Journal intime 65 ans
Aujourdhui, assise devant ma fenêtre, je me surprends à réfléchir sur cette période étrange de ma vie. Jai 65 ans et pour la première fois, le sentiment que nos enfants nont plus besoin de nous me serre le cœur. Durant tant dannées, mon mari et moi avons tout sacrifié pour eux : notre temps, notre énergie, toute notre épargne. Nos trois enfants, à qui nous avons offert le meilleur de nous-mêmes, semblent avoir tiré leur révérence, chacun vivant sa vie. Mon fils, François, ne répond même plus quand je lappelle. Jen viens parfois à me demander : est-ce quaucun deux ne pensera à nous servir un simple verre deau quand la vieillesse nous alourdira davantage ?
Je me revois, à 25 ans, franchissant la porte de la mairie avec Paul à mes côtés. Nous étions étudiants ensemble à Lyon, et, je crois, il était tombé amoureux de moi dès le premier automne. Il avait même choisi la même faculté juste pour se rapprocher. Un an après notre petite noce, japprenais que jétais enceinte et, peu après, notre fille aînée Camille pointait le bout de son nez. Paul a laissé tomber ses études pour travailler, pendant que moi je prenais un congé universitaire.
Cette époque fut rude. Paul cumulait les heures, tandis que japprenais le rôle de mère en tentant tant bien que mal de terminer ma licence. Deux ans plus tard, la surprise d’une deuxième grossesse. Jai dû passer à mi-temps et Paul sest mis à travailler encore plus pour subvenir à nos besoins.
Malgré tout cela, nous avons élevé deux enfants : Camille laînée, puis François. Quand Camille est entrée en primaire, jai enfin pu trouver un poste dans mon domaine. Notre vie a commencé à saméliorer : Paul avait décroché un CDI avec un bon salaire, nous avons pu acheter un appartement à Lyon et souffler un peu jusquau jour où jappris que jattendais Amélie, notre troisième.
Larrivée dAmélie fut un bouleversement, mais elle a apporté une lumière nouvelle. Paul sacrifiait ses week-ends, je me consacrais à la petite. Comment avons-nous tenu bon ? Je ne sais pas ; nous avancions à tâtons, jusquà retrouver un semblant déquilibre. Quand Amélie a fait sa rentrée en CP, jai cru cette fois que le plus dur était passé.
Mais la vie réserve toujours des surprises. Camille, à peine entrée à luniversité à Grenoble, nous annonce son mariage. Nous navons pas voulu la contrarier après tout, nous aussi avions choisi lamour jeunes. Entre lorganisation de la cérémonie et le coup de pouce pour lachat de leur appartement, une bonne partie de nos économies y est passée.
François aussi a voulu son indépendance. Un jour, il nous a demandé de laider à acheter un studio. Nous navons pas pu refuser, alors nous avons contracté un crédit supplémentaire pour laider à sinstaller. Heureusement, il a rapidement été recruté par une grande société à Paris.
Quant à Amélie, en terminale, elle a commencé à rêver détudes à Montréal. Lépoque était difficile, mais nous avons fait des sacrifices, revu notre train de vie, et réussi à mettre de côté assez pour lui offrir cette chance. Et du jour au lendemain, elle est partie loin.
Les années ont passé, et les visites se sont espacées. Camille, qui sest installée à Villeurbanne, ne vient presque plus. François a vendu son studio, sest acheté un appartement à Paris, et ses séjours à Lyon se font rares. Quant à Amélie, elle est restée au Canada après son master.
Nous avons tout donné à nos enfants : notre jeunesse, nos économies, chaque énergie disponible. Aujourdhui, ils semblent sêtre éloignés pour de bon. Je nattends plus quils nous aident, quils nous offrent un chèque ou nous invitent au restaurant. Je voudrais seulement de temps en temps un coup de fil, une visite surprise, quelques mots tendres.
Mais tout cela me semble faire partie dun autre temps. Aujourdhui, je me demande sil nest pas temps de lâcher prise et de penser enfin à nous, à vivre pour nous deux. À soixante-cinq ans, après avoir mis notre bonheur de côté si longtemps, navons-nous pas droit aussi à un peu de joie, à notre petit coin de ciel bleu ?






