Mon père nous a quittés un matin brouillé, laissant à ma mère une montagne de dettes comme une pile de vieux journaux humides dans un coin sombre de Paris. À partir de ce jour-là, mon droit à lenfance sest effiloché au fil des heures pluvieuses.
Quand javais 10 ans, et que mon petit frère, Étienne, nen avait que 3, notre père a disparu, attiré par une autre femme, plus belle, disait-il, que notre mère. En partant, il nous a abandonnés avec lappartement quils avaient acheté au crédit, Boulevard de Belleville. Tant que mes parents vivaient ensemble, jallais dans un bon collège, je participais à des concours de dictée, à des ateliers de peinture et je jouais au basket sur lasphalte du quartier. Mais la séparation a balayé tout ce décor dun revers de main. Maman, Madeleine, a pris deux emplois : femme de ménage dans un vieil immeuble haussmannien le matin, puis garde-malade dune grand-mère solitaire à Saint-Ouen le soir.
Jai dû quitter mon collège pour un établissement plus proche du foyer, rue de Ménilmontant, où le goudron suintait et les rêves semblaient écrasés sous les pas. Jai arrêté le basket, car maman me confiait toujours la garde dÉtienne dès quelle quittait la maison. Lappartement, soudain plus petit, résonnait de bruits étranges et dinquiétudes.
Jai fini le lycée, jai traversé la fac de droit à Nanterre comme on traverse un champ de brume, puis jai décroché un premier boulot. Mon enfance, elle, avait fui avec la Seine sous les ponts.
Elle ma été arrachée comme une page de carnet. Un père parti, assoiffé de liberté, une mère qui me laissait toujours Étienne dans les bras. Il y a peu, jai enfin soldé lhypothèque : centaine après centaine deuros, nuit après nuit blanchie devant lécran. À 22 ans, jai décidé de commencer à économiser pour acheter un appartement à moi, quelque part où le soleil entre sans effraction.
La vie sest adoucie, comme le café trop dilué quon boit à la terrasse dun bistrot après la pluie. Mais il y a eu un rebondissement étrange : avec la dernière mensualité du crédit, mon père est réapparu, comme un personnage flou dun rêve. Lassé, il a choisi de rentrer dans la famille, comme on choisit un vieil imperméable. Maman rayonne, son bonheur éclabousse la cuisine et les rideaux. Mais pour moi, tout cela na pas de sens : il ne sest pas occupé de nous, na rien payé, a laissé cette dette gigantesque qui suintait dans chaque recoin de lappartement et voilà, il aimerait sinstaller parmi nous. Qui a dit que son retour était une fête ? Ma mère, Catherine, elle, savoure chaque instant. Mais moi, je ne supporte pas de les regarder tous les deux ensemble, comme dans une scène de théâtre absurde, où tout semble normal alors que rien ne lest.







