— Galina, tu as encore mangé mes blinis ? — Alina se tient au milieu de la cuisine avec un emballage vide.

Galina Mykhailivna, vous avez encore mangé mes syrniki ? Alina se tient au milieu de la cuisine, tenant un emballage vide.
Je pensais que cétait à partager je commence à me justifier.
Partager ? Je les ai achetés spécialement pour Varya! Elle est allergique à tout le reste !
Denis sort de la pièce, épuisé après son service de nuit.
Maman, ça suffit, on avait convenu notre étagère de gauche !
Létagère de gauche. Dans mon propre frigo, il y a maintenant des rangées «eux» et des rangées «nous». Il y a un an et demi, ils ont emménagé «temporairement» en attendant de trouver un appartement. Ce «temporaire» est devenu un cauchemar permanent.
Mamie Galya, où est mon sac à dos ? Maxime cherche partout dans lappartement.
Papa, tu nas pas vu ma poupée ? Varya tire son mari par la manche.
Victor se cache derrière le journal sur le balcon, le seul coin où on peut se réfugier chez soi.
Assez ! crie soudainement Alina. Je nen peux plus ! Denis, on part ou je quitte les enfants chez maman?
Partir où ? rétorque son fils. Louer pour trente? Nous avons un crédit auto!
Alors vends la voiture!
Tu as perdu la raison? Tu vas travailler, et sur quoi?
Les enfants commencent à pleurer. Jessaie de les calmer, mais Alina arrache Varya de mes bras.
Pas besoin! On se débrouillera seuls!
Je me dirige vers ma chambre. Jentends la porte dentrée claquer Denis est parti. Puis les pleurs des toutpetits, les cris dAlina.
Dans mon appartement, dans ma maison où Victor et moi avons vécu trente ans.
Le soir, tout le monde fait comme si rien ne sétait passé. On dîne en silence, les enfants tapotent leurs fourchettes contre les assiettes, Alina refuse de regarder Denis.
Papa, passe le sel, sil te plaît, demande le fils.
Victor le passe, muet comme dhabitude, épuisé par les disputes qui envahissent son propre foyer.
Après le repas, Denis reste à la cuisine.
Maman, désolé pour ce matin. Alina est juste nerveuse.
Je comprends.
Non, tu ne comprends pas! éclatetil. Tu ne sais pas ce que cest que de vivre chez ses parents pendant trentecinq ans! Se sentir inutile!
Mon fils
Pas la peine! Je sais que cest dur pour vous aussi, mais on na nulle part où aller!
Je reste muet. Que dire de plus?
La nuit, je narrive pas à dormir. Jentends Victor revenir derrière le mur. Dans le salon que nous avons cédé aux jeunes, Varya pleure. Alina la berce.
Au matin, je me réveille au bruit dun plat qui se brise. Maxime a laissé tomber une assiette.
Ce nest rien, disje en ramassant les éclats.
Maman va se fâcher, murmure le petitenfant.
On ne le dira pas à maman.
Il me serre dans ses bras, petit, chaud, familier. Je supporte tout pour mes petitsenfants. Mais jusquà quand?
Une semaine plus tard, Denis revient du travail différent, pensif mais pas morose.
Maman, papa, il faut quon parle.
Nous nous asseyons à trois à la cuisine. Alina met les enfants au lit.
Jai décidé. Je prends un crédit, jachète une maison.
Quoi? mon cœur se serre. Un crédit? Ce sont des sommes énormes!
Maman, sinon on va tous devenir fous.
Mais on devra rembourser pendant vingt ans! sexclame Victor, la première fois depuis longtemps.
Je le rembourserai. Jai trouvé un petit terrain sur la rue voisine. Cest petit, mais cest à nous.
Sur la rue voisine? je demande.
Oui, pour que vous puissiez voir vos petitsenfants. Et nous, si vous avez besoin daide.
Je regarde mon fils. Quand atil grandi? Quand ce gamin qui ne trouvait jamais ses chaussettes est devenu un homme?
Alina sait?
Pas encore. Il voulait dabord discuter avec vous.
Victor se lève, tapote Denis sur lépaule.
Bien décidé. Un homme doit avoir son propre toit.
Denis pousse un soupir, soulagé de ne plus craindre notre réaction.
Le soir, il parle avec Alina. Jentends ses sanglots joie ou peur, je ne sais pas.
Les démarches du crédit, les recherches, lincertitude, tout est flou. Alina oscille entre excitation et panique.
Galina Mykhailivna, que feronsnous si on ne peut pas? Et si Denis perd son emploi?
Vous y arriverez. Vous êtes jeunes, forts.
Mais vingt ans!
Vous avez votre propre avenir.
Le jour du déménagement, les déménageurs chargent les cartons. Les enfants courent entre les maisons la nôtre est à cinq minutes à pied de la rue voisine.
Mamie Galya, jai ma propre chambre maintenant! Varya me montre fièrement.
Une petite pièce sous les toits, mais à nous.
Magnifique! Aménagezla, ce sera un vrai palais!
Le soir, nous sommes tous réunis dans leur nouveau foyer. Lespace est réduit, mais latmosphère change. Alina rit, Denis plaisante, les enfants exhibent leurs nouveaux jouets.
Maman, pardonnenous, dit soudainement le fils. Pour ces un an et demi.
Mais non! Nous sommes une famille!
Exactement. Mais une famille doit parfois vivre séparément.
Victor lève son verre.
À la nouvelle maison! Et à nos visites réciproques!
Nous attendons toujours. Alina me serre dans ses bras.
Merci davoir supporté.
Cest bien ce que je mérite!
Elle a raison. Nous avons supporté; nous avons tenu le coup.
La première nuit dans lappartement vide est étrangement silencieuse.
Vite, tu entends?
Quoi?
Silence absolu!
Il rit.
Enfin!
Le matin, plus aucun bruit de vaisselle dans la cuisine. Je peux enfin boire mon café, regarder les infos.
Une sonnerie retentit à la porte.
Mamie Galya, on peut passer? Maxime, le sac à dos sur le dos.
Bien sûr! Maman sait?
Elle a dit daller chez grandmère faire les devoirs, cest plus calme!
Voilà, les petitsenfants viennent maintenant en visite, pas pour vivre sur les épaules.
Nous nous installons à la table, je laide en maths. Une heure plus tard, Varya arrive en courant.
Mamie Galya, maman prépare des crêpes! Venez avec papa!
Nous allons chez eux. Alina, près du four, sourit.
Jai décidé de vous surprendre! Les premières crêpes dans la nouvelle maison!
Nous sommes tous assis autour de leur petite table. Lespace est restreint, mais cosy, et lessentiel, cest que chacun rentrera chez soi plus tard.
Galina Mykhailivna, on peut faire garder les enfants le weekend? demande Alina. Denis et moi voulons aller en ville voir des papiers.
Bien sûr! Avec plaisir!
Et cest vrai: cest un plaisir, pas une corvée.
Un mois passe. Denis revient après le travail.
Maman, je peux prendre une échelle? Je vais accrocher le plâtre.
Prendsla dans le débarras.
Victor laccompagne, revient satisfait.
Bon travail! Vous vous en sortez bien!
Alina apporte un gâteau.
Fait avec votre recette! Goûtez!
Je le goûte, délicieux, je le félicite. Elle rayonne.
Vous savez, je naimais pas cuisiner avant. Maintenant, cest ma cuisine, mes règles!
Le mot clé est «mes».
Le soir, une amie appelle.
Galya, on prend un café chez toi demain?
Avec plaisir!
Je ne crains plus dimportuner la bellefille ou de faire du bruit. Ma maison, mes invités.
Denis change sous nos yeux. Avant il râlait, maintenant il devient le maître du chantier: il répare le toit, peint la clôture, crée le potager.
Je vais planter des tomates! senorgueillitil. Ce seront les miennes!
Alina également se transforme. Plus calme, satisfaite, elle vient en visite sans se défendre, simplement pour discuter.
Galina Mykhailivna, apprenezmoi vos boulettes? Denis narrête pas den parler!
Je lui montre, côte à côte dans ma cuisine, où je suis lhôtesse.
Les enfants courent entre les maisons. Après lécole ils viennent chez nous; les devoirs faits, ils rentrent. Le weekend, ils dorment parfois chez nous, parfois chez leurs parents.
Mamie, on peut regarder des dessins animés? Maxime me serre fort.
Bien sûr! Ce que vous voulez!
Je ne crains plus quAlina naime pas ça. Ma maison, mes règles, mes petitsenfants en visite.
Un jour, Alina arrive en pleurs.
Maman! mappelle pour la première fois «maman». Denis est tombé dans les escaliers! Il sest peutêtre cassé la jambe!
Nous courons. Victor appelle lambulance. Je reste avec les enfants, Alina part à lhôpital.
Le soir, ils reviennent. Denis est en fauteuil, la jambe plâtrée.
Cest une fracture, annonce le médecin. Au moins un mois.
Peu importe! Limportant, cest quil soit en vie.
Les semaines suivantes sont dures. Denis ne travaille plus, largent manque, le crédit pèse.
Et si on retournait chez nous? propose timidement Alina.
Non! Denis refuse, même à voix basse. On persévère!
Nous luttons ensemble, apportant nourriture et aide aux enfants, mais ils restent dans leur propre maison.
Tu sais, dit un jour Alina, même dans cette situation, cest mieux chez soi. Cest «son», cest «à soi».
Elle a raison, mille fois.
Denis se remet, reprend le travail. Il nous apporte son premier salaire.
Maman, cest pour vous. Pour votre aide.
Pas besoin, mon fils! Vous avez le crédit!
Prenezle. Ça me soulagera.
Je le prends. Je comprends quil a besoin de se sentir lhomme qui aide ses parents.
Un an plus tard, nous sommes à lanniversaire de Varya chez eux. La maison est habitée, chaleureuse, le potager donne sa première récolte.
Mes tomates! sexclame fièrement Denis.
Nous rions. Elles sont petites, un peu tordues, mais elles sont à nous.
Vous savez, dit Alina, je suis heureuse. Le crédit, cest dur parfois, mais cest le nôtre.
Nous le sommes aussi, ajouteje. Vous vivez près, mais pas sur nos épaules.
Alors trinquons! propose Victor.
Nous levons nos verres: à un logement séparé, à la proximité à distance, à la leçon que lamour ne signifie pas partager le même toit.
Le soir, nous rentrons chez nous, dans notre maison tranquille.
Les enfants vont bien, dit Victor.
Oui, mais à la maison cest encore mieux.
Certainement.
Nous nous endormons dans notre chambre. Demain, les petitsenfants reviendront pour les devoirs, les crêpes, les parties de dames avec le grandpère, puis repartiront.
Et cest parfait. Cest la vraie famille: proche, mais respectueuse de lespace de chacun.
Denis avait eu raison. On ne pouvait rien de mieux imaginer.

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