Laissez-moi partir, sil vous plaît
Je ne partirai pas… murmurait à peine ma mère, assise sur le vieux canapé affaissé de la maison de famille, dans notre village du Périgord. Cest chez moi ici, je nabandonnerai pas mon foyer Sa voix tremblait, emplie de larmes qui ne coulaient pas.
Maman, dis-je doucement. Tu sais bien que je ne pourrai plus moccuper de toi seul… Il faut que tu comprennes.
Depuis son AVC, maman nétait plus la même. Je me souviens encore, il y a quelques années, quand elle sétait cassé la jambe. Javais pris un long congé pour rester avec elle durant sa convalescence. À lépoque déjà, elle voulait tout faire par elle-même, mais cétait tout simplement impossible.
Jai commencé à bien gagner ma vie ces dernières années, et je projetais de rénover la maison pour quelle y vive confortablement. Mais cet accident avait tout bouleversé. Désormais, il nétait plus question de chantiers, mais demmener maman à Bordeaux, chez nous, pour quelle soit soignée.
Camille préparera tes affaires, dis-je en désignant ma femme. Tu nauras quà lui dire sil te faut quelque chose de particulier.
Ma mère me tourna à peine la tête, le regard perdu par la fenêtre, regardant les feuilles dorées dautomne virevolter autour des vieux marronniers qui avaient toujours bordé le jardin. Sa main droite la seule qui répondait encore serrait fort lautre, molle et sans vie.
Camille fouillait à contrecœur dans la vieille armoire, interrogeant ma mère sur ce quil fallait emporter. Mais elle ne répondait pas, immobile et mutique, semblant déjà loin dici.
…Ma mère, Françoise Dubois, était née dans ce village et nen était jamais sortie en soixante-huit ans. Elle était couturière. Au début, elle travaillait dans latelier municipal, jusquà ce quil ferme faute de monde. Elle avait alors continué à travailler à la maison, de moins en moins, jusquà finir par consacrer tout son temps à son jardin, à la maison, à ce minuscule univers quelle avait façonné à son image. Pour elle, quitter tout cela pour un appartement, pour la ville, était impensable.
Louis, elle recommence à ne rien manger… soupira Camille, posant lassiette intacte sur la table de la cuisine Je nen peux plus, jai limpression de me battre contre des moulins à vent…
Je lui jetai un regard douloureux, puis retournai voir ma mère. Elle restait fixée à la fenêtre, lesprit ailleurs. Autour delle samoncelaient coussins orthopédiques, balles de rééducation, boîtes de médicaments Sans moi, elle ny touchait même pas.
Maman ? Tu mentends ?
Aucune réaction.
Maman, pourquoi tu ne veux plus manger ? Camille fait pourtant des efforts…
Je nai plus dappétit, mon fils susurra-t-elle enfin, me regardant dun air las Je nen ai plus envie. Ne me force pas, je ten prie.
Dis-moi ce que tu voudrais, alors
Je massis près delle, et elle me prit la main.
Tu sais ce que je veux, Louis. Je voudrais rentrer à la maison. Jai peur de ne plus jamais la revoir.
Jai soupiré, je me sentais impuissant.
Maman, tu sais bien que je travaille tous les jours et Camille passe son temps à courir les médecins On est en plein hiver, il fait un froid de canard Attendons le printemps. Juste jusquen mars, daccord ?
Maman acquiesça à contrecœur. Jeus un sourire forcé en quittant la pièce.
Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils Pourvu quil ne soit pas trop tard
Je suis désolée, Madame, la FIV na pas fonctionné cette fois encore annonça tristement la gynécologue, en retirant ses lunettes et regardant Camille dans les yeux.
Camille émis un petit cri étranglé, les mains plaquées sur le visage.
Mais pourquoi ? Chez les autres ça marche ! Après la première tentative qui échoue, vous aviez dit que cétait normal, que seuls quarante pour cent réussissaient du premier coup. Mais là, cest la troisième et toujours rien ! Mais pourquoi ?
Je pressais la main de Camille en silence. Jétais nerveux. Pendant ce temps, ma mère était en séance de rééducation dans laile opposée, et il allait falloir la récupérer.
Écoutez, Madame, commença la médecin Je comprends votre détresse. Mais cette obsession, ce stress permanent Votre corps ne suit plus
Évidemment que je suis sous pression ! Je suis obligée de travailler à distance pour payer la FIV, de me soumettre à des interventions, prendre ces fichus comprimés qui me détruisent, moccuper de votre mère, qui ne fait rien pour aller mieux ! Un coup elle ne veut pas manger, un coup elle refuse ses traitements ! Et moi dans tout ça, jaimerais juste devenir mère, pour que mon mari ne soccupe pas que de la sienne mais un peu de moi aussi !
Soudain, Camille sarrêta, rougissante. Elle attrapa son sac et quitta le cabinet, la porte claquant.
Excusez-la balbutiai-je.
Cela arrive souvent balaya la médecin dun geste. Voyez-vous, lattente nest jamais facile, vous savez.
Je rejoignis Camille dans le hall dattente. Elle pleurait, les mains sur son visage, le corps secoué de sanglots. Son regard, rougi, croisa le mien.
Pardonne-moi Je ne voulais pas parler ainsi de ta mère Je nen peux plus de la regarder dépérir, de voir les tests toujours négatifs, de payer des fortunes pour ces tentatives qui ne donnent rien Je crois que je craque.
Si je pouvais vous aider toutes les deux, je le ferais sans hésiter. Mais je suis impuissant je suis désolé.
Je sais… Elle eut un sourire triste à travers ses larmes.
Nous restâmes quelques minutes ainsi, main dans la main. Puis Camille reprit contenance.
Allons-y. Ta mère doit avoir fini sa rééducation. Elle naime pas les hôpitaux, ils lattristent toujours longtemps
Je crains quil ny ait presque plus de progrès pour votre mère, me confia, dans un coin du cabinet, le vieux médecin de campagne aux petites lunettes rondes. Camille tenait compagnie à maman pendant quon parlait à voix basse. Vous voyez, je croyais vraiment quelle pourrait récupérer. Contrairement à dautres, elle navait ni mauvaises habitudes ni maladie chronique. Elle avait toutes ses chances.
Mais rien ne change. Je le vois bien.
Je pense quelle nen veut plus, confia le médecin. Elle na plus cette petite lueur dans les yeux. On dirait quelle a renoncé… quelle na plus envie de vivre.
Jai acquiescé douloureusement. Ma mère avait fondu de quinze kilos, elle nétait plus que lombre delle-même. Toujours assise au même endroit, le regard perdu dehors. Ni livres, ni télé, ni parole. Que la fenêtre, toujours.
Après un AVC, des troubles du comportement peuvent survenir suite à latteinte de certaines zones du cerveau, expliqua le médecin. Mais je navais rien noté de tel lors de la première visite
Je crois que lexplication est ailleurs, murmurai-je.
Louis, dit Camille au téléphone, peux-tu annuler ton déplacement ? Ta maman ne va vraiment pas bien. Jai peur quil soit trop tard
Ces mots lui pesaient, elle connaissait lamour que je porte à ma mère. Voir Françoise, quasi immobile sur le canapé, était un crève-cœur pour Camille aussi. Avant, ma mère écoutait parfois les vieux disques de mon père, instituteur de musique, quelle avait gardés avec le vieux tourne-disque. Mais maintenant, elle fixait simplement un point, sans bouger. Elle ne touchait presque plus à la nourriture, sauf un peu de lait « qui na rien à voir avec celui de la ferme », soupirait-elle autrefois, mais maintenant elle en buvait
Je suis arrivé le soir même, ai veillé ma mère toute la nuit.
Tu sais ce que je veux. Tu mas fait la promesse.
Je hochai la tête. Oui, je le lui avais promis.
Dès le lendemain, direction le village. Elle refusa daller à lhôpital.
Je veux juste rentrer à la maison. Pas de docteurs.
Cétait début mars ; par miracle, les chemins nétaient pas encore trop boueux pour quon puisse atteindre la cour. Je lai installée dans le fauteuil roulant, la porte grand ouverte.
Tout autour, la neige fondait doucement, mouillant la terre. Un air frais caressait les collines, le soleil commençait à réchauffer timidement. Françoise est restée là des heures, dehors, un vrai sourire illuminant enfin son visage, les larmes aux yeux. Elle respirait à pleins poumons, contemplait le ciel, le toit de sa maison, les arbres éveillés et tout ce qui lui avait tant manqué.
Le soir, elle a mangé un peu, est restée longtemps dehors, et la nuit venue, elle sest endormie. Elle ne sest plus réveillée. Elle est partie avec ce même sourire, apaisée… chez elle.
Camille et moi avons pris quelques jours pour linhumer et trier ses affaires, décider de lavenir de la maison. Mais, au fond, je voulais juste encore respirer lair de ce pays, de ma terre. Voilà si longtemps que je navais pas passé plus de deux jours ici.
… Juste avant notre retour sur Bordeaux, Camille sest sentie mal. Elle a filé à la salle de bain et, à son retour, ses yeux étaient écarquillés et brillants, le test de grossesse à la main. Elle les trimballait partout, plus par habitude que par conviction. Mais cette fois, il y avait bien deux lignes. Deux.
Cest elle Cest Françoise qui nous envoie ce cadeau sanglota Camille, incapable dy croire.
Jai levé les yeux vers le ciel bleu, sans nuage, puis jai serré Camille contre moi. Oui, cétait le plus beau cadeau de ma mère. Son dernier, et le plus précieux…







