Journal de santé
Les matins de Claire débutaient toujours pareil : lalarme de son téléphone, un rapide coup dœil aux actualités, puis la cuisine où la poêle grésillait déjà, et la voix de son mari, François, résonnant depuis le salon :
Tu me fais le café ?
Claire posait la cafetière italienne sur le feu, versait machinalement trop de sucre avant de se rappeler quil vaudrait mieux « limiter les douceurs », fronçait les sourcils, et éloignait la sucrière. François passait la tête par la porte, lui déposait un baiser sur la joue et, sans regarder, attrapait la corbeille à pain.
Encore du pain blanc ? lançait-elle en soupirant.
Tu lachètes bien toi-même, souriait-il.
Il avait raison. Elle achetait du pain blanc, de la baguette pour le goûter, des petits sablés « au cas où des amis passeraient », et une tablette de chocolat pour grignoter le soir devant la télé. Dans son esprit traînait toujours lidée quil « faudrait perdre du poids » et « soccuper delle ». Mais entre son boulot de comptable, les courses, le linge, les appels à sa fille qui étudiait à Lyon, tout ça finissait repoussé. Parfois elle se lançait dans un régime de trois jours, comptait les calories sur une appli, puis craquait sur une tartelette à la pause café et supprimait lapplication, de peur quelle la culpabilise.
Elle voyait les médecins comme il fallait : certificat pour la piscine, check-up tous les deux ou trois ans, initiés par l’entreprise. Elle prenait sa tension seulement si ses tempes battaient trop fort, et justifiait ça surtout par la « fatigue » et les « nerfs ».
Ce jour-là, elle se retrouva à la maison médicale parce quelle avait eu la tête qui tournait dans le bus à Grenoble, au point de devoir descendre une station plus tôt et sagripper à un lampadaire. Son cœur battait la chamade, les mains moites, une oppression dans la poitrine. Elle avait quand même rejoint son bureau, tenu le matin, mais après le déjeuner, sa collègue Sandrine, lobserva et lui dit :
Tes pâle, ma belle. Va voir le médecin, il est juste de lautre côté du boulevard.
Claire haussa les épaules, mais le soir venu, la tête lui tourna à nouveau, et elle se surprit à craindre de rentrer seule. Elle prit un taxi, puis, une fois à la maison, décida enfin : « Allez, demain je file chez le généraliste. De toute façon, jai besoin dune ordonnance pour les bilans. »
Elle prit rendez-vous via Doctolib, étonnée davoir une place le lendemain. Tôt le matin, sans la course habituelle, elle sinstalla dans la salle dattente, écouta le bip du tensiomètre derrière la porte, respira les odeurs de javel mélangées à quelques effluves de parfum.
La médecin, une femme jeune, chignon tiré, consulta son dossier, prit sa tension, écouta son cœur, posa quelques questions, puis rédigea des ordonnances : analyses sanguines, urines, cardiologue, endocrinologue.
Rien de grave ? demanda Claire en remettant son pull.
Il est trop tôt pour se prononcer. La tension est élevée, le pouls rapide. On va voir avec les examens, faire un ECG, une échographie De toute façon, ce sera bénéfique, vous navez pas fait de contrôle complet depuis longtemps.
Claire fit sa prise de sang à jeun, patienta pour lECG, sallongea pendant que linfirmière lui colla les électrodes froides sur la poitrine. La bande crissait doucement et Claire pensait au travail, à lheure quelle allait manquer, à sa chef qui serait sans doute agacée à son retour.
Une semaine plus tard, cest le cardiologue, un homme au visage marqué par lexpérience, qui lui annonça le verdict, pliant ses résultats entre les mains, tapant sur son clavier :
Vous souffrez dune hypertension artérielle de stade deux. Il y a quelques signes datteinte au cœur. Ce nest pas une condamnation, mais ce nest plus du « stress » ou juste de la fatigue. Cest chronique, il faut apprendre à vivre avec.
La bouche de Claire sassécha.
Cest dangereux ?
Ça le devient, si on ne sen occupe pas. Lhypertension augmente les risques de complications. Mais si vous prenez le traitement, veillez à votre rythme de vie, votre alimentation, votre activité physique, vous pouvez maîtriser la situation.
Il griffonna un plan : le matin tel comprimé, le soir tel autre, tension à mesurer chaque jour, analyses de contrôle tous les six mois.
Il faudra perdre du poids, limiter le sel, les graisses, lalcool. Marcher davantage. Vous fumez ?
Non.
Bonne chose. Côté café une tasse par jour, pas plus, et bien légère.
Claire écoutait, hochait la tête, mais en elle grandissait une révolte. « Chronique » ? Des pilules chaque jour ? Elle navait que quarante-deux ans, elle bossait, avait des projets, des vacances à organiser.
Cest pour toujours ? séchappa-t-elle.
Cest pour longtemps, corrigea-t-il. Mais lessentiel, cest la discipline. Je vous imprime les consignes.
Elle quitta le cabinet avec une liasse de papiers, des ordonnances, et la sensation que le sol tanguait sous ses pieds. Dans le couloir, le téléphone dun patient sonnait, une dispute éclatait à laccueil, un enfant sanglotait dans la salle des vaccins. La vie continuait, tandis quelle, dans son sac, venait dajouter le statut de « patiente hypertendue ».
À la maison, elle hésita à parler à François. Au dîner, quand il lui poussa la salière, elle murmura :
On ma conseillé de limiter le sel.
Ah bon ? fit-il, surpris.
Elle expliqua simplement : les comprimés, la tension, le suivi.
Tu sais, tout le monde a des soucis de tension maintenant, ça m’arrive aussi parfois, tenta-t-il.
Toi cest « parfois », moi cest « tout le temps », sentendit-elle dire, étonnée de son agacement.
Il se tut, puis demanda prudemment :
Et maintenant ?
Pilules, hygiène de vie. Moins de sel, moins de gras, plus de marche. Et tout ça sans interruption.
Cette nuit-là, elle peina à trouver le sommeil, écoutant son cœur battre trop fort dans le silence. Elle imaginait ses artères, leur fragilité. Son esprit se souvenait de récits de proches frappés dAVC soudains. Sur un coup dimpulsion, elle se leva, alluma la lampe, sortit les fiches de recommandations de son sac.
Tout en bas, en petits caractères, on listait les « facteurs à gérer soi-même ». Alimentation, activité physique, contrôle du poids, absence de toxicomanies, auto-surveillance.
Le mot « auto-surveillance » la piqua. Elle pensa à tous ces régimes démarrés le lundi, avortés le mercredi. Aux carnets de « nouvelle vie » vite abandonnés. Aux applications qui lincitaient à boire plus d’eau, quelle avait déinstallées car trop pénibles.
Et si je recommence, puis jabandonne, où cela va-t-il mener ?
Le lendemain, devant sa tasse de thé léger, elle ouvrit un tiroir et retrouva un vieux cahier de son fils, Paul, à petits carreaux. Une couverture avec des voitures fades, quelques pages déjà écrites. Elle arracha les feuilles usées, caressa la première page vierge.
En haut, elle nota avec soin : « Journal de santé Claire ». Plus bas : « Jour 1 ».
« Matin : tension 15,2 / 9,5. Pouls : 92. Comprimé n°1 : pris. Petit-déjeuner : flocons davoine, pomme, thé sans sucre. Humeur : anxieuse, mais détermination. »
En lisant ces mots, elle sentit un étrange soulagement. Comme si tout pouvait être rangé, trié, comme des chiffres dans un bilan comptable. Sil y a des cases, il y a de lordre. Donc, on peut agir.
Au bureau, elle installa une appli podomètre sur son portable. Au lieu du café habituel entre collègues, elle partait marcher autour de limmeuble.
Tu te prépares au marathon ? plaisanta lune delles.
Je dois marcher, répondit Claire, étonnée de la fermeté de sa voix.
Le soir, elle rouvrit le cahier.
« Déjeuner : soupe de légumes, quinoa, poulet, sans pain, thé sans sucre. Steps : 4870. Tension du soir : 14,5 / 9. Comprimé n°2 : pris. Bilan : fatigue, mais fière de moi. »
En une semaine, le cahier se dota de tableaux soignés : date, tension matin/soir, pilules, alimentation, pas, ressenti. Elle tirait des traits à la règle, coloriait en vert les jours où la tension se rapprochait de la normale et les pas dépassaient six mille.
François plaisantait :
On dirait un audit.
Ce nest pas un audit, cest ma vie, répliquait-elle.
Mais, au fond, cela avait lair dun « projet » : objectifs précis, mesures, résultat désiré : ramener la tension, perdre dix kilos, devenir « une personne saine ». Elle parcourait des blogs, imprimait les listes de produits conseillés, affichait un tableau des calories sur le frigo.
Les deux premières semaines furent quasi parfaites. Elle se levait dix minutes plus tôt, mesurait sa tension, notait tout. Flocons ou fromage blanc le matin, tupperware le midi. Marche laprès-midi. Le soir, gym douce devant son ordinateur. Son fils, par vidéo :
Tu gères, maman.
Elle souriait, les épaules redressées.
Mais la vie ne se pliait pas aux tableaux. Fin du mois, rush à la compta : bilans, dates limites, révisions. Elle rentrait tard, affamée et tendue. Un soir, elle entra au supermarché « pour deux bricoles » et sortit avec du kéfir, salade, baguette, fromage, saucisson, chocolat.
À la maison, elle coupa dabord honnêtement la salade, servit du kéfir. Mais le regard glissa vers la baguette. Un bout jai à peine mangé aujourdhui. Un bout devint deux grosses tranches tartinées de beurre et de fromage. Puis, une barre de chocolat. Puis une autre.
Quand elle sarrêta, lemballage était vide, et son estomac lourd. La petite voix dans sa tête reprit : « Voilà, tout est fichu. Tu nes bonne à rien. »
Elle ouvrit le cahier, hésita avant de noter : « Dîner ». Noter « baguette, fromage, chocolat » semblait avouer le désastre.
Si je ne lécris pas, cest comme si ce nétait pas arrivé. Mais alors, à quoi bon tout ça ?
Elle finit tout de même par écrire : « Dîner : baguette beurre-fromage (2 belles tranches), chocolat (environ un demi-tablette). Tension soir non prise. Pilule prise. Ressenti : colère, lourdeur. »
La page paraissait souillée. Les encadrés verts des jours précédents ressemblaient à une moquerie. Elle referma le cahier et le rangea.
Le lendemain, elle neut aucune envie de noter quoi que ce soit. Elle prit son comprimé, mesura la tension, vit 15,8 / 9,8 sur lappareil, grimaça, et se raisonna : « Je lécrirai après. » Après, ne vint pas. Au bureau, quelquun avait apporté un gâteau, elle succomba au bout de quelques hésitations. Le soir, son mari suggéra :
On commande des pizzas ? Jai la flemme de cuisiner.
Daccord, répondit-elle, bien quun « non » timide se soit élevé en elle.
Deux pizzas, du soda, un film. Le cahier restait dans le tiroir.
Au bout de trois jours, elle se surprit à éviter la vue de la table où son cahier traînait dhabitude, sa tension de plus en plus rarement mesurée, les pilules parfois décalées. « Il ne va rien se passer si je le prends plus tard aujourdhui », se répétait-elle.
Un soir, elle rentra fatiguée, une nouvelle bouffée dans la poitrine, la tête lourde. Assise sur le canapé, elle mesura sa tension : 17,6 / 10,4. Les chiffres lui semblèrent opaques.
Et alors ? demanda François depuis la cuisine.
Ça va, répondit-elle machinalement, en éteignant le tensiomètre.
La nuit, elle ne dormit pas, le cœur battant la chamade, assaillie par la pensée quelle avait tout gâché : le pain, le gâteau, les pizzas, tout aurait annulé ses efforts. Encore ce sentiment déchec.
Le matin, elle rouvrit enfin son cahier, constatant linterruption dans les notes, des jours vides à la craie.
Longtemps, elle regarda les blancs, puis rédigea en grand : « Pause. Craquage. Jai mangé tout et nimporte quoi, tension non prise. Peur de reprendre. »
Main tremblante, elle referma le cahier et fondit en larmes sur le tabouret de la cuisine. Les larmes coulaient sur des voitures délavées.
François entra, sarrêta net.
Quest-ce qui se passe ?
Rien, juste la fatigue, répondit Claire, en sessuyant les yeux.
Cest à cause de ton tableau ? Tu ne te mets pas trop de pression ?
Et tu proposes quoi ? Que je laisse tomber, alors que je dois vivre avec ça toute ma vie ? Si je relâche, il pourrait elle sinterrompit.
Il la prit doucement par les épaules.
Tu sais, tu nes pas une machine. Tu fais déjà beaucoup. On peut lâcher de temps en temps, non ?
Lâcher pour mourir plus tôt, cest ça ? le mot sortit trop vite, elle le regretta en voyant lair désemparé de François.
Ce nest pas ce que je voulais dire.
Un silence embarrassé sinstalla. Il se servit un thé, sassit en face, cherchant ses mots.
Peut-être devrais-tu en parler à ton médecin ? Expliquer que tu as du mal
Et il va sûrement me dire « tenez bon » !
Mais lidée fit son chemin. Quelques jours plus tard, elle avait un rendez-vous de suivi, devant montrer son journal et les nouveaux résultats. Elle envisagea de ne pas emporter le cahier, pour ne pas exposer la preuve de ses failles. Finalement, elle le glissa dans son sac.
Le cabinet du cardiologue était étouffant, fenêtre fermée, deux fleurs en plastique sur le rebord. Le médecin lut ses analyses, vérifia sa tension, acquiesça :
Les chiffres saméliorent, mais restent irréguliers. Vous suivez bien vos prescriptions ?
Claire hésita puis sortit le cahier.
Jessaie de tout consigner, mais elle lui montra les pages, les traits en vert puis les notes du « craquage ».
Il le feuilleta, sarrêta sur la mention « Pause. Craquage ».
Cest bien que vous layez écrit, déclara-t-il.
Vraiment ?
Oui. Parce que cest vrai. Personne ne vit parfaitement. Lessentiel, cest de voir la réalité, pas de prétendre contrôler tout. Vous êtes comptable, non ?
Oui.
Quand il y a une erreur dans un bilan, que faites-vous ?
Je la corrige, répondit-elle sans réfléchir.
Exactement. On ne l’ignore pas. Ce journal nest pas un carnet de bonnes notes, mais un outil pour comprendre votre vie, pas pour vous juger. Même sil y a des jours baguette-chocolat, ce qui compte cest la suite.
Le message résonna en elle. Il ajouta :
Vos efforts sont visibles. Ça compte. Nen faites pas un contrôle continu. Cest votre parcours. Considérez le journal comme une observation, pas un tribunal.
Sur le chemin du retour, ces mots tournaient dans sa tête. « Observation, pas jugement ». Toute sa vie, elle sétait enfermée dans le « bien » ou « mauvais ». Diète stricte ou abandon.
Le soir, elle ouvrit à nouveau son cahier et écrivit :
« Jour 27. Matin : tension 14,9 / 9,2. Pilule : oui. Petit-déj : quinoa, œuf, thé. Le médecin dit que le cahier nest pas un examen. Essayer danalyser mes écarts, pas me punir. »
Elle réfléchit. Quest-ce qui avait déclenché ce soir de baguette ? La fatigue, le stress, la faim, le sentiment « ça ne sert plus à rien ». Elle nota : « Déclencheurs : grosse fatigue, impression dinjustice (seule à faire des efforts). »
Le mot « déclencheurs », entendu sur un blog, la rassurait : cétait moins « je suis nulle », plus technique.
Peu à peu, le journal changea : il y eut des chiffres, des menus, mais aussi des phrases sur les journées.
« Aujourdhui, chef désagréable. Envie de me réconforter au sucré le soir. À la place, une pomme et une sortie à pied. Elle est restée désagréable toute la soirée. »
« Dimanche. François propose barbecue. Je choisis déviter la viande grasse, il se vexe : Tes plus des nôtres ? Finalement, jai pris un morceau sans peau et beaucoup de légumes. Tension OK le soir. Sentiment : je ne me suis pas trahie, mais je suis mal à laise. »
Elle apprenait à noter non seulement « ce quelle mangeait », mais « ce quelle ressentait ». Parfois, ça lagaçait : plus simple davoir des colonnes strictes. Mais, elle le sentait, si elle voulait vivre longtemps avec cette maladie, elle devait se comprendre, pas seulement contrôler ses chiffres.
Ses proches réagissaient diversement. Son fils, via Facetime :
Maman, et ta tension ? Tu marches ?
Au début, elle le trouvait trop intrusif. Puis elle comprit quil sinquiétait sincèrement. Ils se mirent daccord : elle lui enverrait chaque semaine un message « Tension stable » ou « Variation, j’analyse ».
Avec François, cétait plus compliqué. Soit il la surprotégeait, soit il oubliait ses besoins.
Tu as pris tes pilules ? demandait-il chaque matin, sur le ton de la vigilance mêlée dangoisse.
Je ne suis pas une enfant, je men souviens, répondait-elle.
Je m’inquiète, cest tout.
Un soir, dispute. Elle rentra épuisée, François avait préparé des pommes de terre sautées au lard.
Je tai dit que je devais éviter les fritures, soupira-t-elle.
On ne va quand même pas manger bouilli à vie ! Moi aussi jai envie de me faire plaisir.
Fais-toi ce qui te plaît, moi je ferai ma cuisine.
Super, deux dîners : un pour la malade, un pour les autres, lança-t-il.
Le terme « malade » la frappa. Un nœud à la gorge.
Tu crois que cest mon choix ? Je nai pas demandé à subir ça. Et je ne veux pas être cataloguée « malade » à la maison.
Il baissa la tête, embarrassé.
Désolé Jai juste peur quil tarrive quelque chose.
Ils restèrent silencieux, puis décidèrent de discuter les menus à lavance, pour que chacun trouve son compte. François aurait ses pommes de terre, mais il y aurait toujours sur la table une option saine pour Claire. Et il éviterait de lui demander sans cesse si elle prenait ses pilules, Claire lui parlerait en cas de malaise.
Le journal en témoigna :
« Jour 43. Dispute avec François à propos du repas. Compris quil angoisse aussi. On a posé des règles. Conclusion : cest important de dire ce que je ressens et ce dont jai besoin, et arrêter de croire quon peut deviner. »
Il arriva encore de déraper. Un soir, elle oublia sciemment son comprimé, trop fatiguée pour le chercher. La nuit, réveillée par des bourdonnements et une tête lourde, tension élevée. Elle attendit en silence que la pilule agisse, consciente quelle avait pris des risques.
Le matin, elle nota honnêtement :
« Comprimé oublié (non, décalé, volontairement). Nuit difficile, angoisse. Conclusion : arrêter de jouer avec ça, mais ne pas saccabler. Juste tirer les leçons. »
Peu à peu, les tableaux furent moins rigides. Elle suivait sa tension et ses médocs, mais décrivait les repas sans peser chaque gramme : « beaucoup de légumes et céréales, un peu de sucré », « trop de pain, sensation de lourdeur ». Pour les pas, elle visait trois mille par jour, sans se stresser si elle faisait plus.
Au lieu des longues séances de gym, elle choisit des vidéos de dix minutes quelle pouvait intégrer à sa matinée. Parfois, elle nen faisait que la moitié, marquant dans le journal : « 5 minutes détirements, mieux que rien ».
Un jour, en feuilletant le cahier, elle remarqua moins de soulignements verts, mais aussi moins de reproches : « Fatigue » remplaçait « échec », « jai besoin daide » remplaçait « je suis nulle ».
Quelques mois plus tard, à sa visite de contrôle, ses analyses montraient une tension stabilisée. Le cardiologue, en parcourant ses notes, déclara :
Je vois que vous avez trouvé votre rythme. Cest ce qui compte. Pas de performance, mais de la constance.
Le mot « constance » lui plaisait. Moins glorieux, moins brutal que « combat » ou « victoire ». Elle y voyait un tabouret stable, plus quun podium.
Ce soir-là, de retour, elle ne se précipita pas en cuisine. Elle enfila ses baskets, prit une veste légère.
Tu vas où ? demanda François.
Je sors marcher. Tu viens ?
Oui, dit-il, éteignant la télé, et Claire se félicita d’une victoire discrète.
Ils cheminèrent dans la rue. La soirée était douce, les enfants jouaient encore dehors, deux voisines bavardaient en rentrant du Monoprix. Lair sentait la terre humide et le dîner chaud provenant d’une fenêtre.
Ils passèrent devant lécole, firent le tour du parc. Claire sentit son cœur battre régulièrement, sans angoisse. Elle ne comptait plus les pas, le téléphone le faisait en silence.
Alors, le médecin ? interrogea François.
Il dit que cest équilibré pour linstant. Quil ne faut pas être parfait, juste persévérante.
Tu es plus apaisée, je trouve.
Elle réfléchit. Oui, il restait de lappréhension en elle. Parfois, la nuit, elle se réveillait pour écouter son cœur ou sinquiéter dun chiffre. Mais elle avait acquis autre chose : la sensation dêtre moins démunie. Des outils à portée de main. Des comprimés, les promenades, ce cahier où elle écrivait : « Journée difficile », sans que ce soit un drame.
De retour, elle se servit un verre deau, ouvrit son journal.
« Jour 123. Matin : tension 13,8 / 8,8. Pris mes médicaments. Journée fatiguante, envie de ne rien faire. À la place, 10 minutes de gym. Balade du soir avec François, trente minutes. Discussion sur les vacances à venir. Le diagnostic reste là. Parfois linquiétude revient. Mais jai des appuis : mes habitudes, mes notes, mes proches. Je ne suis pas parfaite, mais je suis là. »
Elle posa le point final, referma le cahier et le plaça bien en vue. Sur le feu, la casserole de blé éclatait doucement, deux assiettes propres dans lévier. François feuilletait les chaînes, cherchant un film à regarder.
Claire sassit, se concentra sur elle-même. Son cœur battait paisiblement. Pas de grandes résolutions. Juste la certitude quelle mesurerait sa tension le lendemain, prendrait ses comprimés, noterait ce quelle mangeait et son ressenti. Peut-être craquerait-elle sur une douceur, peut-être marcherait-elle un peu plus.
Et dans ce « peut-être », il ny avait plus de désastre. Il y avait la vie, quelle apprenait peu à peu à accepter avec ses tableaux, ses failles, et ses petits, mais vrais, progrès.
En acceptant ses limites sans renoncer à agir, Claire découvrit quavancer, ce nest pas être parfaite, cest continuer, chaque jour, à faire ce quon peut et à se pardonner le reste. Voilà sans doute le secret de la constance.







