SANS CŒUR… Claudine Vassilievna rentre chez elle après un passage chez le coiffeur, un plaisir qu’elle s’accorde régulièrement malgré ses 68 ans. Soudain, son mari, Yves, lui annonce qu’une mystérieuse parente est venue la voir. Claudine s’en amuse : « Quelle famille ? Je n’ai plus de parents ! ». Mais la visiteuse revient, élégante et digne, et se présente : « Je suis Galina Vladimirovna… Ma date de naissance, le 12 juin, ne vous rappelle rien ? Je suis votre fille. » Claudine, surprise, répond sèchement : « J’espère que tu n’attends ni pardon ni affection. Tu ne réveilleras pas en moi l’instinct maternel, c’est trop tard ! » Malgré les invitations de Galina à rencontrer petit-fils et arrière-petite-fille, Claudine refuse tout rapprochement. Son mari, bouleversé, lui reproche sa froideur et son absence d’empathie. Claudine lui révèle alors son secret : bouleversée par une histoire d’amour ratée et transformée en mère porteuse à 18 ans, elle a choisi d’oublier, de rebâtir sa vie en ville, sans regrets. Mais la visite de sa fille bouleverse leur quotidien : Yves s’éloigne, trouve du réconfort auprès d’animaux et de la nouvelle famille de Galina, tandis que Claudine reste seule et impassible – et se demande, en contemplant la mer, si elle a vraiment perdu son âme.

SANS ÂME…

Clothilde Dubois était revenue chez elle, sonnant la cloche dentrée dun vieil immeuble haussmannien à Lyon. Malgré ses soixante-huit printemps, elle ne renonçait jamais à son rituel au salon de coiffure du quartier. Sous la lumière blanche, elle prenait soin de ses cheveux, de ses ongles, et chaque séance semblait épousseter le voile gris du quotidien.

Clothilde, une de tes parentes est passée, annonça son mari, Jean, en levant à peine les yeux de son journal. Jai dit que tu rentrerais plus tard. Elle a dit quelle repasserait.

Une parente ? sétonna Clothilde, le regard perçant. Je nen ai plus, des parentes. Peut-être une cousine sortie des limbes probablement en quête de quelque chose. Il fallait lui dire que jétais partie à lautre bout du monde, dans un endroit impossible à retrouver.

Tu exagères Pourquoi mentir ? Elle ma paru très distinguée, grande, élégante. Elle ma rappelé un peu ta mère, que Dieu ait son âme. Ce nétait sûrement pas pour demander quoi que ce soit, ajouta Jean, rassurant à demi sa femme.

Quarante minutes plus tard, la sonnette vibra à nouveau. Clothilde alla ouvrir. En face delle, une femme denviron cinquante ans, ressemblant étrangement à feue sa propre mère. Pardessus camel, bottines en cuir, gants de cuir souple, bagues discrètes, de petites boucles doreilles en diamant étincelant, signes dun goût certain tout cela, Clothilde le nota du coin de lœil.

Elle linvita à sa table, où la tarte aux mirabelles attendait.

Eh bien, puisquil paraît quon est de la famille Moi cest Clothilde, tu peux laisser tomber le madame, on a à peu près le même âge, non ? Voici mon mari, Jean. Bon alors, cest par quel côté que tu me tombes dessus ? demanda dun ton laconique la maîtresse de maison.

La visiteuse hésita, ses joues se nuancèrent de rose :

Je Je mappelle Adèle. Adèle Vaillant. Jai eu cinquante ans le 12 juin dernier. Ça ne vous dit rien, cette date ?

Clothilde devint aussi pâle que la nappe.

Vous avez compris, murmura Adèle. Oui, je suis votre fille. Ne craignez rien, je ne viens rien réclamer. Je voulais juste poser mes yeux sur ma mère biologique. Jai passé ma vie entière sans comprendre pourquoi ma mère ne maimait pas. Elle est morte il y a huit ans. Je nai jamais su pourquoi seul mon père maimait. Il est parti il y a deux mois, et sur son lit de mort, il a tout avoué. Il vous demandait pardon, si possible, balbutia-t-elle.

Quest-ce que japprends là ? Tu as une fille ? lâcha Jean, ses lunettes glissant le long de son nez.

Il semble Oui. Je texpliquerai, fit Clothilde, lasse.

Donc cest vrai ? Tu es ma fille ? Et tu as vu ce que tu voulais voir. Tu penses vraiment que je vais pleurer, supplier, demander pardon ? Moi, je nai rien à regretter, rétorqua Clothilde. Jespère bien que ton père ta dit la vérité tout. Tu nattends pas délan maternel de ma part, ni une once damour. Je suis navrée, cest ainsi.

Est-ce que Est-ce que je peux quand même revenir ? Je vis juste en dehors de la ville. On a une grande maison à deux étages, vous devriez venir avec Jean. Vous pourriez vous habituer à lidée que jexiste. Jai porté des photos de votre petit-fils, darrière-petite-fille même. Peut-être voudrez-vous regarder ? demanda timidement Adèle.

Non. Je nen ai aucune envie. Ne reviens plus. Efface-moi de ta mémoire. Adieu, coupa Clothilde, sèche.

Jean appela un taxi pour Adèle, et la raccompagna. En revenant, il trouva Clothilde rangeant la table, lair très calme devant un vieux film muet, insensible aux remous.

Eh ben, tas vraiment un cœur de pierre ! Avec toi, on dirait létat-major de la marine, tu ne montres jamais rien Jai souvent cru te trouver dure, mais à ce point Je ne savais pas, soupira-t-il.

On sest connus, javais vingt-huit ans, non ? Eh bien, mon cher, ma vie, mon âme, on me les a arrachées bien avant toi.

Jétais une fille de campagne, et jai toujours rêvé dévasion, voilà pourquoi je me suis acharnée, meilleure élève de la classe, puis la seule à décrocher Sciences Po à Dijon. Javais dix-sept ans lorsque jai rencontré Édouard. Jen étais folle. Il avait presque douze ans de plus, mais lâge mimportait peu. Après une enfance pauvre à guetter la fin du mois, la ville me paraissait être une fête sans fin : brasseries, cafés, la crème brûlée sur les quais du Rhône

Il ne ma rien promis, mais jétais persuadée quavec cet amour, il finirait par me demander. Quand il ma invitée, un soir, à sa maison de campagne à Chaponost, jai accepté tout de suite. Avec une certitude presque tragique : je lavait lié pour toujours. Les week-ends à la campagne devinrent une routine. Assez vite, il fut clair que nous avions fait connaissance de trop près Jattendais un enfant de lui.

Je lui ai annoncé. Sa réaction ? Une joie béate, inattendue. Mais mon ventre finirait par tout trahir, alors jai posé la question du mariage. Javais dix-huit ans, majeure, prête à tout légaliser.

Tu croyais que je tavais promis le mariage ? répondit Édouard, sourcils levés.

Non, je ne tai rien promis, et je ne tépouserai pas. Dailleurs, je suis déjà marié, poursuivit-il posément.

Mais… le bébé ? Et moi, alors ?

Tu as la santé, la jeunesse, la vigueur dune statue du Trocadéro. Prends un congé à la fac. Dès que ça commence à se voir, arrête, puis tu viendras tinstaller chez nous. Nous souhaitons tant un enfant, mais ma femme, bien plus âgée, ne peut pas en avoir. Quand tu accoucheras, lenfant sera à nous. Ladministration, cest mon problème ; je ne suis pas nimporte qui à la mairie. Ma femme dirige un service à lhôpital. Pour lenfant, ne tinquiète pas. Après ça, retourne à luniversité, on te donnera même un peu dargent.

À lépoque, la gestation pour autrui nexistait que dans les limbes. Jai été, sans le vouloir, une pionnière. Jaurais pu rentrer au village, mais la honte aurait explosé la vitre de la famille.

Jai vécu chez eux, dans leur villa silencieuse près du Parc de la Tête dOr, jusquà la naissance. La femme dÉdouard mévitait, jalouse ou indifférente. Jai accouché dans leur salon, une vieille sage-femme appelée pour loccasion. On ma séparée de la fillette sur-le-champ. Je ne lai jamais revue. Dix jours plus tard, on ma prise aux mots et poliment reconduite. Édouard ma mis une liasse de billets dans la main.

Je suis retournée à la fac. Plus tard, lusine. Chambre exiguë dans une résidence ouvrière. Je suis dabord devenue chef datelier, puis responsable qualité. Beaucoup de relations, mais pas une demande en mariage, jusquà toi.

À vingt-huit ans, il fallait se caser, alors nous nous sommes mariés. Le reste, tu le sais : trois voitures, une maison pleine à craquer, un potager léché. Chaque année, les vacances au bord de la Méditerranée. Même dans les années quatre-vingt-dix, lusine a survécu. Elle fait encore ses pièces pour les tracteurs unique en France. Des miradors et des barbelés encerclent le site.

On a touché de bonnes retraites. Rien ne manque. Sauf des enfants et je ne les voulais plus. À voir la jeunesse daujourdhui soupira Clothilde.

On na pas bien vécu, toi et moi, intervint Jean, la voix tremblante. Jai voulu réchauffer ton cœur toute ma vie, sans succès. Bon, pas denfant, soit, mais tu nas jamais adopté ni chaton, ni chiot, jamais de geste pour les autres. Ma sœur ta suppliée daider sa fille, tu nas même pas laissé dormir lenfant sur le canapé.

Aujourdhui, ta fille est venue et la façon dont tu las accueillie ? Cest ta fille, ton sang Si jétais plus jeune, je demanderais le divorce ; à présent, il est trop tard. Tu es glaciale, Clothilde, glaciale.

Clothilde sentit une vague deffroi, jamais Jean ne lui avait parlé de cette façon.

Le rêve dune vie paisible venait dexploser à cause de cette fille.

Jean partit sinstaller dans leur petite maison du Beaujolais. Il sentourait de chiens errants recueillis et de chats aux pelages chamarrés, créant un refuge bizarre pour les âmes abandonnées.

Il ne passait à Lyon quà de rares intervalles. Clothilde savait quil allait voir Adèle, même quil sétait attaché férocement à larrière-petite-fille.

Toujours un peu fou, ce Jean. Tant pis pour lui, quil vive sa vie comme il veut, pensait Clothilde.

Pour elle, lenvie de connaître Adèle, ou la famille nouvelle, ne vint jamais. Seule, elle partait chaque été voir la mer en Normandie, respirer, et se sentir invincible, hors datteinte des souvenirs, dans une lumière sans âme ni larmes.

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SANS CŒUR… Claudine Vassilievna rentre chez elle après un passage chez le coiffeur, un plaisir qu’elle s’accorde régulièrement malgré ses 68 ans. Soudain, son mari, Yves, lui annonce qu’une mystérieuse parente est venue la voir. Claudine s’en amuse : « Quelle famille ? Je n’ai plus de parents ! ». Mais la visiteuse revient, élégante et digne, et se présente : « Je suis Galina Vladimirovna… Ma date de naissance, le 12 juin, ne vous rappelle rien ? Je suis votre fille. » Claudine, surprise, répond sèchement : « J’espère que tu n’attends ni pardon ni affection. Tu ne réveilleras pas en moi l’instinct maternel, c’est trop tard ! » Malgré les invitations de Galina à rencontrer petit-fils et arrière-petite-fille, Claudine refuse tout rapprochement. Son mari, bouleversé, lui reproche sa froideur et son absence d’empathie. Claudine lui révèle alors son secret : bouleversée par une histoire d’amour ratée et transformée en mère porteuse à 18 ans, elle a choisi d’oublier, de rebâtir sa vie en ville, sans regrets. Mais la visite de sa fille bouleverse leur quotidien : Yves s’éloigne, trouve du réconfort auprès d’animaux et de la nouvelle famille de Galina, tandis que Claudine reste seule et impassible – et se demande, en contemplant la mer, si elle a vraiment perdu son âme.
La vie sans éclat de Daphné