Rien, chère maman ! Tu as ta maison, non ? Cest là que tu habites. Ne viens plus ici sauf si on tinvite.
Ma mère habite dans un petit village agréable, posé au bord de la Loire. Juste derrière chez elle commence une bande boisée où, chaque saison, on cueille des kilos de mûres et de champignons. Depuis gamine, je vadrouille basket au bras à travers ces clairières familières et je savoure ce tête-à-tête avec la nature. Jai épousé mon compagnon de lycée, dont les parents habitent tout près, mais de lautre côté de la route sans accès direct à la rivière ou à la forêt. Du coup, quand on descend de Paris, on sinstalle chez ma mère.
Ma mère a pas mal changé récemment, sans doute à cause de l’âge, ou alors par jalousie envers son mari, allez savoir. Nos séjours se transformaient souvent en disputes, et gérer les conflits poliment devenait mission impossible. Quand jai passé quelques nuits chez mes beaux-parents, ma mère a réussi à se fâcher aussi avec ses propres amis, pour des histoires insignifiantes. Ma belle-mère était tellement vexée quelle a crié à tout-va, la rue entière a profité du concert de rancœurs.
Un mois plus tard, les esprits sapaisent, et mon mari propose soulagé : On devrait construire notre propre maison, histoire davoir la paix ! Quon ait enfin un chez-nous.
Trouver un terrain à prix raisonnable nous a pris des lustres, mais on y est arrivé. Mes beaux-parents se sont portés volontaires pour superviser les travaux. Mon beau-père na pas lâché le chantier dune semelle.
Mais ma mère, elle, fut lexception sportive : venue prodiguer des conseils, elle critiquait tout ce qui avait été fait et, pour la tranquillité, on repassera. Bref, construire cette maison, franchement, cétait du grand sport.
Un an après, la maison était prête. On espérait enfin respirer, eh bien non. Ma mère refusait toute pause dans les visites, reprochait notre ingratitude, jurait quelle naurait plus daide. Sans mentionner que mon mari avait toujours réparé son toit, tondu la pelouse, bref, tout le petit outillage.
Un jour, elle ma asséné, thé à la main :
Pourquoi tu viens encore ici ? Reste avec tes Parisiens et quand tu pointes le bout du nez, tu joues à lhéritière !
C’était la goutte de trop pour mon mari, qui sest approché delle, serein, mais avec quelque chose dans le regard qui a poussé ma mère vers la porte :
Quest-ce que tu fais, mon gendre… ?
Mais rien, chère maman ! Tu as ta maison, alors reste-y. Tu ne viens plus ici à limproviste, sauf invitation de notre part. Laisse-nous au moins un week-end peinards ! Si tas besoin, tu appelles sil y a le feu, promis, on débarque !
Le feu ? Comment ça, un feu ?
A ces mots, ma mère a filé vers la sortie plus vite quune Parisienne devant louverture des soldes. Jessayais de garder mon sérieux, puis jai vu son regard affolé en direction du portail et jai su que jallais éclater de rire. Mon mari, plus calme, a levé les mains :
Bon, daccord, jai peut-être poussé un peu avec lhistoire dincendie…
Non, juste ce quil fallait.
On a ri ensemble, repensant à la tête de ma mère. Depuis, on savoure une paix royale dans notre nouveau chez-nous. Ma mère n’ose plus venir sans préavis, accepte laide de mon mari mais sur le mode oui-non, aussi succinct et efficace quun agent SNCF. Je crois quelle a toujours la trouille… quon débarque avec les pompiers et le camembert fondu.





