Il faut écouter sa mère
Pourquoi as-tu lair si fâchée, maman ? Tu es vexée parce que je suis heureux ? Notre relation est sérieuse, et
Une relation sérieuse, Paul, cest quand on construit quelque chose ensemble. Vous, vous vous contentez de vous balader dun appartement loué à un autre, et ça fait honte à tes parents !
Tu las invitée une seule fois chez nous ? Même juste pour prendre un café, faire connaissance ? Jamais.
Parce que tu sais très bien que si elle franchit ce seuil et voit que tu nes quun étudiant classique, partageant sa chambre avec son petit frère, tout son intérêt sévaporera !
Ce nest pas vrai ! Largent, elle sen fiche complètement ! sexclama Paul.
Ah oui ? Alors pourquoi vous nallez jamais au parc, ou boire un verre en terrasse ? Pourquoi chaque week-end, il faut absolument louer un appartement ?
Tu as déjà fait le calcul ? Au moins 150 euros par mois ! Cest tout ton salaire de livreur.
Tu travailles juste pour pouvoir jouer au propriétaire deux jours par semaine !
Claire jeta sa serpillière mouillée dans lévier, éclaboussant au passage le carrelage quelle venait de laver. Lambiance ny était pas.
Dans la chambre voisine, une porte darmoire claqua Paul, laîné, cherchait encore quelque chose.
Paul, tu comptes faire encore beaucoup de bruit ? lança Claire. On passe à table !
Maman, je ne déjeune pas, je pars, répondit Paul, apparaissant dans lencadrement de la porte, en fermant sa nouvelle veste à capuche. Et je ne serai pas là demain non plus. Ni dimanche.
Claire se retourna lentement vers son fils.
Encore ? Tu repars traîner à droite à gauche dans des Airbnbs ?
Paul fit la grimace :
Quelle importance où je vais ? Je suis adulte.
Adulte ? Claire eut un petit rire. Les adultes, eux, se paient leurs propres chaussures et ne demandent pas à leur mère de payer leur Pass Navigo.
Et les adultes ne claquent pas tout leur argent de job étudiant dans des locations éphémères ! Tu te rends compte de limage que tu donnes ?
On nest pas dans un taudis, grommela son fils. Lappart est très bien. On veut juste être ensemble, juste nous deux, sans vous, sans ses parents. Quest-ce que ça change ?
Paul, elle est plus âgée, non ? Elle devrait avoir un peu de jugeotte ! Ou elle se fiche quon roule au fond dun studio ? Pas la moindre gêne ?
Ne parle pas comme ça delle ! répliqua le fils, la voix tremblante. Tu ne la connais même pas !
Le bruit attira le père de Paul, qui les observa en silence, puis soupira et sappuya contre le chambranle.
Ça recommence… Paul, écoute ta mère, elle a raison. Tu mas demandé 40 euros la semaine dernière pour ces fichus manuels scolaires. Je te les ai donnés.
Et après, Théo ma dit que les manuels étaient gratuits pour vous ! Il ta vu au supermarché, le soir, avec ta Charlotte. Vous repartiez chargés de sacs. On parie que ce nétaient pas des livres de classe dedans ?
Paul rougit.
Je lui ai acheté un cadeau. Jen ai le droit !
Avec mon argent ? François sapprocha. Bien. Puisque tu as de quoi louer des apparts et acheter des cadeaux aux filles, tu as assez pour te payer tes repas et tes fringues aussi.
À partir de maintenant, ton père et moi ne te donnons que largent du bus et de quoi manger le midi. Le reste, à toi de te débrouiller.
Très bien ! Paul attrapa son blouson et quitta lappartement. Je me débrouillerai !
La porte claqua, Claire se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains.
François, cest insensé ! Trois mois ensemble, et ils vivent déjà à lhôtel chaque week-end. Quelle fille bien ferait ça ? À mon âge, je tenais ta main dans les jardins du Luxembourg pendant un an !
Les temps changent, Claire, François sassit, un verre deau à la main. Au fond, ce nest même pas une question de morale. Il profite de nous.
Il débarque, vide le frigo, demande quon lave et repasse ses affaires, et tout largent quil gagne file dans la poche de cette Charlotte. Ce nest plus possible.
Il faut casser leur couple, dit Claire avec détermination. Elle a une mauvaise influence sur lui. Il sest refermé, il devient insolent.
Avant, il participait au moins à la maison. Maintenant, il ne pense quà elle !
Son mari opina en silence.
***
Pendant tout le week-end, Claire tourna en rond dans lappartement. Théo, le petit, faisait profil bas pour éviter une explosion, tandis que François bricolait ostensiblement dans la salle de bains. Le dimanche soir, Paul rentra enfin.
On a de quoi manger ? grommela-t-il en se dirigeant vers la cuisine.
Le frigo est presque vide, Paul, répondit Claire sans quitter son portable des yeux. On sest dit que, puisque tu es si autonome, on ferait les courses juste pour Théo et moi.
Après tout, tu as un job étudiant. Tu sauras bien tacheter à manger.
Paul écarquilla les yeux.
Vous rigolez ? Vous allez me laisser crever de faim ?
Ce nest pas une question de faim, intervint François du salon. Il suffit de gérer ton budget.
Au lieu de tout claquer pour deux nuits ailleurs, achète-toi de la viande, des légumes, du riz. Ça suffit largement. Cest à toi de voir.
Vous cherchez juste à me mettre dehors ! cria Paul. Cest à cause de Charlotte, hein ? Vous ne pouvez pas la supporter !
On sen fiche de ta Charlotte, Paul, répondit Claire en relevant les yeux. On ne la jamais vue.
Mais le fait quelle accepte que tu dépenses jusquau dernier centime pour elle, alors que tu vis encore sur le dos de tes parents, ça en dit long.
Elle est plus âgée ? Elle travaille ?
Elle est en master ! se défendit Paul. Et elle donne des cours particuliers à côté.
Et elle fait quoi de son argent ? demanda calmement Claire. Elle contribue à votre nid douillet ?
Ou elle se contente de profiter des cadeaux dun étudiant de dix-neuf ans ?
Elle paie les courses ! mentit Paul, détournant aussitôt le regard.
Tu mens, trancha Claire. Paul, écoute-moi. Cette fille profite de toi, elle ne fait que recevoir.
Cest facile : un garçon arrange tout, paye tout, amuse tout le monde. Dès quil ne peut plus payer, elle disparaîtra.
On verra bien ! répliqua Paul, en claquant la porte du frigo. Merci de ta sollicitude, maman !
***
Claire tint bon. Elle nacheta pas ses yaourts préférés à Paul, nalloua plus dargent de poche, et ne repassa même plus ses chemises.
François la soutenait, quoiquil lui arrivât parfois de vouloir glisser un billet à Paul en douce, mais Claire dun regard stoppait net toute tentative.
Elle savait : céder maintenant, et Paul finirait par croire quil a toujours raison, et leur montera sur la tête.
Le mercredi soir, la tension monta dun cran Paul fouillait nerveusement les poches de ses vestes dans lentrée.
Maman, tas pas vu mon billet de cinquante euros ? Il était dans mon vieux coupe-vent.
Non, répondit Claire sans lâcher sa planche à repasser du regard. Tu as déjà tout dépensé de ton job alors quon est à la moitié de la semaine ?
Il me le faut Javais promis à Charlotte des places de théâtre, marmonna-t-il en vidant encore une poche. Et mince Théo ! Taurais pas pris mon argent ?
Théo, douze ans, passa la tête par la porte :
Tu rigoles ? Tu mas jamais rendu les dix euros de la dernière fois. Alors lâche-moi.
Je crie pas ! sagaça Paul, haussant encore la voix. On ne peut rien laisser traîner ici, tout disparaît !
Le théâtre, donc ? Claire ne put se retenir. Comment tu comptes aller à la fac demain, sans un sou ?
À pied ? Peut-être que Charlotte temmènera en Uber, elle doit être assez indépendante non ?
Maman, arrête Cest normal, on est adultes, on a besoin de notre espace. Tu comprends pas
Si, je comprends très bien, coupa Claire en posant le fer à repasser. Je vois bien comme Charlotte profite de ta naïveté.
Elle a vingt et un ans, tu es tout vert, prêt à tout pour son sourire. Elle économise son argent en dépensant le tien.
Alors, essaye donc : dis-lui que tu nas rien pour ce week-end, propose-lui une simple balade. Regarde ce quelle te répondra.
Aucun problème ! lança Paul. Tu verras, elle restera avec moi. Elle maime !
Nous verrons bien. Mais tes cinquante euros, je ny ai pas touché.
Le jeudi et vendredi, Paul traîna une humeur massacrante. Il tenta demprunter de largent à son père, mais François, fidèle à leur accord, haussa les épaules :
À toi de gérer, mon garçon. Tu es autonome maintenant.
Le samedi matin, Paul ne partit pas à laube comme à son habitude. Il resta à la cuisine, mâchonnant un bout de pain.
Son téléphone vibrait sans arrêt sur la table.
Alors, ces relations sérieuses, on demande déjà des comptes ? lança Claire tout en se servant un café.
Paul ne répondit pas, mais son visage se crispa. Un message safficha :
« Paul, cest une blague ? Jétais prête. On sétait mis daccord. »
Elle râle ? Claire le rejoignit. Tu lui as dit quil ny a pas dargent pour louer lappart ?
Oui, souffla Paul. Elle dit que je suis irresponsable, que jaurais dû économiser ou trouver une solution Elle rajoute quelle a annulé du shopping avec ses copines pour venir ce week-end.
Charmant, ironisa Claire. Cest donc à toi seul dassurer tout le programme ? Elle na pas proposé de partager les coûts, dorganiser elle-même quelque chose ?
Maman, arrête Cest à moi de payer, cest comme ça. Une fille, ça ne doit pas payer.
Une femme qui respecte son copain ne lamène pas à sendetter juste pour rester avec elle dans un appart loué ! Paul, ouvre les yeux : elle ta bien dressé.
Le portable sonna, Paul hésita, puis décrocha :
Oui, Charlotte Je tai dit que ça na pas marché. Le propriétaire a augmenté le prix, jai mal calculé On pourrait juste aller au ciné ou venir chez toi ?
Claire entendit des bribes à travers le combiné : « chez mes parents cest non tu avais promis je ne vais pas traîner au froid débrouille-toi »
Claire en avait mal pour son fils : il était devenu tout pâle en un instant.
Charlotte, écoute Non, pas mon père, je ne peux pas emprunter, cest pas maman, maman Cest juste que jai pas dargent ! Allô ? Allô ?
Il fixa lécran elle avait raccroché.
Alors ? Claire prit sur elle pour garder le ton ferme. Tu fais quoi à présent ? Braquage de banque ou tu enlèves enfin tes œillères ?
Paul bondit, renversant sa chaise.
Merde, jen ai marre ! Il attrapa sa veste et sortit en trombe.
***
On ne le vit pas de la journée. Claire était rongée dinquiétude. François maugréait quils étaient allés trop loin, mais Claire tenait bon. Paul rentra tard, la veste trempée, lair abattu.
Paul, que sest-il passé ? demanda-t-elle en courant vers lui.
On sest vus au centre commercial, raconta-t-il en enlevant sa veste mouillée. Elle était avec son amie, Élodie. Je voulais savoir pourquoi elle mavait menti sur leur week-end ensemble. Mais elle nétait même pas gênée.
Claire lui fit signe de sasseoir. François émergea du salon, silencieux.
Elle avait des sacs de grandes marques avec sa copine, enchaîna Paul. Je lui ai demandé : Charlotte, tu me dis que tas même pas de quoi prendre le métro, mais tu dépenses une fortune en fringues ? Elle ma lancé un regard dégoûté
Elle a juste dit : Paul, arrête de me couvrir de honte devant les gens. Si tu as des problèmes dargent, ce nest pas à moi de menfermer à la maison !
Et alors ? demanda François, la voix calme.
Jai dit que cétait injuste, que javais pris des extras au boulot pour elle Quà cause delle, je mengueulais avec vous.
Elle a ri et répondu : Cétait ton choix de vouloir jouer les adultes. Je tai jamais demandé ces apparts. Ça tarrangeait dêtre le mec cool, et maintenant tu te plains ?
Claire sentit un énorme soulagement. Enfin, le masque tombé ! Ils restèrent longtemps à discuter, tous les trois. Paul se calma. Il promit à sa mère de rompre avec Charlotte.
Claire lui expliqua simplement : quil ait une petite amie, cétait normal, ils navaient rien contre. Mais il fallait choisir une personne qui le respectait. Une mère ne donne jamais de mauvais conseils
Car au fond, dans la vie, il faut écouter ceux qui vous aiment vraiment ; un cœur sincère ne cherche jamais à profiter de vous, il veut simplement votre bonheur.







