profil et en regardant les photos. Et là, tout de suite, elle eut une exclamation intérieure : — Mais tu vas où, toi ? Tu vois pas ? Sur les photos, je suis en voiture, sur yacht, couverte d’or et de diamants ! Et toi ? Chez toi, dans un salon comme chez ma grand-mère ! Et à sa tête, jamais vu un dermato ! Franchement, pas le niveau ! Mais la conversation continua. Sur tout et n’importe quoi. Elle dut reconnaître que Stéphane était cultivé et instruit. — Mais alors pourquoi il n’est pas riche ? Anne le demanda franchement. — Pourquoi faire ? répondit Stéphane. Cette réponse la secoua. — Comment ça, pourquoi ? Pour vivre confortablement ! — J’ai tout ce qu’il me faut, répondit Stéphane. Je manque de rien ! Une montre à un million affiche la même heure qu’une montre à cinq mille euros. La conversation dura toute la nuit, jusqu’à l’aube. — Je dois aller bosser, écrivit Anne. — Bonne route, répondit Stéphane. Moi j’ai un emploi du temps flexible. C’est plus simple ! Toute la journée, Anne n’eut pas le temps de penser à ce curieux interlocuteur du matin. Mais ses pensées revenaient à lui, encore et encore. Le soir, elle déclina l’invitation à l’ouverture d’un nouveau restaurant, lancée par le patron lui-même. Elle prétexta des affaires urgentes. Mais s’installa sur son canapé avec sa tablette et écrivit à Stéphane : — Salut ! Tu m’as pas oubliée ? — Salut ! J’ai pas d’amnésie. Mais si j’oublie un truc, ça me fait toujours plaisir ! Et c’est reparti pour une nuit à discuter. Anne ne dormit que deux heures avant le boulot. Mais le soir, elle rentrait vite à la maison pour s’écrire avec Stéphane. Deux semaines d’échanges en ligne mirent Anne dans un tel état qu’elle brûlait de le rencontrer en chair et en os. Fidèle à ses habitudes, elle le lui demanda. Et reçut : — Viens ! Il lui envoya l’adresse. Anne resta figée. Une main sur la tablette, l’autre suspendue en l’air. Comme quand on perd la parole, face à quelqu’un. — Comment ça, viens ? marmonna-t-elle à voix haute. Elle écrivit la même chose. — Juste viens, répondit Stéphane. Dis-moi juste si tu bois du thé ou du café ? Et les éclairs à la crème, ça va ? Ou bien tu préfères les steaks à la poêle ? Si c’était quelqu’un de son entourage depuis longtemps, rien d’étonnant, mais pour un premier rendez-vous — direct chez lui ? Chez une femme ? Seule ? Bien sûr, Anne aurait aimé envoyer balader ce sans-gêne, mais l’envie de le voir était trop forte. Elle essaya la diplomatie : — Je pensais à un café, ou un resto, répondit-elle. — Pfff ! La flemme ! répondit-il. Là, Anne repensa à leur différence de statut social et financier. — D’accord ! Je paye ton taxi aller-retour, et le dîner et tout le reste ! Habituée à payer pour ses “petits mecs”, elle écrivit ça sans arrière-pensée ni gêne. — Je peux tout payer moi-même, répondit Stéphane. C’est juste que j’ai la flemme ! Se préparer, s’habiller, sortir… Et après il faut rentrer ! Et il fait pas top dehors. En gros, j’ai la flemme d’aller nulle part ! Si tu veux me voir, viens ! L’adresse est là. — Non mais ! Tu te fous de moi ! s’indigna Anne, jetant la tablette. Et elle la laissa de côté deux jours. Elle s’en voulait, mais résista. Bien sûr, elle espérait que Stéphane s’excuserait, demanderait pardon, lui proposerait les restos les plus chics ! Elle attendait tout ça. Mais, quand elle reprit la tablette et ouvrit la discussion, son message était resté le dernier. Il n’avait même pas répondu. Son indignation monta en elle comme une bouilloire oubliée sur le feu ! Anne se lâcha contre Stéphane pendant deux heures ! Et, une fois calmée, elle comprit que cet échange lui manquait. Et l’envie de le voir était intacte, voire plus forte. — Impossible de m’en défaire, ce mec-là ! grommela-t-elle en reprenant la tablette. Il aurait pu être vexé par son dernier message. — Salut ! écrivit Anne, impatiente. — Salut, répondit Stéphane. Ça va ? Un message neutre. Comme si leur dernier échange s’était terminé sans accroc. — Ça va, répondit Anne. Et si on se voyait ce soir ? Ou t’as encore la flemme ? Elle tenta un petit pic, au cas où. — Tu t’en doutais ! répondit Stéphane, avec un smiley qui rigole. J’ai tellement la flemme que même pour du pain je fais des galettes à la poêle ! — Mais alors, on se verra jamais si t’es toujours flemmard ? demanda Anne. — Tu conduis une voiture ? demanda-t-il. — Oui, j’en ai une ! — Elle roule ? — Oui, répondit Anne, déconcertée. Elle en avait six. Et si un souci, direct en garage ou vendue. — Je peux donner l’adresse encore une fois si tu l’as effacée, écrivit-il. Viens ! *** — Attends ! Attends ! interrompit Sylvie, prenant Anne par la main. Tu as vraiment été chez un homme inconnu ? — Oui, confirma Anne en hochant la tête. — Mais t’as pas eu peur ? demanda Nastia, perplexe. Et s’il était… dangereux ? — J’ai pris une bombe lacrymo, répondit Anne. Mais je n’en ai pas eu besoin. — T’es sérieusement partie chez un type rencontré sur Internet ? Direct chez lui ? s’alarma Sylvie. T’es vraiment dingue ! — Oui, déclara Anne. Et je n’ai pas regretté une seconde ! Les filles, je me suis perdue ! Et après, une fois que j’ai compris pour moi-même, je me suis traitée d’idiote pour les deux jours où je l’ai fait languir ! Si j’y étais allée tout de suite, j’aurais été heureuse deux jours plus tôt ! — Heureuse ? s’étonna Sylvie. — Oui, de ce genre de bonheur pour lequel je donnerais tout ! répondit Anne avec sincérité. — T’es sérieuse ? Même pour la boîte et les biens ? Sylvie fronça les sourcils. — Je suis prête à prendre un crédit pour lui ! Et bosser dans une carrière si besoin ! répondit Anne, la main sur le cœur. Nastia ouvrit la bouche d’un air médusé. — Raconte la suite ! exigea Sylvie. Donc, tu y es allée ! — J’y suis allée…
— Galina, tu as encore mangé mes blinis ? — Alina se tient au milieu de la cuisine avec un emballage vide.