La Relève en Douceur : Deux semaines de pause pour une mère débordée dans un centre de cure aux abords de la forêt, entre routines, rencontres et découverte de soi

Le changement discret

Lautocar sarrêta brusquement, et les passagers se levèrent tour à tour, tâtonnant les montants avec leurs sacs. Aline fut la dernière à descendre. Un léger tiraillement se fit sentir dans son genou alors quelle posait pied sur la neige tassée et grise. Lair mouillé de février sengouffra sur son visage, chargé dune odeur de fumée de cheminée et deffluves résineuses venues du bois foncé derrière les bâtiments.

Face à elle, sétendait le long pavillon du centre thermal, ses fenêtres identiques alignées. Au-dessus du portail, une ancienne enseigne décolorée portait le nom de létablissement, surmonté du blason de la ville. Tout autour, le paysage si caractéristique de ces lieux : quelques sapins trapus longeaient lallée, des massifs de béton dénudés de fleurs, et de rares silhouettes éparses traînaient des valises.

« Le bon, lattestation, la carte didentité, » énonça sèchement la femme derrière la vitre de laccueil, sans lever les yeux.

Aline glissa sa pochette plastique dans la fente. Lodeur de papier mêlé à une senteur de parfum bon marché flottait dans lair. Derrière elle, quelquun soupira lourdement tandis quune valise à roulettes raclait le sol.

« Pour combien de temps le séjour ? » demanda la secrétaire en feuilletant rapidement les papiers.

« Deux semaines. »

« Très bien. Troisième pavillon, deuxième étage, chambre deux cent six. Le médecin vous verra demain, cabinet numéro sept. Les repas suivent lhoraire, vos tickets sont dans la pochette. Suivant ! »

La pochette lui revint avec une carte magnétique et une pile de tickets. Aline se poussa pour ne pas bloquer la file. Une scansion lourde lui trottait dans la tête : « Deux semaines. Deux semaines sans faire de soupe, sans vérifier les devoirs, sans allumer lordinateur la nuit. »

Elle avança difficilement sa valise le long du chemin verglacé. Lune des roues butait sans cesse, tentant déchapper dans un talus de neige. Le hall du troisième pavillon sentait le chou bouilli et leau de Javel. Sur le mur, un panneau daffichage portait des feuilles jaunies : planning des soins, affiche dun concert daccordéon, annonce dun atelier de marche nordique.

Lascenseur fonctionnait, mais ses portes grinçaient si violemment quAline recula dinstinct. Elle choisit lescalier, traînant son bagage à la force du poignet. Le couloir, au deuxième étage, ressemblait à un tunnel sans fin. Les néons bourdonnaient au plafond. Des numéros de chambre ornaient les portes, parfois agrémentés de dessins denfants : un soleil, une petite maison, un sapin.

La deux-cent-six se trouvait au milieu du couloir. Aline frappa par politesse, puis entra.

Deux lits de fer, couverts de plaids gris, lattendaient. Au centre, une table de nuit, près de la fenêtre une table couverte dune toile cirée à carreaux. Sur lun des lits, un pyjama plié, un sac sur la chaise. De la salle deau, elle percevait le bruit dun robinet.

« Entrez, entrez, » lança une voix féminine. « Jarrive. »

Aline déposa son bagage près du lit libre et jeta un coup dœil à la chambre. La fenêtre donnait sur le bois, la pluie fine glissait sur la vitre. Le radiateur murmurait doucement.

Une femme dune cinquantaine dannées, menue, le visage rond et les yeux noirs pétillants, sortit de la salle de bains, les cheveux enroulés dans une serviette.

« Ma colocataire ? » demanda-t-elle en souriant. « Je mappelle Amélie. »

« Aline. »

Elles se serrèrent la main, maladroitement, comme deux inconnues dun compartiment de train. Amélie, sans façon, commença à ranger dans larmoire ses plaquettes de médicaments.

« Vous êtes là pour combien de temps ? »

« Deux semaines. »

« Parfait ! Moi, trois. Cest la troisième fois que je viens, » dit-elle avec une petite fierté. « On sy fait, vous verrez. Au début on se dit : cures, vieux, morosité. Puis Lair, le rythme, les soins et surtout, personne pour vous déranger ! »

Aline acquiesça, sans trouver quoi répondre. Elle sortit de la valise un pantalon de sport, de grosses chaussettes, une robe de chambre. Elle regarda ces objets comme venant dune autre vie : celle où elle aurait du temps pour la sieste et les promenades.

« Vous êtes ici pour quel traitement ? »

« Orthopédie et système nerveux. Le dos, le genou » Aline fit un vague geste de la main.

« Ouh là, il y en a beaucoup qui viennent pour ça ! Je suis du cœur, moi. Et les nerfs, bien entendu, qui nen a pas ? » soupira Amélie. « Mari, enfants, boulot tout sur mes épaules ! »

Aline hocha à nouveau la tête. Elle navait pas envie de parler de son mari. Depuis deux ans, il nétait plus là : seulement quelques euros de pension versés sur le compte et de rares coups de fil à leur fils.

« On ira dîner ensemble au réfectoire ? » proposa Amélie. « Il vaut mieux, cest la foule là-bas, pas question de ségarer ! »

« Daccord. »

À lheure du dîner, une queue sétirait devant la cantine. La salle était basse, ornée de vieux lustres, les tables à manger par quatre ou six. Des dames en blouses blanches faisaient circuler les plateaux. Lodeur de poisson à létuvée se mélangeait à celle de la compote.

Aline et Amélie prirent place à une table libre. Deux autres vinrent aussitôt sinstaller: un grand homme grisonnant en sweat et une femme corpulente au rouge à lèvres éclatant.

« On peut se joindre à vous ? » demanda lhomme. « À deux, cest triste. Moi, cest Gérard. Elle, cest Monique. »

« Aline, » se présenta-t-elle. « Et Amélie. »

« Voilà, la tablée est plus vivante, » lança Monique avec entrain. « Je viens chaque année ! Dabord par la caisse de la mairie, maintenant je paie. On ne se repose pas chez soi, trop de petits-enfants, le jardin, les voisins »

« Vous venez doù ? » senquit Gérard auprès dAline.

« De Tours. »

« Ah, la grande ville ! » plaisanta-t-il. « Moi, je suis dAngers. On est tout un groupe cette fois, » désigna-t-il dun geste derrière lui. « On se verra sûrement, le soir, on fait des parties de belote dans le hall. »

Aline sourit poliment. La belote ne la tentait guère, mais lidée de rester là, simplement assise, sans avoir à courir, lui semblait douce.

Le repas était simple : orge perlé au poisson, salade de betteraves, compote de fruits secs. Aline remarqua quelle mangeait tranquillement, non plus à toute allure, entre un appel de sa cheffe et un message de la professeure de son fils.

Après le dîner, Amélie proposa une marche jusquau bois.

« Autant prendre lair tant quon y est ! »

Elles sortirent sur lallée. La forêt sétendait toute proche, neigeuse entre les troncs sombres des sapins. Les lanternes égrenaient sur le chemin leurs halos jaunes. On entendait au loin des éclats de rire sourds, des portes claquaient.

« Vous travaillez toujours ? » demanda Amélie.

« Oui, comptable. Dans une société commerciale. »

« Oh, un poste de confiance ! Moi, je suis professeure de français au collège. Vingt-cinq ans. Je songe à » Elle sarrêta, fit un geste las. « Enfin, la cure, cest ma bouée de sauvetage. »

Aline se dit quelle aussi navait plus eu de bouée depuis longtemps. Les dernières années, elle navait fait que surnager : bilans, échéances, réunions parents-profs, listes interminables. La cure avait lair dun point-virgule, mais un point-virgule embarrassé, comme si elle séchait un cours.

Elle dormit mal la première nuit. Sa compagne de chambre respirait paisiblement. Au loin, une porte claqua dans le bâtiment, des voix résonnaient. Aline fixait le plafond, rongée par linquiétude familière : appeler son fils, vérifier ses mails, écrire à sa supérieure. Le téléphone dormant sur la table de nuit renvoyait son rectangle noir. Elle consulta lheure, ouvrit ses messages, puis referma tout aussi vite. Elle dut se forcer à poser lappareil face contre la table.

Le lendemain matin, tout recommença par la queue devant le médecin. Dans le couloir du premier pavillon, dautres en peignoirs ou en survêtements, leur dossier à la main. À la télé, une émission sur le jardinage. Latmosphère mêlait odeurs de café dautomate et de médicaments.

« Vous êtes par numéro ou par ordre darrivée ? » lança une dame coiffée dun bonnet tricoté assise à côté dAline.

« Jai un ticket, » répondit Aline en montrant le papier.

« Vous passerez après moi, alors. Parce que certains essaient de forcer le passage ici. »

La dame se remit aussitôt à se plaindre de sa tension à sa voisine. Aline écouta dune oreille, lœil rivé à la porte du cabinet. Étrange de se retrouver parmi ces gens discutant prescriptions et analyses, quand ses pensées restaient emplies de réunions et déchéances, désormais si loin pourtant.

Le médecin était un homme sec, portant des lunettes. Il consulta rapidement son dossier et posa des questions dusage.

« Vos plaintes ? »

« Le dos, le genou grande fatigue, sommeil mauvais. »

Il hocha la tête, nota quelques mots.

« On va vous prescrire de la gymnastique, piscine, massage lombaire, physiothérapie. Et surtout, un rythme : coucher avant vingt-trois heures, promenades, moins de téléphone. »

Aline eut un sourire.
« Voilà ce qui sera le plus dur. »

« Ici cest plus facile quà la maison, » répondit-il du même ton. « Profitez-en. »

Le programme des soins structura ainsi ses journées, lui imposant un temps à elle étrangère. Matin : gymnastique dans une grande salle lumineuse, où la monitrice montrait les exercices avec des bâtons et des balles de mousse. Puis la piscine petite, carrelée de bleu, leau piquait aux yeux tant elle sentait le chlore. Laprès-midi, massage : une infirmière aux mains agiles lui déliait le dos, et Aline découvrait le plaisir de ne rien avoir à faire.

Les files dattente devant les machines devinrent des lieux de conversation. Chacun se présentait, échangeait ses histoires comme dans un compartiment du Paris-Nice. Amélie fut vite adoptée par les habitués : Monique, une autre dame aux boucles doreilles voyantes, et ce même Gérard.

Toujours un peu en retrait, Gérard se trouvait pourtant toujours dans les parages. En gymnastique, il se plaçait juste derrière Aline ; à la piscine, il occupait la ligne dà côté ; au repas, il sasseyait souvent en face.

« Vous nagez à la perfection, » lui glissa-t-il un jour en sortant de leau.
« Vous ne buvez pas la tasse, au moins ! »

« Je faisais partie dun club, petite. Après, plus ltemps »

« « Pas le temps », ce nest pas une maladie, » répliqua-t-il. « Suite à mon infarctus, jai compris que « pas le temps » cest de la blague. Jai fini par en trouver, du temps. »

Aline hésita, leurs regards se croisèrent. Elle remarqua sous sa blouse la fine cicatrice courant sur son torse.

« Vous avez eu peur ? » osa-t-elle.

« Oui, » répondit-il franchement. « Mais après, on shabitue à lidée quon nest pas éternel. Et alors on choisit plus soigneusement comment dépenser ses jours. »

Ces mots la touchèrent. Elle repensa à ce jour où, clouée au lit par la fièvre, elle ouvrait quand même son ordinateur pour répondre à ses mails et compter largent des autres. Personne ne lui avait dit de se reposer. Elle non plus.

Le soir, dans le hall du troisième pavillon, un groupe se rassemblait : des joueurs de cartes, des amateurs de télé. Sur une desserte, le distributeur deau chaude et une boîte de sachets de thé. Lodeur du café soluble et des petits gâteaux maison flottait dans lair.

Aline passait dabord sans sarrêter, hésitant à sinstaller seule avec son roman. Mais un soir, Amélie la tira littéralement par la manche.

« Allez, viens, je te présente la bande ! Tu ne vas pas tisoler dans ta chambre ! »

Elles rejoignirent une table près de la télévision. Gérard était déjà là, brassant un jeu de cartes.

« Un tarot ? Ou une belote ? »

« Je ne suis pas douée, » avoua Aline.

« On texpliquera, » assura Monique.

Le froissement des cartes accompagna leurs éclats de voix et les discussions. Dabord maladroite, Aline apprit vite à se détendre : rien dimportant nétait en jeu, et perdre navait aucune conséquence. Rester avec les cartes en main, ce nétait rien.

Les conversations portaient sur des choses simples : la météo, le dessert du jour, linfirmière la plus douée pour les massages. Mais parfois, quelque chose de plus profond affleurait.

« En y repensant, » dit Monique un soir, les yeux sur ses cartes, « Je me disais quavec les enfants petits, je rêvais quils grandissent pour vivre enfin Or, ils sont grands, mais ils ont toujours besoin de moi. Pour garder les petits-enfants, un coup de main, un prêt On peut pas leur dire laissez-moi tranquille, je suis épuisée. »

« Pourquoi pas ? » murmura Aline.

Monique sembla surprise.
« Cest quon est leur mère, on les aime. »

Aline repensa à la veille de son départ, quand son fils avait demandé : « Qui va faire à manger en ton absence ? » Et elle, fatiguée, avait quand même cuisiné, au lieu de commander une pizza.

« On peut être mère et dire quon est fatiguée aussi, » souffla-t-elle. « Et le dire. »

« Qui nous la appris ? » renchérit Amélie. « On ne nous a appris quà supporter. »

Ils se turent. Dà côté, quelquun partit dun grand éclat de rire, la télé crachait la voix fausse dune chanteuse à robe pailletée.

Les jours senchaînèrent, réglés comme du papier à musique. Le réveil, la gymnastique, les repas, les soins, la promenade, le salon du soir. Peu à peu, Aline guettait des petits moments dans cette routine.

Elle attendait la séance de gymnastique, le réveil lent de ses muscles. Lenfermement sourd et apaisant sous leau du bassin. Le massage, où elle abandonnait enfin toute volonté.

Mais ce quelle finit par attendre le plus, ce furent les petits échanges avec Gérard. Jamais intrusif, il ne posait pas de questions inutiles. Parfois ils sinstallaient au bord dune fenêtre, leur thé à la main, contemplant le bois sombre, en silence. Dautres fois, il racontait des anecdotes : la fermeture de lusine chez lui, ses années de moto, aujourdhui la peur de trop séloigner au volant.

« Et vous, vous craignez quoi ? » lui demanda-t-il un soir.

Aline sapprêta à répondre bêtement « le vide » ou « les serpents », puis sarrêta.

« Jai peur que tout reste pareil, » laissa-t-elle tomber, surprise par sa propre sincérité. « Que je vive toujours comme maintenant : boulot, maison, bilans, réunions, listes à cocher et que ce soit ça jusquà la retraite. Après »

Elle se tut. Gérard termina pour elle :
« Après, on na plus la force de tout changer. Je comprends »

Ils restèrent silencieux.

« Quest-ce que vous voudriez changer ? » demanda-t-il.

« Je ne sais plus, » répondit-elle tout simplement. « Je me rappelle même plus ce que jaime. On me demande toujours quelque chose, voilà tout ce que je sais »

Il fit oui de la tête, sans surprise.

« Ici cest bien, parce que quon veuille ou non, chaque journée se ressemble, » dit-il. « Et cest comme ça quon distingue vraiment ce qui est à soi, de ce quon nous impose de lextérieur. »

Aline trouva que cétait si vrai. Ici, rien ne dépendait delle. Le planning était fait, les repas servis, le lit fait. Elle se permit de rester à ne rien faire, les yeux dans le paysage, sans culpabilité. La neige salourdissait sur les branches, des promeneurs senrubannaient de leurs écharpes sous la lumière pâle.

Le septième jour, son fils appela.

« Maman, il est où le chargeur de la tablette ? » fit-il sans salut.

« Dans le tiroir à droite du bureau, » répondit-elle. « Et toi, ça va ? »

« Ça va. Papa vient me chercher demain. Tu rentres quand ? »

« Dans une semaine. »

« Cest long, » gronda-t-il, un brin vexé.

« Il faut que je me soigne. Jen ai besoin. »

Elle sétonna davoir répondu si calmement, sans sexcuser, sans promettre de rentrer plus tôt.

« Bon amuse-toi bien alors. »

Aline resta un long moment assise, le téléphone à la main. Mélangées, angoisse et soulagement. Pour la première fois, elle sétait autorisée à nêtre pas que mère, mais simplement personne nécessitant des soins.

Le soir, le hall accueillit une « soirée de bienvenue » pour les nouveaux. Sur un guéridon, théière, assiettes de biscuits, petite enceinte diffusant de la musique. La responsable culturelle proposait des jeux mais la plupart préférait bavarder.

Aline, tasse en main, écoutait des histoires de jardins, de divorces, de petits-enfants. Elle se découvrait participante dune étrange communauté provisoire, liée uniquement par le fait den être sortie, pour un temps, de la vie ordinaire.

Soudain, Gérard sassit près delle.

« Moi, je repars demain, » dit-il bas.

Aline eut un sursaut. Pourtant, chacun avait sa propre date de départ.

« Déjà ? »

« Dix jours, envolés Il faut rentrer. Jai un chien, cest la voisine qui le nourrit. »

« Je vois » répondit-elle, sans savoir quoi ajouter.

Silence.

« Prenez soin de vous, là-bas, » dit-il soudain. « Ne donnez plus tout à votre travail. Gardez un peu pour vous. »

« Jessaierai »

Il lui sourit, la contempla comme sil voulait garder quelque chose en mémoire, puis détourna le regard vers la télévision où passait un vieux film.

Le lendemain, après le déjeuner, elle le vit près de la porte du bâtiment, valise à la main, toujours en survêtement, une veste par-dessus.

« Bon courage, » dit-il. « Je vous souhaite le meilleur. »

« Merci »

Ils se serrèrent la main longuement. La sienne, sèche et chaude. Elle eut envie, un instant, de lui proposer un échange de numéros, mais rien ne fut dit. Tout devait sans doute rester ici, confiné dans la bulle de la cure.

Lorsque le car où sinstallait Gérard quitta le portail, Aline le suivit du regard jusquà ce quil disparaisse à langle, ne laissant sur la neige que la trace de ses pneus.

La dernière semaine sécoula différemment. Le salon rassemblait toujours les mêmes, mais Aline amenait plus souvent un livre. Installée à la fenêtre, elle ouvrait un roman enfoui depuis longtemps sous ses obligations. Elle se surprenait à relire certains passages, ségarant dans ses pensées, mais cela ne lagaçait pas. Elle avait le temps, tout simplement.

Un jour, Amélie rentra de chez le cardiologue toute secouée.
« Figure-toi, il ma prescrit moins de stress, » lança-t-elle mi-ressentie, mi-amusée. « Comme si on pouvait couper ça dun bouton ! »

Aline proposa :
« Peut-être déjà éviter den faire trop à lécole ? Ou à la maison »

« Et qui fera à ma place ? » objecta Amélie, puis se tut, souriant delle-même.
« Mon mari disait toujours : Qui, si ce nest moi ? et puis, il a fait un AVC, et la vie a quand même continué. »

« Peut-être que la maison tournerait sans vous aussi, » suggéra Aline, doucement.

Amélie la fixa.

« Ces deux semaines tont portée conseil, » dit-elle. « Ou peut-être as-tu juste récupéré. »

Aline haussa les épaules.
« Je je nen peux plus de tout porter seule. Jai envie dessayer autrement. »

Davoir dit ces mots tout haut, cela les rendait plus concrets.

Le dernier jour, elle parcourut les couloirs familiers comme on visite les salles dun musée intime. Salle de gymnastique, désormais peuplée dun autre groupe ; le bassin vu à travers la vitre ; le cabinet de massage, où elle remercia linfirmière.

« Reviens nous voir ! » glissa celle-ci. « Ton dos répond bien aux soins. »

« On verra »

Dans la chambre, Aline rangea valises : robe de chambre, pantalon de sport, maillot de bain. Sur la table restaient chargeur et bouquin. Amélie fixait sa feuille de réservation dun air pensif.

« Jaimais pas quitter ce lieu, » confia-t-elle. « Tout semble plus facile ici. »

« Plus facile parce que ce nest que temporaire, » répondit Aline. « Si on vivait là tout un an, on aurait de quoi sen faire. »

« Oui, tu as raison. Si tu reviens, appelle-moi. » Amélie nota son numéro sur un petit papier. « Je suis une habituée ! »

Aline entra le numéro dans son portable.

« On se rappellera, » promit-elle.

Le bus vers Tours partait après déjeuner. En guise dau revoir, la salle commune servait des crêpes à la crème fraîche. Aline mangeait lentement, en silence, écoutant Monique parler de ses petits-enfants, Amélie discuter résultats danalyse. Au dehors, la neige fondait, une pluie gouttait des toits.

Devant le centre, une dizaine de personnes attendaient. Les uns se prenaient en photo, dautres fumaient nerveusement. Aline, valise à la main, fixait le ciel pâle. Dans sa poitrine, tout était calme. Ni euphorie, ni tristesse, seulement une paisible acceptation.

Dans le car, elle sassit près de la fenêtre. Le centre défila lentement : pavillons, allées, forêt. Peut-être, pensa-t-elle, reviendrait-elle un jour. Mais, dans tous les cas, cette parenthèse de quinze jours resterait en elle, comme une enclave où elle nétait ni comptable ni mère, rien que soi-même.

Le retour à Tours prit plusieurs heures. La ville lattendait avec sa neige boueuse et son agitation. Au pied de limmeuble, les voitures se pressaient, quelquun criait au téléphone, une radio saturait lescalier.

Aline grimpa à son étage, ouvrit la porte. Lodeur du sucre tiède et de la poussière lui emplit le nez : sans doute son fils avait-il réchauffé des viennoiseries. Par terre, des baskets ; sur le portemanteau, une veste mal accrochée.

« Maman, tes rentrée ! » cria son fils de la chambre.

Il déboula dans le couloir, casque sur les oreilles, portable en main. Il lenlaça maladroitement, dun geste dado.

« Alors, cétait comment ? »

« Cétait bien. Je me suis reposée. »

« Tu mas rapporté un magnet ? »

« Dans mon sac, » répondit-elle en souriant.

Elle gagna la cuisine, mit la bouilloire. Deux assiettes sales trônaient dans lévier, quelques miettes traînaient sur la table. Autrefois, elle aurait ronchonné et nettoyé tout de suite. À présent, elle décida de remettre ça à plus tard.

Le portable vibra. Sa supérieure avait écrit : « Alors, comment allez-vous ? Vous revenez demain ? On a du retard »

Aline lut, puis posa lécran face contre la table. Puis, le cœur battant, elle reprit le téléphone et rédigea : « Bonjour. Je reviens demain comme prévu. Mais il faudra discuter dune répartition différente du travail : je ne pourrai plus rester le soir ni emporter de dossiers à la maison. »

Elle relut, hésita un instant autrefois, elle aurait effacé une ligne puis valida.

Son fils passa la tête par la porte :

« Maman, tu rentres tard demain ? Il faudrait que jaille chez Arthur »

« Demain, je serai là à lheure. Et on dînera ensemble. Mais il faudra que tu fasses ta part à la maison. Je ne suis pas en acier. »

Il la dévisagea, interloqué.

« Tu veux dire »

« Je veux dire que tu deviens grand et que tu peux laver tes assiettes et cuisiner de temps à autre. Je ne ferai plus tout toute seule. »

Il fit la moue sans insister, avant de regagner sa chambre en claquant la porte. Aline soupira, mais pour la première fois, ne sentit pas la morsure ordinaire de la culpabilité. Elle avait posé une limite.

Leau frémissait. Elle se versa un mug, sassit. Les lampadaires faisaient leurs halos dans la nuit, un chien traversa la cour. La phrase de Gérard lui revint : « Choisir à quoi consacrer ses journées ».

Aline but une gorgée. Elle nattendait pas un miracle. Son dos la lançait toujours, le genou grinçait, la pile du travail ne diminuerait pas. Mais quelque chose avait changé : elle sentait son corps, sa fatigue, et son droit au repos bien plus nettement.

Elle ouvrit la table de nuit, sortit le bon de cure, le posa à côté de son carnet. Demain, elle irait voir les ressources humaines pour demander quelques jours de congé cet été. Pas pour aller chez la famille à faire des confitures, mais juste pour elle.

Son fils reparut.

« Maman, demain, on fait des raviolis ? »

« Daccord, » répondit-elle. « Mais cest toi qui les feras bouillir. Je tapprendrai. »

Il tira une grimace, mais une lueur dintérêt passa dans ses yeux.

Aline sourit. La vie navait pas changé du tout au tout, mais un petit espace sy était ouvert, rien que pour elle. Un espace fait de « non » au surplus, de demande daide, de marcher sans but après le travail.

Elle termina son thé, éteignit la lumière, gagna sa chambre. Demain serait un jour comme un autre, mais dans ce jour, il y aurait une place pour elle. Cette pensée rayonnait doucement, paisiblement, à lintérieur.

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