Nous avions déjà connu cela
Regarde ce que jai trouvé ! sétait exclamée Violette en sortant une boîte de guirlande du grand sac de courses, lagitant sous le nez dAntoine.
Son époux avait quitté des yeux son téléphone, jetant un regard distrait à lemballage.
Mouais, avait-il lâché.
Quest-ce que ça veut dire, mouais ? Cest une guirlande rosée ! Tu timagines comment ça va rendre sur le sapin ? Ce sera féerique. On dirait des gouttes de lumière dispersées sur les branches ! Jai vu des photos sur internet, cest à couper le souffle.
Violette voyait déjà leur salon plongé dans une clarté douce, la lumière tamisée, les centaines de minuscules ampoules qui scintillent, les parfums de clémentines et de sapin flottant dans lair. La soirée de Noël parfaite, ce doux cocon quelle sévertuait à construire pour leur petit chez-eux parisien.
Mais Antoine était déjà retourné sur son écran.
Bon, tu las achetée très bien…
Violette soupira, en silence. Tant pis. Limportant, cétait le résultat.
Le sapin trônait déjà dans un coin, prêt à être paré. Violette ouvrit la boîte de guirlande : les fils de cuivre délicats, parés de myriades de LED, se glissèrent entre ses doigts. Quelle merveille ! Il ne restait plus quà aménager chaque branche avec soin.
Antoine, tu veux bien maider ? Toute seule, cest compliqué.
Antoine posa son téléphone à contrecœur, se levant du canapé dun mouvement lourd, comme si on lui avait demandé de décharger un fourgon de briques, et non daider à décorer un sapin.
Tiens ça ici, sil te plaît, je vais commencer par le bas, ordonna Violette.
Les vingt premières minutes se passèrent sans trop dencombres. Violette répartissait patiemment le fil entre les branches, veillant à la régularité des petites lumières. Antoine tenait larbre, lui tendant la suite de la guirlande.
Violette, cest long Je fatigue
Courage, il ny en a plus pour longtemps.
Mais le plus pour longtemps sétira à linfini La guirlande semmêlait, les lumières se regroupaient, il fallait souvent recommencer. Violette rêvait de perfection, et cela coûtait du temps.
Antoine recommença à vérifier ostensiblement sa montre et à soupirer bien fort, dabord discrètement, puis plus franchement.
Violette, on y est depuis plus dune heure, hein
Et alors ?
Rien, je fais juste le constat.
Violette se mordit la lèvre. Ne ténerve pas, souffle, pas maintenant.
Tu pourrais maider ici, resserre légèrement.
Antoine tira un peu trop fort le fil, et tout un pan que Violette venait de disposer saffaissa de travers.
Fais attention !
Mais si, je suis prudent.
Prudent ? Tu as tout abîmé ! Cette branche, jai mis une demi-heure à la faire !
Une demi-heure sur une branche ? ricana-t-il. Tu veux pas une pince à épiler aussi ? Pour être encore plus précise ?
Violette ne répondit rien. Elle rattrapa la branche, serra les dents et continua.
Mais quarante minutes plus tard, la patience dAntoine sévapora.
Franchement, tu peux mexpliquer pourquoi on passe autant de temps sur sur ça ?
Ce nest pas ça, répondit Violette, cest important.
Tu exagères, cest une guirlande, point barre. On pouvait juste la poser comme ça.
Violette se retourna lentement vers son époux. Elle sentit monter en elle une chaleur douloureuse et piquante.
Juste la poser comme ça, tu comprends rien
Quoi ? On a mieux à faire dans la vie que de chipoter sur des lumières.
Mieux à faire ? Par exemple ? Trainer sur ton canapé ? Scroller ton fil dactualités ?
Antoine fronça les sourcils.
Violette, commence pas.
Vas-y, explique-moi ce que tu as de si important. Parce quà la maison, jai jamais vu chez toi le moindre enthousiasme pour rien. Il te faut seulement à manger, dormir, et ta télé !
Tu exagères.
Jessaie de créer du beau, un foyer agréable, chaleureux, un vrai chez-nous, et toi tu ten fiches ! Tu ten fiches de tout, Antoine !
Tu fais un drame pour une guirlande, vraiment ?
Je fais un drame parce que tu me considères comme un meuble ! Tu te fiches de ce que jaime, de mes efforts !
Tes efforts ? Brancher des fils sur un sapin ? Mais enfin Violette, cest ridicule Les gens normaux font ça en dix minutes !
Les gens normaux respectent leur femme !
Ce fut le déluge. Violette se surprit à déballer toutes ses rancœurs, refoulées depuis trop longtemps : les chaussettes sales sur le parquet, la vaisselle jamais faite, son anniversaire oublié jusquau soir même, après quelle eut pleuré seule toute la journée. Antoine se braquait à son tour, lançant ses propres griefs : ses reproches constants, son incapacité à se détendre chez eux.
La guirlande rosée resta suspendue de travers, la moitié régulière, lautre saffaissant désolée, un coin pendouillant tristement. Le sapin semblait perdu au milieu de leur querelle, grotesque et malheureux.
À un moment, ils se turent. Non par réconciliation, mais par épuisement.
Je nen peux plus, lança Violette, senfuyant dans la chambre.
La porte se referma tout doucement, sans fracas, car elle navait même plus la force de claquer. Dans la pièce, elle sortit une vieille valise du placard.
Je vais chez mes parents, informa-t-elle en roulant un pull dans le sac.
Antoine fronça les sourcils, perplexe.
Pour le week-end ?
Pour linstant, oui.
Tu reviendras quand ?
Je ne sais pas.
Il ne posa pas dautres questions. Il ne chercha pas à la retenir. Il la regarda simplement, silencieux.
Bon, fit-il enfin.
Bon, répondit échos Violette.
Le samedi et le dimanche, elle les passa chez ses parents à Tours, ignorant les rares textos dAntoine. Comment tu vas ? safficha le téléphone au matin. Violette posa son portable sans répondre. On peut sappeler ? proposa-t-il le soir. Là encore, elle lignora.
Quil réfléchisse un peu. Quil connaisse ce silence quelle endurait dans leur appartement déjà si lourd.
Le dimanche, Violette rejoignit Camille et Solène dans un salon de thé rue de Rivoli. Banquettes moelleuses, arôme de cannelle, le décor parfait pour se confier.
Et là il me sort : cest nimporte quoi, les gens normaux mettent la guirlande en dix minutes ! Violette but une gorgée de crème de café. Tu te rends compte ?
Camille échangea un long regard avec Solène.
Ma belle, commença Camille, baissant la voix, ses yeux brillant dun éclat presque tranchant, tu sais ce que ça veut dire, non ?
Ce que ça veut dire ?
Aujourdhui il se moque de ta guirlande, demain ce sera de toi. Ça commence toujours par des riens.
Solène opina si fort que ses boucles doreille tintèrent.
Mon ex, cétait pareil au début. À la fin, il nen avait plus rien à faire que de son petit confort.
Les hommes ne changent pas, déclara Camille, en mode grande prêtresse du mariage raté. Cest gravé dans les lois de la nature. Tu peux te battre cent ans : il sen fiche.
Violette tournait sa tasse entre ses mains. Quelque chose la gênait brusquement dans ce discours. Un sentiment de décalage nouveau
Mais, mes filles, cest juste une dispute
Une dispute ? Solène eut un petit rire. Ouvre les yeux, Violette ! Cest le premier signal. Pas le dernier. On est toutes passées par là.
Exactement, Camille lappuya. Réfléchis bien. Pourquoi taccrocher à ce qui est déjà perdu ?
Le regard de Violette rencontra soudain celui de ses amies. Et elle le vit : dans leurs yeux, aucune inquiétude, aucun vrai chagrin pour elle. Cétait autre chose. De lattente ? Un brin de satisfaction cachée ? Un plaisir sournois ?
Camille et Solène avaient, toutes les deux, connu la séparation. Désormais, elles vivaient seules, chacune avec son chat et ses séries TV sans fin. Et là, Violette comprit : elles ne voulaient pas tant laider, que la voir rejoindre leur club bien fermé.
Merci pour vos conseils, les filles, leur sourit Violette. Je vais y réfléchir.
Mais elle sentait déjà sa pensée voguer ailleurs.
Le lundi nen finissait pas. Le soir venu, dans la rame du métro parisien, Violette, les bras serrés contre sa poitrine, ne savait plus à quoi sattendre en rentrant chez elle. Elle ouvrit la porte.
Et sarrêta net.
La lumière douce qui filtrait du salon était surnaturelle. Des centaines dampoules minuscules brillaient sur le sapin, installées avec une méticulosité parfaite. La guirlande rosée enveloppait chaque branche, exactement comme Violette lavait rêvé. Toute la magie, tout ce cocon quelle attendait, avait enfin pris vie dans leur appartement.
Antoine apparut, un peu maladroit, lair penaud, les bras ballants.
Violette…
Cest toi qui as fait ça ?
Oui Je lai refaite. Trois fois, pour tout te dire. Cest bien plus difficile quil ny paraît.
Violette resta silencieuse. Elle regarda Antoine, puis le sapin. Puis à nouveau Antoine.
Pardonne-moi, fit-il un pas vers elle. Jai eu tort, vraiment tort. Tu voulais du beau, et moi moi, jai été impossible
Antoine
Attends, écoute-moi. Je suis allé voir maman ce week-end. Elle ma remis les idées en place. Elle ma expliqué que tout cela comptait pour toi, que ton bonheur passait par ce foyer, cette attention. Je nai rien vu. Pardon.
Violette sentit les larmes lui monter aux yeux.
Cest ta mère, Madame Martel, qui ta dit tout ça ?
Oui. Et bien plus. Que les petites choses sont primordiales. Que je te blessais sans même men rendre compte.
Les larmes coulaient delles-mêmes. Violette ne songea pas à les arrêter.
Antoine sapprocha, la serra contre lui, fort, tendrement, vraiment.
Tu mas tellement manqué, souffla-t-il dans ses cheveux. Ces jours sans toi Je nai pas supporté.
Moi non plus, chuchota-t-elle.
Ils restèrent comme cela longtemps. Les lumières du sapin dansaient, projetant sur les murs de chaudes arabesques.
Le Nouvel An, ils le passèrent à deux. Champagne, salade russe, clémentines et cette guirlande rosée qui brillait enfin comme Violette lavait rêvée. Les douze coups de minuit, le tintement des verres, le baiser devant le sapin.
Bonne année, souffla Antoine, la serrant dans ses bras.
Bonne année, répondit Violette avec le sourire.
Quand Camille et Solène apprirent la réconciliation, leurs félicitations sonnèrent si faux que Violette faillit en rire au téléphone. Bon, on est contentes pour toi, marmonna Camille. Jespère quil changera vraiment, ajouta Solène, le doute lourd entre chaque mot.
Violette raccrocha et ne rappela plus jamais.
Elle comprit alors, avec une évidence limpide : certains amis ne savent partager que la tristesse, car il est plus facile dêtre complice dans la détresse. Apprécier le bonheur dautrui, cest une tout autre affaire. Soutenir la joie, cest autre chose. Et pour cela, il faut sentourer des siens, de ceux qui portent la lumière en eux.







