Jétais en couple avec ma copine depuis cinq ans. On vivait dans des villes différentes Paris pour elle, Lyon pour moi pour des raisons professionnelles, mais on sappelait chaque jour comme deux ados lors dune crise damour. On faisait des plans, même des plans sérieux : je réfléchissais de plus en plus à la demander en mariage, histoire denterrer cette distance avec une alliance. Je lui faisais confiance comme on fait confiance à un bon fromage laissé au frais : jamais elle ne mavait donné la moindre raison de douter.
Un jour, voilà que je reçois un appel dun numéro inconnu. Je décroche, curieux. Au bout du fil, un homme calme, poli, presque trop poli pour la région parisienne. Il se présente sans détour :
Je ne cherche pas dennuis. Je tappelle parce que, franchement, tu as le droit de savoir un ou deux trucs.
Il mexplique quil est ingénieur réseau (je crois que jaurais préféré plombier) et quil avait récemment commencé à fréquenter une fille. Rien de bien méchant des textos, des cafés au bord de la Seine, un flirt innocent ce moment sympa où lon découvre lautre et, surtout, où lon espère quil ou elle est célibataire. Apparemment, la demoiselle navait jamais mentionné quelle était déjà en couple. Tout semblait normal, jusquau jour où un détail a chiffonné notre ingénieur.
Il en a parlé à un pote, qui sortait lui aussi avec quelquun. Il donne son prénom Camille et là, malaise. Son pote devient silencieux, demande une photo, puis chute de croissant : il lui sort, tout net :
Barre-toi de là, mec. Cette fille est en couple officiel depuis cinq ans.
Apparemment, cétait loin dêtre une rumeur. Un secret de polichinelle dans le quartier ! Le pote va jusquà me décrire : le garçon qui vit à Lyon, pendant quelle travaille à Paris, et qui, du coup, « permet » certaines libertés parisiennes. Pour faire bonne mesure, il ajoute que Camille sort aussi avec un autre type, ingénieur lui aussi quelquun quil connaît de loin, mais que son copain connaît de trop près. Ce fameux ingénieur est dailleurs au courant du couple, mais sen contrefiche royalement.
À ce moment-là, notre ingénieur du réseau réalise quil nest définitivement pas face à une héroïne romantique perdue entre deux villes mais bien à une virtuose de la double (voire triple) vie. Trois relations parallèles, dont une avec lui qui tombe des nues, un autre ingénieur complice, et moi, landouille de service.
Il me dit qu’en découvrant tout ça, il a pensé à la fraternité masculine si les femmes ont la sororité, nous on a la solidarité pot-au-feu ! Il a trouvé mon numéro sur les réseaux sociaux et, gentleman quil est, il préfère passer un coup de fil au lieu dun message.
Si tu veux des preuves, demande, je te balance tout. Moi, je nai rien à cacher.
Je lui dis : « Vas-y ». Trois minutes plus tard, ma boîte mail prend feu : captures décran, messages vocaux, selfies, et rendez-vous dans des bars où je croyais quon partageait des souvenirs exclusifs. Sa façon de lui parler cétait du copier-coller. Les mêmes phrases, les mêmes compliments sucrés, les mêmes promesses en carton.
Là, coup de poignard : je ressens un tel resserrement dans la poitrine que jai cru que jallais finir Place du Panthéon, mais dans la mauvaise boîte. Je laimais, Camille, jétais en train de refaire tout mon avenir autour delle. Je voulais quitter Lyon, acheter une petite bague pas trop kitsch, recommencer quelque chose à deux.
Je lappelle, je mets cartes sur table. Elle ne nie pas, non. Dabord, elle minimise, comme si tout ça nétait quun simple malentendu à la boulangerie après la fermeture. Ensuite, elle se met en colère, parce « quon se mêle de sa vie ». Et puis, larmes à lappui, elle dit quelle est perdue, quelle « ne savait pas où elle en était », quelle naurait jamais voulu que japprenne ça « de cette façon ».
Jai raccroché.
Et cest là que jai compris un truc douloureux mais utile : il ny a pas que les hommes qui trompent. Certaines femmes aussi collectionnent les cœurs comme dautres collectionnent les timbres, mènent plusieurs vies de front et nont pas le moindre scrupule.
Oui, jai perdu une relation. Mais je remercie ce gars qui, sans même me connaître, a eu la décence de mavertir. Sinon, aujourdhui, je serais fiancé à une professionnelle du double ou triple jeu avec le cœur au vestiaire et la dignité dans le métro.







