Nos Règles pour l’Été Lorsque le train s’arrêta sur la petite halte, Madame Geneviève était déjà debout tout au bout du quai, une vieille besace de toile serrée contre elle. Dans le sac roulaient des pommes, un pot de confiture de cerise maison et une boîte de tupperware remplie de feuilletés. Tout ça n’était pas vraiment utile – les enfants arrivaient rassasiés de Paris, bardés de sacs à dos et de cabas, mais impossible pour elle de ne rien préparer. Le train s’ébranla, les portes battirent, et trois débarquèrent d’un coup : le long et maigre Thomas, sa petite sœur Clara, et un sac à dos qui semblait avoir sa propre volonté. — Mamie ! — s’exclama Clara, la première à l’avoir repérée, bracelets tintant à son poignet levé. Madame Geneviève sentit une bouffée de chaleur monter dans sa gorge. Elle posa son sac précautionneusement pour ne rien faire tomber et ouvrit grand les bras. — Eh bien, comme vous… — Elle allait dire « grandi », mais se mordit la langue à temps. Ils le savaient déjà. Thomas avança plus lentement, l’embrassa d’un bras, retenant son sac de l’autre. — Salut Mamie. Il la dépassait presque d’une tête maintenant. Le menton déjà ombré, des poignets maigres, des écouteurs dépassant du col du t-shirt : Geneviève se surprit à chercher en lui le petit garçon qui courait autrefois bottes aux pieds entre les groseilliers, mais son regard n’accrochait plus que des signes d’un âge trop neuf, trop grand. — Grand-père vous attend en bas, — annonça-t-elle. — Dépêchons-nous, mes boulettes refroidissent. — D’abord une photo, — Clara avait déjà tiré son portable, immortalisant le quai, la rame, sa grand-mère. — Pour mes stories. Le mot « stories » fila à son oreille comme un piaf. Elle avait déjà interrogé sa fille là-dessus en hiver, mais l’explication lui était sortie de la tête. Du moment que sa petite-fille souriait… Ils descendirent par les marches de béton. En bas, près d’une vieille Twingo, les attendait Monsieur Albert. Il s’approcha, tapa l’épaule de Thomas, étreignit Clara, salua d’un signe sa femme. Tout était plus mesuré chez lui, mais Geneviève savait qu’il était aussi heureux qu’elle. — Alors, les vacances ? — demanda-t-il. — Les vacances, — répondit Thomas en balançant son sac dans le coffre. Sur la route de la maison, les enfants se turent. Par la vitre défilaient pavillons, jardins, potagers, quelque part au loin une chèvre tachetée. Clara feuilletait parfois son téléphone, Thomas riait doucement derrière son écran, et Geneviève se surprenait à surveiller leurs mains, ces doigts sans cesse vissés à leurs rectangles noirs. Ce n’est rien, — pensa-t-elle. — Du moment qu’ici, à la maison, c’est selon nos règles. Après, ils vivent comme ils veulent… La maison les accueillit dans une odeur de boulettes dorées et d’aneth. Sur la véranda, la nappe cirée à citrons recouvrait la grosse table en bois. À la cuisine, la poêle grésillait encore, et dans le four finissait de cuire une tarte au chou. — Waouh, c’est la fête, — s’exclama Thomas en jetant un œil à la cuisine. — Pas la fête, le déjeuner, — répondit automatiquement Geneviève, puis se reprit. — Allez, filez vous laver les mains, c’est à l’évier. Clara avait déjà ressorti son téléphone. En disposant salade, pain et boulettes, Geneviève percevait à la dérobée l’objectif immortalisant les assiettes, la fenêtre, le chat Mistigri qui guettait sous la chaise. — Et à table, pas de portable, hein, — glissa-t-elle, mine de rien, lorsqu’ils furent tous assis. Thomas releva la tête. — Sérieux ? — Très sérieux, — intervint Albert. — Après le repas, autant que vous voudrez. Clara hésita puis posa le portable face contre table. — Je voulais juste une photo… — Déjà prise, — lui sourit Geneviève. — Mangeons d’abord. Tu posteras après. Le mot « poster » sonnait un peu faux sur ses lèvres. Elle ne savait jamais vraiment comment on disait, mais tant pis. Thomas, à contrecœur, écarta aussi son téléphone. On aurait dit qu’on lui demandait d’enlever un casque de cosmonaute. — Ici, — poursuivit-elle en servant le jus, — on a un rythme. Déjeuner à une heure, dîner à sept. Le matin, on ne traîne pas au lit après neuf. Après, vous faites ce que vous voulez. — Pas après neuf… — rumina Thomas. — Et si je regarde un film la nuit ? — La nuit, on dort, — trancha Albert, fourchette en main. Geneviève sentit un petit fil de tension flotter autour de la table. Elle ajouta précipitamment : — Ce n’est pas un camp militaire, rassurez-vous. Mais si on dort jusqu’à midi, la journée passe et vous ne voyez rien. Ici, il y a la rivière, la forêt, les vélos ! — Moi j’veux aller à la rivière ! — réagit aussitôt Clara. — Et faire une séance photo dans le jardin. Le mot « séance photo » lui parut soudain très naturel. — Très bien, — hocha Geneviève. — Mais d’abord un peu d’aide. Il y a les pommes de terre à biner, les fraisiers à arroser. Ici, ce n’est pas un hôtel tout compris. — Oh, mamie, on est en vacances quand même… — grogna Thomas. Mais Albert leva juste les yeux. — En vacances, mais pas en pension complète. Thomas soupira, Clara chercha son frère du pied sous la table, et il esquissa un demi-sourire. Après le repas, ils filèrent défaire leurs valises. Geneviève alla voir un peu plus tard : Clara avait aligné ses t-shirts sur le dossier de chaise, posé trousse et chargeur, ses petits flacons s’alignaient sur la fenêtre. Thomas, lui, assis en tailleur sur le lit, scotchait à son portable. — J’ai changé les draps, — dit-elle. — Si besoin, n’hésitez pas. — C’est bon, mamie, — murmura Thomas sans lever les yeux. Ce « c’est bon » la piqua un peu. Mais elle hocha la tête. — Ce soir, on fera les brochettes dehors ! Et d’ici là, quand vous aurez récupéré, venez au potager, un coup de main sera bienvenu. — Oké, — répondit Thomas. Geneviève referma doucement la porte et s’attarda dans le couloir. De la pièce voisine montait un rire doux de Clara échangeant en visio avec une amie. Elle se sentit soudain vieille – pas tant du dos, mais vieille d’être reléguée sur un plan que seuls les jeunes se comprenaient. Pas grave, — pensa-t-elle. — Le principal, c’est de ne pas les étouffer. Le soir, alors que le soleil baissait, ils travaillèrent ensemble au jardin. La terre était tiède, la pelouse craquait sous les pas. Albert montrait à Clara les liserons. — Ceux-là, tu arraches, ceux-ci, tu gardes. — Et si je me trompe ? — s’inquiéta Clara, accroupie. — Pas grave, — intervint Geneviève. — Ce n’est pas une ferme industrielle. Thomas, un peu à l’écart, s’appuyait sur une binette en lorgnant la maison ; l’écran bleuté de son PC brillait derrière la vitre. — Tu n’as pas peur pour ton téléphone ? — demanda Albert. — Non, il est dans la chambre, — grogna Thomas. Ce simple aveu réjouit Geneviève plus qu’il n’aurait dû. Les premiers jours passèrent en équilibre. Elle les réveillait chaque matin d’un coup à la porte, ils râlaient mais finissaient à neuf et demie autour du petit-déj. Un peu d’aide, puis chacun son activité : séances-photo avec Mistigri et les fraises, musique en casque, virées sur le VTT. Les règles, c’était des détails — portable sur le côté à table, silence la nuit, lever dans le calme… Une seule fois, la troisième nuit, elle fut réveillée par des ricanements derrière la cloison. Il était près d’une heure. J’interviens, ou j’attends ? — hésita-t-elle dans le noir. De nouveau ce rire, puis le bruit d’un message vocal. Elle soupira, enfila son peignoir, toqua doucement. — Thomas, tu dors ? Silence brutal. — J’arrive, — chuchota la voix du garçon. Il entrouvrit la porte, le regard rougi de fatigue, les cheveux en bataille, le portable à la main. — Que fais-tu, debout à cette heure ? — Je… On regarde un film avec les copains, on s’envoie des messages en même temps… Elle l’imagina, leurs chambres sombres reliées par la même séance en différé. — On fait une règle, — dit-elle calmement. — Je veux bien jusqu’à minuit. Après, extinction générale. Ça te va ? Il fronça le nez. — Mais eux… — Eux sont en ville, ici on fait à notre façon. Je ne t’oblige pas à dormir à neuf heures non plus. Il grattouilla sa tête. — Bon… D’accord. Minuit. — Et ferme la porte, la lumière me gêne, et baisse le volume, hein. En regagnant son lit, elle se demanda si elle n’était pas trop molle. Mais les temps avaient changé. Les frictions vinrent par petites choses. Un matin de chaleur, elle demanda à Thomas d’aider Albert à porter des planches. — J’arrive… — gémit-il sans lâcher son écran. Dix minutes plus tard, rien n’avait bougé. — Thomas, ton grand-père fait tout seul — fit-elle, le ton plus sec. — J’envoie juste un message et j’y vais, — s’agaça-t-il. — Toujours des messages ! Comme si la planète s’arrêtait sans toi ! Il leva ses yeux, vexé. — C’est important, on fait un championnat d’équipe. — Dans un jeu ? — Oui. Si je pars, on perd. Elle s’apprêtait à répliquer, mais vit ses épaules tendues, sa bouche crispée. — Ça dure combien de temps ? — Vingt minutes. — D’accord. Dans vingt minutes, tu aides. Marché conclu ? Il hocha la tête, regretta son portable un instant, puis passa ses baskets sans attendre. Ces minuscules négociations lui donnaient l’impression de tenir quelque chose. Mais tout explosa un matin de juillet. Ce jour-là, ils devaient aller tous ensemble au marché chercher plants et provisions. Albert avait besoin d’aide ; sacs lourds et vieille voiture à surveiller. — Thomas, demain tu accompagnes Papi au marché, — annonça Geneviève au dîner. — Je reste avec Clara, on fait de la confiture. — Je peux pas, — répliqua-t-il. — Pourquoi ? — J’ai prévu d’aller en ville avec les potes. Y’a un festival, de la musique, un food-truck… — il chercha l’approbation de sa sœur, qui esquiva. — J’vous en ai parlé. Peut-être l’avait-il dit… ou pas. Tant de conversations se perdaient. — En ville ? — s’étonna Albert. — Oui, à Saint-Cloud. C’est juste à côté de la gare. Le « à côté » lui plut peu. — Tu connais le chemin ? — Oui. Il y aura tout le monde. Je vous rappelle que j’ai seize ans. Le « seize ans » claquait comme un argument infaillible. — On avait dit que tu partais pas seul, — insista Albert. — Je pars pas seul. On est en groupe. — Justement. La tension monta, l’air devint lourd. Clara finit ses pâtes en silence. — On pourrait aller au marché ce soir et tu irais au festival demain ? — tenta sa grand-mère. — Le marché, c’est demain, — trancha Albert. — Et j’ai besoin d’aide. — Je peux y aller, — lança soudain Clara. — Tu restes avec mamie, — répondit-il machinalement. — Je me débrouillerai seule — dit Geneviève. — Clara ira avec toi. Albert la dévisagea, surpris, reconnaissant, puis entêté. — Et lui, il a tous les droits ? — Non mais… — bredouilla Thomas. — Tu comprends qu’ici c’est pas Paris ? — le ton d’Albert se fit dur. — Ce n’est pas si simple. Et on doit répondre pour toi. — On doit toujours répondre pour moi ! Je veux bien décider tout seul, une fois ! Un silence pesant suivit. Geneviève eut envie de dire qu’elle comprenait, qu’elle aussi avait rêvé d’indépendance à son âge, mais elle se surprit à lâcher : — Tant que tu vis chez nous, c’est nos règles. Il repoussa sa chaise. — Très bien. J’y vais pas. Il claqua la porte, monta, bruits sourds au-dessus. Soirée tendue. Clara tenta de plaisanter sur une influenceuse, mais le rire sonnait creux. Albert resta muet, Geneviève lava la vaisselle en ressassant : « nos règles », résonnant comme une cuillère sur le verre. La nuit lui parut anormalement silencieuse. Pas de lézard, pas de bip mobile sous la porte de Thomas. Au matin, il était huit heures quarante-cinq. Clara bâillait devant une tasse, Albert dépliait un journal. — Thomas ? — Il dort, — hasarda Clara. Geneviève monta, frappa. — Thomas ? Rien. Lit refait à la va-vite, sweat sur la chaise, chargeur posé sur la table. Plus de téléphone. Un froid glacial dans sa poitrine. — Il n’est pas là, — dit-elle en redescendant. — Pas là ? — Albert bondit. — Ni au jardin, ni au cabanon, ni sur le vélo. — Le train de 8 h 40… — gronda Albert. — Il a peut-être retrouvé des amis… — Quels amis ? Il n’a personne ici. Clara consulta son téléphone. — Je lui écris. Pas de réponse. Elle releva les yeux : — Toujours une seule coche, pas de réseau. Le « une coche » ne disait rien à Geneviève, mais elle comprit que c’était mauvais. — Qu’est-ce qu’on fait ? — demanda-t-elle à Albert. Il hésita. — Je vais à la gare, voir si quelqu’un l’a croisé. — Tu crois que c’est utile ? peut-être qu’il va… revenir… — Il est parti sans rien dire. Ce n’est pas normal. Il enfila sa veste, prit les clés. — Reste ici, — dit-il à sa femme. — Si jamais il rentre. Clara, tu nous dis s’il t’écrit. Geneviève attendit sur la véranda, une serpillière à la main, le cerveau plein d’images : Thomas sur le quai, Thomas montant dans le train, Thomas bousculé, Thomas perdant son portable… Du calme. Il n’est plus un petit garçon. Il n’est pas bête. Une heure. Deux. Clara vérifiait son portable. — Toujours rien, — murmurait-elle. — Hors ligne. À onze heures, Albert revint, las : — Personne n’a vu. J’ai fait le tour jusqu’à la ville, rien. — Il est peut-être vraiment allé à son festival, — murmura Geneviève. — Sans argent ni rien ? — Il a tout sur sa carte… — rappela Clara. — Et sur le téléphone. Albert et Geneviève échangèrent un regard. L’argent, pour les jeunes, devenait virtuel. — On appelle son père ? — souffla-t-elle. — Appelle, — acquiesça Albert. Appel difficile. Le fils d’abord muet, puis furieux, puis reprochant leur manque de vigilance. Elle se sentait juste lasse. Clara, douce : — T’inquiète Mamie, il a juste boudé. Il va revenir. — Boudé ou pas, — grommela Geneviève, — on dirait qu’on est des ennemis. La journée se traina. Clara fit des confitures, Albert bricola – tout au ralenti. Le téléphone restait muet. En fin d’après-midi, un bruit sur la véranda. Geneviève sursauta. Quelqu’un ouvrit la grille. Thomas. Son t-shirt du matin, jean poussiéreux, le sac sur le dos. Fatigué, mais indemne. — Salut, — murmura-t-il. Un instant, elle crut l’enlacer, mais se retint. — Où étais-tu ? — En ville, — il baissa les yeux. — Au festival. — Seul ? — Avec des amis du village d’à côté. J’avais tout organisé. Albert le rejoignit, mains sales. — Tu sais ce que tu nous as fait vivre ? — commença-t-il, voix rauque. — J’ai essayé d’écrire, — répondit Thomas. — Plus de réseau puis batterie à plat. J’avais oublié mon chargeur. Clara, nerveuse, tenait son téléphone : — Je t’ai écrit toute la journée. Toujours juste une coche. — Je n’ai pas fait exprès, — balbutia Thomas. — J’ai cru que si je demandais, vous refuseriez. Mais j’avais déjà tout prévu. Alors… Il se coupa. — Tu t’es dit : autant partir sans prévenir ? — compléta Albert. Silence épais — mais différent. Désormais, c’était surtout de la lassitude. — Viens. Mange un bout. Tu dois avoir faim, — coupa enfin Geneviève. Il avala son assiette comme un affamé. — Là-bas, la bouffe Uber, c’est hors de prix. Le mot Uber décrocha un demi-sourire à Geneviève, mais elle ne fit aucune remarque. Quand il eut fini, ils se retrouvèrent tous les trois sur la véranda, la lumière tombant sur les jardins. — On va mettre les choses à plat, — s’assit Albert. — Tu veux de la liberté, on a compris. Mais tant que tu es ici, on doit savoir où tu es. Sinon, c’est l’angoisse. Thomas ne broncha pas. — À l’avenir, — poursuivit Albert, — tu préviens. Pas la veille au soir, au moins un jour avant. On discute, on voit comment faire, si c’est possible. Tu pars pas en douce. — Et si vous dites non ? — questionna Thomas. — Alors tu râles, tu boudes, — répondit Geneviève. — Et tu viens porter les sacs avec nous au marché. Il leva les yeux, partagés entre dégoût et résignation. — Je voulais pas vous faire peur, — murmura-t-il. — Je voulais juste décider moi-même. — C’est bien de décider, — répondit Geneviève. — Mais ça signifie aussi prendre en compte ceux qu’on rend inquiets. Sa propre réponse la surprit. Ce n’était pas une leçon, mais juste la vérité. Il soupira. — D’accord. J’ai compris. — Encore une chose, — ajouta Albert. — Si ton portable tombe à plat, trouve une prise, un café, une gare, peu importe. Préviens-nous tout de suite, même si tu crois qu’on va râler. — Promis. Ils restèrent un moment ensemble, sans mots. Mistigri miaula paresseusement dans les fraises. — Le festival, alors ? — lança Clara. — Bof la musique, la bouffe, top, — grimaça-t-il. — T’as des photos ? — Portable HS. — Pas de preuve, ni de story ? — feint-elle de s’offusquer. Il esquissa un sourire. Cette fois, c’était léger. Après ce jour, la vie sembla se détendre. Les règles restaient, mais plus souples. Geneviève et Albert listèrent sur une feuille ce qui leur importait : lever avant dix heures, aide quotidienne, prévenir de tout déplacement, pas de téléphone pendant les repas – la liste appuyée sur le frigo. — On dirait un règlement de colonie ! — ironisa Thomas. — Sauf que c’est une colonie familiale, — rétorqua Geneviève. Clara voulut ajouter son grain de sel. — Vous aussi, vous devez respecter des trucs : pas nous appeler toutes les cinq minutes à la rivière, et ne pas entrer sans frapper dans la chambre ! — On ne le fait jamais, — s’étonna Geneviève. — Mettez-le quand même, — insista Thomas. — Faut que les règles soient pour tous. Deux nouvelles lignes à la liste. Albert grogna, mais signa. Peu à peu, les corvées prirent un air de jeu. Un soir, Clara ressortit un vieux jeu de société offert par leurs parents. — On s’y met tous, ce soir ? — J’y jouais gosse ! — s’anima Thomas. Albert protesta, trop occupé au garage. Mais il revint, prit place, et montra qu’il se souvenait des règles mieux que quiconque. On se chamailla sur les pions, on rit, les portables restant dans un coin. Idem pour la cuisine : lasse d’entendre « qu’est-ce qu’on mange ? », Geneviève trancha : — Samedi, c’est vous deux aux fourneaux. Je supervise seulement. — Nous ? Mais… quoi ? — Ce que vous voulez : même juste des pâtes. Seulement, qu’on puisse avaler. Ils s’appliquèrent. Clara dénicha une recette branchée sur Internet, Thomas coupa les légumes en discutant. L’odeur d’oignon et d’épices se répandit, la vaisselle s’empila, mais l’ambiance était joyeuse. — Si on est malades, faudra pas râler, — prédit Albert, mais il finit son assiette jusqu’à la dernière miette. Pour le jardin, Geneviève innova : elles leur attribua une « parcelle personnelle ». — Celle-là pour toi, Clara, (les fraises). Celle-là pour toi, Thomas, (les carottes). Vous gérez comme vous voulez. Mais après, pas de plainte si rien ne pousse. — C’est une expérience scientifique, — déclara Thomas. — Groupe témoin pour Thomas, groupe d’essai pour moi, — rigola Clara. À la fin de l’été, lors de la récolte, Clara ramassa son panier plein de fraises, Thomas ne retrouva que deux carottes faméliques. — Tu conclus quoi ? — demanda Geneviève. — Les carottes, c’est pas pour moi, — admit-il. Ils rirent ensemble, sans gêne. Fin août, la maison trouva son rythme. Petit-déjeuner collectif, activités libres, dîner tous ensemble. Parfois Thomas traînait tard son portable, mais éteignait toujours avant minuit désormais. Clara partait à la rivière avec une copine du village, mais avertissait toujours où elle allait. On se chamaillait encore sur la musique, le sel dans la soupe, la vaisselle – mais ce n’était plus une guerre des générations, plutôt la vie normale sous le même toit. À la veille du départ, Geneviève prépara une tarte aux pommes. L’odeur de cannelle emplit la maison, le vent du soir soufflait doux sur la véranda. Les sacs déjà prêts attendaient. — On fait une photo ? — suggéra Clara après la tarte servie. — Pas encore dans “vos” réseaux… — marmonna Albert, mais n’ajouta rien. — Juste pour nous, — précisa Clara. Ils sortirent au jardin. La lumière dorée baignait les pommiers. Clara posa son téléphone sur un arrosoir en guise de trépied, lança le retardateur et vint s’installer au centre, organisant la pose : Mamie au milieu, Papi à droite, Thomas à gauche. Tous, un peu gauche, épaule contre épaule. Thomas effleura le bras de Geneviève, Albert se rapprocha, Clara les enlaça. — Souriez ! — commanda-t-elle. Clic. Puis un deuxième. — Montrez ! — demanda Geneviève. Sur l’écran, ils paraissaient drôles : elle, tablier de travers, Albert en chemise défraîchie, Thomas décoiffé, Clara en t-shirt flashy. Pourtant, ils irradiaient quelque chose de commun, de tendre. — Je peux l’avoir tirée en photo papier ? — demanda Geneviève. — Bien sûr, — dit Clara. — Je te l’enverrai. — Encore faut-il que je sache comment imprimer depuis un téléphone… — avoua Geneviève. — Je t’aide, — promit Thomas. — Tu n’as qu’à venir à Paris cet automne. Elle approuva, sereine. Pas parce qu’ils se comprenaient désormais sans paroles. Ils auraient encore bien des désaccords. Mais elle était sûre que, quelque part entre leurs règles et leur autonomie, un chemin de traverse s’était ouvert. Tard le soir, les enfants couchés, elle s’assit dehors. Le ciel franc illuminait les toits d’étoiles. La maison paisible respirait. Albert la rejoignit, s’assit près d’elle. — Ils repartent demain. — Ils repartent. Silence complice. — Finalement, — dit Albert, — tout s’est bien passé. — Tout s’est bien passé. Mieux encore, — ajouta-t-elle. — Je crois qu’on a tous appris quelque chose. — Et on ne sait pas toujours qui apprend le plus… — sourit-il. Geneviève sourit à son tour. La chambre de Thomas était noire, celle de Clara aussi. Sur la table de chevet, sûrement, le portable se rechargeait en silence, prêt pour le lendemain. Geneviève vérifia, machinalement, la feuille des règles sur le frigo. Les bords tout recourbés, le stylo posé près de la liste. Elle effleura les signatures du doigt, et se dit que, l’été prochain, ils la réécriraient sans doute. Ajouteraient, enlèveraient. Mais l’essentiel resterait. Elle éteignit la cuisine, monta se coucher, sentant la maison apaisée, qui gardait en elle tout un été — et déjà laissait place au suivant. Nos Règles pour l’Été

Les règles de lété

Quand le TER marqua son arrêt à la minuscule gare du village, Odette Martin était déjà installée au bord du quai, serrant contre elle un grand cabas de toile. Il y avait dedans quelques pommes, un pot de confiture de cerises maison et une boîte en plastique pleine de petits chaussons au fromage. Bien sûr, rien de tout cela nétait vraiment indispensable : les enfants arrivaient repus, venus de la ville, chargés de sacs à dos et de tote-bags, mais impossible pour Odette de ne pas mitonner un petit quelque chose. On ne se refait pas.

Le train a soufflé, les portes se sont ouvertes, et dun coup, trois formes ont dégringolé sur le quai : le grand et maigre Baptiste, sa petite sœur Camille, et un sac à dos qui semblait presque posséder une vie propre.

Mamie ! sest écriée Camille la première, agitant la main si fort que ses bracelets ont tinté gaiement.

Odette a senti sa gorge se serrer dun plaisir tendre. Elle a posé doucement le cabas à ses pieds pour ne pas tout renverser, et a ouvert grand les bras.

Mes chéris, que vous Elle allait dire « avez grandi », mais sest mordue la langue juste à temps. Pas la peine, ils étaient bien au courant.

Baptiste est venu plus lentement, la enlacée dun bras, lautre tenant son fameux sac.

Salut, mamie.

Il était presque une tête plus grand quelle. Il portait une légère barbe, des poignets maigres, les écouteurs dépassant du col de son tee-shirt. Odette samusa à chercher en lui le petit garçon qui autrefois pataugeait dans le potager en bottes en caoutchouc. Mais elle tombait toujours sur ces détails dadulte, inattendus.

Papy vous attend côté parking, dit-elle. On y va vite, sinon les boulettes vont refroidir.

Attends, je fais une photo ! sest exclamée Camille. Elle avait déjà dégainé son téléphone, a mitraillé le quai, le wagon, Odette.

« Une story », voilà ce quelle avait marmonné ensuite. Le mot « story » a survolé loreille dOdette tel un pigeon. Elle se rappelait vaguement avoir demandé cet hiver à sa fille ce que ça voulait dire. Lexplication sétait envolée. Lessentiel, cest que sa petite-fille souriait.

Ils sont descendus les marches de béton. En bas, près de la vieille Renault Kangoo bleue, attendait Henri Martin. Il se leva, tapa sur lépaule de Baptiste, embrassa Camille, adressa un signe de tête à sa femme. Dapparence réservé, mais Odette savait bien quil était aussi content quelle.

Alors, cest les vacances ? demanda-t-il.

Les vacances, répondit Baptiste en lançant son sac dans le coffre.

Sur la route, les enfants se sont faits silencieux. Dehors défilaient les petites maisons, les jardins remplis de rosiers et de courgettes, quelques chèvres ici et là. Camille fit défiler son écran, Baptiste ricana en lisant, et Odette se surprit à observer leurs doigts, posés sans arrêt sur leurs rectangles noirs.

Pas grave, se rassura-t-elle. Lessentiel, cest quà la maison ce soit selon nos règles. Le reste bah, quils vivent à leur façon.

À leur arrivée, la maison sentait bon la boulette à la moutarde et laneth fraîche. Sur la terrasse traînait la grande table en bois couverte dune toile cirée imprimée citrons. La poêle chantonnait sur le feu, une tarte au poireau dorait dans le four.

Eh ben, cest un festin ! lança Baptiste en inspectant la cuisine.

Ce nest pas un festin, cest juste le déjeuner, réagit dinstinct Odette, puis se reprit : Allez, filez vous laver les mains, à lévier là-bas.

Camille avait déjà ressorti son téléphone. Pendant quOdette amenait la salade, le pain, les boulettes, elle laperçut du coin de lœil prendre en photo les assiettes, la fenêtre, et Capucine la chatte qui lorgnait prudemment sous la chaise.

À table, les téléphones restent loin, lança-t-elle mine de rien.

Baptiste releva la tête.

Sérieux ?

Sérieux, gronda Henri, sans quitter son assiette des yeux. On mange, après, tu fais tous les Snap que tu veux.

Camille hésita une seconde, puis posa son portable, écran contre la nappe.

Cétait juste pour shooter

Cest déjà fait, dit gentiment Odette. Allez, on mange. Et ensuite, tu pourras poster ou je ne sais quoi.

Le mot « poster » lui sortit un brin gêné. Elle nétait plus très sûre du terme exact, mais bon, ça passerait.

Baptiste, après une courte pause, déposa aussi son téléphone au bout de la table. On aurait dit quon lui ordonnait dôter son casque dastronaute.

Ici, cest à la française, poursuivit Odette en servant le sirop. Déj à une heure, dîner à sept. Le matin, on se lève avant neuf. Le reste, liberté totale.

Avant neuf râla Baptiste. Et si je regarde un film tard ?

La nuit, cest fait pour dormir, grogna Henri, la bouche pleine.

Odette sentit quune fine tension sinstallait. Elle se dépêcha dadoucir :

On nest pas à la caserne, vous savez. Mais si on dort jusquà midi, la journée senvole et vous ne profiterez de rien ! Ici, il y a la rivière, la forêt, les vélos, tout ça.

Moi je veux aller à la rivière ! coupa Camille. Et sur le vélo. Et faire une séance photo au jardin.

Là, le terme « séance photo » passa mieux. Cétait rentré dans leurs habitudes.

Parfait, hocha Odette. Mais dabord, petit coup de pouce. Quelques patates à désherber, les fraisiers à arroser. Ce nest pas le palace ici.

Mais mamie, cest les vacances ! protesta Baptiste, mais Henri le coupa du regard :

Les vacances, oui, mais pas le Club Med non plus.

Baptiste soupira, sans mot dire. Camille fit exprès de lui cogner la basket sous la table, et ils échangèrent un sourire en coin.

Après le déjeuner, ils filèrent chacun dans leur chambre déballer leurs affaires. Odette passa les voir un peu plus tard. Camille avait déjà accroché ses t-shirts à la chaise, étalé sa trousse de maquillage, mis la batterie sur la prise, toute une armée de flacons alignée sur le rebord de la fenêtre. Baptiste était sur le lit, adossé au mur, scotché à lécran.

Jai changé le linge de lit, souffla Odette. Si ya un souci, tu me dis.

Tinquiète, mamie, tout est ok, glissa-t-il sans lever les yeux.

Ce « ok », ça pique toujours un peu mais bon. Elle hocha la tête.

Ce soir, on fait des grillades, prévint-elle. Mais quand vous aurez soufflé un coup, tout le monde au jardin. Ça nous occupera une petite heure.

Ouais, marmonna Baptiste.

Odette referma doucement la porte et traîna un peu dans le couloir. De la chambre filtrait le rire discret de Camille, visiblement en pleine visio. Un coup de vieux, voilà ce quelle ressentit : pas à cause du dos, non, mais comme si la vie des enfants se déroulait sur une autre fréquence, inaccessible.

Tant pis, se dit-elle. On va gérer. Limportant, cest de ne pas étouffer.

Le soir, alors que le soleil sinclinait sur la colline, toute la joyeuse bande était au jardin. La terre était tiède, lherbe craquait sous les pas. Henri montrait à Camille ce quil fallait arracher, laisser, bichonner.

Ça, tu larraches, ça, tu laisses, dit-il.

Et si je me trompe ? Camille saccroupit, grimaça.

Ça nest pas grave du tout, intervint Odette. On nest pas à la coopérative agricole.

Baptiste, lui, sappuyait sur la binette, le regard déjà perdu vers la maison où son écran brillait à la fenêtre.

Tas pas perdu ton téléphone ? glissa Henri.

Il est dans la chambre, marmonna Baptiste.

Cette confession fit plaisir à Odette plus que de raison.

Les premiers jours, léquilibre tint bon. Le matin, Odette cognait à la porte, ils râlaient mais à neuf heures trente, tout le monde émergait en pyjama pour le petit déj. Ils donnaient un coup de main, puis vivaient leur vie : Camille lançait des photos de Capucine au milieu des fraises pour ses réseaux, Baptiste lisait, écoutait sa musique ou partait en balade à vélo.

Les règles tenaient à pas grand-chose. Les portables, à lécart pendant les repas. Silence la nuit. Une seule fois, la troisième nuit, Odette fut réveillée par un gloussement étouffé derrière le mur. Elle regarda lhorloge : minuit et demi.

Elle hésita : laisser passer ou intervenir ? Un autre éclat de rire, un bip de message audio. Résignée, elle enfila sa robe de chambre et toqua discrètement.

Baptiste, tu dors ?

Silence dun coup.

Jarrive, un chuchotement.

Il ouvrit la porte, plissant les yeux dans la lumière du couloir : yeux rouges, cheveux en bataille, portable à la main.

Tu ne dors pas ? tenta-t-elle calmement.

Je regarde un film.

À une heure du mat ?

On a décidé de mater ensemble avec les copains et de commenter en direct…

Odette simagina tous ces ados, chacun dans son coin de ville, smartphone à la main, éveillés au même film et échangeant à tout-va.

Bon, écoute, lui dit-elle, je ne râle pas que tu regardes un film. Mais si tu veilles trop tard, le matin tu nes bon à rien. Et pour déraciner les patates, jai besoin de toi. On fait un deal ? Avant minuit, ok. Après minuit, on éteint.

Il fit la grimace.

Mais les autres

Les autres sont à Lyon, et toi tu es ici. Chacun ses règles. Je ne timpose pas le couvre-feu de 21 heures non plus !

Il gratta sa tête.

Daccord, avant minuit.

Et la porte fermée, sil te plaît. Et volume mini.

En retournant se coucher, Odette se trouva presque trop conciliante. Elle aurait dû faire comme avec sa fille, à lépoque Mais le monde avait changé.

Les conflits sinstallèrent à partir de détails. Un matin de canicule, Odette demanda à Baptiste daider Henri à déplacer des planches derrière la grange.

Jarrive, répondit-il sans quitter le téléphone.

Dix minutes plus tard, les planches navaient pas bougé, Baptiste bullait toujours sur la terrasse.

Baptiste, ton grand-père sactive seul la voix dOdette se fit plus ferme.

Jai bientôt fini soupira-t-il.

Tu passes ta vie sur cet écran, à croire que le monde sécroule sans toi.

Il releva le nez, fronça les sourcils.

C’est important, claqua-t-il. On joue un tournoi.

Quel genre de tournoi ?

En ligne. Cest en équipe. Si je lâche maintenant, n’importe quoi.

Elle pensa répliquer quil y a plus sérieux que ces jeux, mais aperçut ses épaules raides, son air buté.

Tu mets combien de temps ?

Vingt minutes.

Eh bien dans vingt minutes tu seras dehors. Daccord ?

Il hocha la tête. Vingt minutes plus tard, il enfilait déjà ses baskets. Elle eut limpression que ce genre de petits marchés, ça sauvait la saison.

Un matin de juillet, ça dérapa. Il était prévu daller au marché du coin sapprovisionner en légumes et lait cru. Henri avait prévenu la veille quil aurait besoin dun bras.

Baptiste, demain tu accompagnes papy au marché, dit Odette en rangeant la table. Moi, je reste avec Camille, on va préparer de la confiture.

Je ne peux pas, coupa Baptiste aussitôt.

Ah bon et pourquoi ?

Je me suis engagé avec les potes à aller sur Lyon. Il y a un festival, musique, food-trucks et tout Il chercha de laide du côté de Camille, qui haussa les épaules, indifférente. Je vous lavais dit.

Elle nen avait aucun souvenir. Ou alors, il avait glissé ça en douce entre deux conversations.

Tu connais le trajet ? sinquiéta Henri.

Mais oui, cest direct en TER, cest juste à côté de la Part-Dieu.

Henri napprécia pas ce « juste à côté » :

Et tu sais où te rendre ? Tu pars tout seul ?

Je vais retrouver des copains du coin. Jai seize ans, quand même.

Le « jai seize ans » avait la force dun verdict.

Avec ton père on avait dit pas de solo rappela Henri.

Mais je ne serai pas seul !

Justement, grommela Henri. On ne sait jamais avec ces histoires-là.

Odette sentit latmosphère se charger, la cuisine devenir dense comme de la bouillie. Camille termina son plat, sesquiva sur la pointe des pieds.

On peut peut-être tenta-t-elle dapaiser, permuter : vous faites le marché ce soir, et demain il sort avec ses copains ?

Le marché na lieu que demain matin, trancha Henri. Et il me faut un costaud.

Je peux y aller, moi, proposa timidement Camille.

Tu restes avec mamie, répliqua Henri, par réflexe.

Je peux me débrouiller seule pour la confiture, insista Odette. Laisse Camille taccompagner.

Henri la dévisagea, mi-surpris, mi-reconnaissant.

Et monsieur, il bronze sous le tilleul, cest ça ? ronchonna-t-il vers Baptiste.

Mais

Tu penses peut-être quici cest comme en ville ? la voix dHenri se fit glaciale. Ici, cest autre chose. On a la responsabilité.

Toujours quelquun pour décider à ma place ! explosa Baptiste. Je peux pas prendre une décision tout seul ?

Grand blanc. Odette sentit son cœur se ratatiner. Elle aurait aimé dire quelle comprenait, quelle aussi voulait être « grande » à son âge, mais la phrase qui sortit fut sèche, étrangère :

Chez nous, tu vis avec nos règles, cest comme ça.

Il repoussa la chaise.

Tant pis alors. Je sors pas.

Il quitta la pièce bruyamment. Un bruit sourd à létage, un sac jeté, un adolescent maussade.

Le reste de la soirée fut pesant. Camille essaya de détendre lambiance en parlant dune influenceuse quelle suivait, sans vraiment réussir à détendre latmosphère. Henri était mutique, le nez dans sa tasse. Odette lavait la vaisselle en ressassant ses « règles à nous » qui tintaient comme une casserole cabossée.

La nuit, elle fut réveillée par une sorte de silence bizarre. Dordinaire, la maison bruissait une latte qui craque, une souris, une Peugeot au loin. Là, le silence. Elle tendit loreille. Aucun rai de lumière sous la porte de Baptiste.

Au moins, il dort, pensa-t-elle avec une pointe dinquiétude.

À neuf heures moins le quart, le jour suivant, Camille était déjà installée à bailler devant son chocolat chaud. Henri lisait le journal en buvant son café.

Et Baptiste ? demanda Odette.

Il dort encore, répondit Camille.

Odette monta, toqua.

Baptiste, debout !

Pas de réponse. Elle ouvrit : la couette à peine tirée, pas de Baptiste. Son sweat sur la chaise, chargeur posé là, le portable envolé.

Quelque chose en elle seffondra.

Il nest plus là, lança-t-elle en descendant.

Quoi ? Henri bondit.

Chambre vide. Il a pris son portable.

Il doit être dehors, hasarda Camille.

Tour du jardin, rien. Le garage, le potager, vide. Le vélo : présent.

Le train de 8h40 vient de partir, marmonna Henri en direction de la départementale.

Odette sentit ses mains devenir froides. Peut-être était-il simplement allé voir des gamins du village ?

Il ne connaît personne par ici, objecta Henri.

Camille attrapa son téléphone.

Jessaie de lui écrire.

Ses doigts dansaient furieusement. Elle releva la tête, pâle.

Il lit pas. Y a quune coche.

« Une coche », ça ne disait rien à Odette mais vu la tête de Camille, cétait mauvais signe.

On fait quoi ? chuchota-t-elle à Henri.

Il garda le silence.

Jirai à la gare, lâcha-t-il. Quelquun la peut-être vu.

Ce nest peut-être commença-t-elle.

On le laisse disparaître sans rien faire ? coupa-t-il sèchement.

Il passa sa veste, attrapa les clés.

Reste ici, dit-il. Sil revient, tu me préviens tout de suite. Camille, pareil, sil técrit.

Quand la Kangoo quitta la cour, Odette saffala sur la terrasse, tordant un torchon entre ses mains. Des images défilaient : Baptiste seul sur le quai, montant dans le TER, perdant son téléphone, se faisant bousculer Elle secoua la tête.

Il est grand. Et pas idiot.

Une heure passa. Puis deux. Camille vérifiait nerveusement son portable toutes les dix minutes.

Rien, grommela-t-elle. Même pas « en ligne ».

Henri revint vers onze heures. Il avait vieilli de cinq ans.

Personne ne la vu, souffla-t-il. La gare, la supérette, rien.

Il est peut-être réellement à Lyon, hasarda Odette.

Sans argent, sans rien ?

Il a sa carte bancaire, coupa Camille. Et puis le paiement mobile.

Ils échangèrent un regard. Pour eux, le portefeuille était de cuir, pour les jeunes, cétait là-dedans.

On prévient son père ? demanda-t-elle.

Vaudrait mieux, bougonna Henri.

Le coup de téléphone fut dur. Leur fils fit dabord silence, puis jura, puis demanda pourquoi « on ne tenait pas mieux ». Odette sentit lépuisement couler en elle. Après avoir raccroché, elle sassit brutalement.

Mamie, dit Camille en sapprochant, tinquiète, il nest pas perdu. Il a juste boudé.

Il boudait à ce point quil fallait tout plaquer ?

La journée traîna en longueur. Camille tourna les fraises avec Odette pour la confiture, Henri bricola dans le garage. Le portable de Camille resta muet.

En fin daprès-midi, alors que le soleil touchait les tuiles, un bruissement sur la terrasse. Odette sursauta. La grille grinça, la silhouette de Baptiste apparut.

Il portait le même tee-shirt quau matin, les jeans saupoudrés de poussière, le sac sur lépaule. Lair fatigué mais indemne.

Salut, fit-il à basse voix.

Odette se leva. Elle hésita à se jeter à son cou mais se contint. Elle demanda simplement :

Tu étais où ?

À Lyon, répondit-il en baissant les yeux. Au festival.

Seul ?

Non, avec des copains du village voisin. Jai calé ça au dernier moment.

Henri le rejoignit sur le pas de la porte, mains pleines de sciure.

Tu sais ce quon a vécu, ici tenta-t-il, mais il sarrêta.

Je voulais écrire, se défendit Baptiste. Plus de réseau. Et puis la batterie. Javais oublié le chargeur.

Camille brandit son propre portable :

Je tai bombardé de messages ! Tu navais quune coche !

Je suis désolé, leur dit-il. Je me suis dit que si je demandais, on allait refuser. Et après, ça ma saoulé. Jai eu tort.

Donc tu tes dit, « mieux vaut ne pas prévenir » ? conclut Henri.

Un pesant silence suivi. Mais il avait celui dun vieux plan dolive plutôt quune tempête.

Allez, rentre. Mange déjà quelque chose, soupira Odette.

Il sassit, engloutit le potage, du pain, un grand verre de grenadine. Il mangeait comme sil navait rien avalé à midi.

Cest cher, ces stands de street food marmonna-t-il.

Le « vos stands » fit sourire Odette. Elle laissa passer.

Après le repas, ils regagnèrent la terrasse. Le soleil rosissait les hortensias, lair était plus doux.

On va fixer une règle, déclara Henri. Si tu veux sortir, tu nous le dis la veille, pas la veille au soir. On en parle, on voit comment faire, comment revenir, qui taccompagne. Si on dit oui, cest bon. Si cest non, tu restes, même si tu tires la tête. Mais on naime pas le silence radio.

Baptiste croisa les bras.

Et si cest non, bah jai plus quà rester ici alors

Bienvenue chez nous, fit Odette. On râle tous, mais on avance ensemble.

Il les regarda, mi vexé, mi épuisé, un brin paumé.

Je ne voulais pas que vous vous inquiétez, murmura-t-il. Je voulais juste choisir tout seul.

Prendre des décisions, cest bien, répondit Odette. Mais il faut aussi assumer de laisser des traces derrière soi. Ceux qui sinquiètent, cest vrai, font partie du prix.

Elle fut surprise par la sagesse promptement sortie de sa bouche.

Il soupira.

Ok, compris.

Encore une chose, ajouta Henri. Si ton portable est à plat, tu te débrouilles pour trouver une prise. Brasserie, gare, pigeons voyageurs sil le faut, mais tu nous écris. Même pour dire quon va rouspéter.

Daccord, acquiesça Baptiste.

Ils restèrent muets un moment, bercés par les aboiements dun chien, le miaulement distrait de Capucine dans la pelouse.

Alors, ce festival ? lança Camille.

Sympa. La musique, bof, la bouffe, top.

Tas fait des photos ?

Portable HS.

Bravo. Même pas de preuves, fit-elle avec un œil rieur.

Il esquissa un sourire. Un sourire fragile, certes, mais un sourire tout de même.

Dès lors, la maison trouva un tempo plus doux. Les règles furent écrites sur une grande feuille : lever avant dix heures, deux heures de coup de main par jour, avertir en cas de sortie, portables hors table. La feuille trôna sur le frigo.

On se croirait en colonie de vacances, ironisa Baptiste.

Sauf quici, cest familial, répondit Odette.

Camille réclama à son tour ses conditions.

Vous ne mappelez pas toutes les cinq minutes quand je vais à la rivière. Et la porte de ma chambre, cest sacré, hein !

On nentre jamais sans toquer, sindigna Odette.

Vas-y, écris-le aussi, ajouta Baptiste. Pour que ce soit équitable.

On ajouta donc deux lignes et Henri signa en grognant pour la forme.

Peu à peu, la vie commune devint plus simple. Un soir, Camille dénicha un vieux jeu de société offert par leurs parents.

On fait une partie ce soir ?

Jy jouais petit ! sexclama Baptiste.

Au début, Henri fit mine davoir une réparation urgente à terminer, mais finit par les rejoindre. Il se révéla être incollable sur les règles. On sasticota, on tricha gentiment, on oublia les portables qui prenaient la poussière dans un coin.

La cuisine devint aussi un territoire neutre : un samedi, Odette déclara forfait.

Ce soir, cest votre tour, les jeunes !

Nous ? Baptiste et Camille, en chœur.

Vous. Même si c’est juste des coquillettes-jambon, tant que cest mangeable.

Ils prirent la chose à cœur. Camille dénicha une recette branchée sur Instagram, Baptiste coupa les légumes (sous critiques), la cuisine empestait lhuile chaude, un monticule de vaisselle s’accumulait mais lambiance était légère, presque festive.

Vous ne râlez pas si on fait la queue aux toilettes, gronda Henri. Mais il en redemanda trois parts.

Au potager, Odette adopta la douce pédagogie. Plutôt que de forcer, elle proposa :

Voilà ta parcelle, dit-elle à Camille devant les fraisiers. Et là, Baptiste, cest la tienne, les carottes. Vous faites ce que vous voulez. Mais vous viendrez pas pleurer cet automne !

Cest une expérience scientifique ! lança Baptiste.

Placebo, contrôle, fit Camille.

Résultat : Camille surveillait chaque soir ses fraises, les photographiait fièrement « mon jardin » ; Baptiste arrosait deux fois puis oubliait le carré. À la récolte, Camille avait des fruits, Baptiste deux bouts de racine malingre.

Tu en tires quoi ? demanda Odette.

Les carottes, cest surfait, déclara-t-il très sérieux.

Ça éclata de rire. Un vrai rire, détendu.

Au bout de lété, la maison avait adopté son propre rythme : petit déjeuner partagé, journée dispersée, retrouvailles le soir autour du repas. Baptiste traînait parfois sur son portable après minuit, mais il éteignait seul la lumière. Camille pouvait filer à la rivière avec sa nouvelle amie du hameau, elle prévenait toujours par SMS.

Il y avait encore des chamailleries bien sûr : sur la musique, sur la quantité de sel dans la ratatouille, sur lopportunité de faire la vaisselle tout de suite ou demain matin. Mais tout cela ressemblait moins à une guerre de tranchées quà lajustement dune tribu qui vit ensemble.

Le dernier soir, Odette fit une tarte aux pommes du jardin. La maison sentait le sucre chaud, le vent de lété traversait la terrasse. Les sacs étaient prêts dans lentrée.

Selfie ! décréta Camille une fois la tarte servie.

Encore vos machins Internet, râla Henri, mais il sarrêta.

Pour nous. Même pas pour publier.

Ils sortirent dans le jardin, le soleil touchait les toits, la lumière dorait les pommiers. Camille posa son téléphone sur un seau, lança le retardeur.

Mamie au milieu, papy à droite, Baptiste à gauche.

Ils salignèrent, un peu gauches mais soudés. Odette sentit Baptiste lui frôler le coude, Henri se rapprocher aussi. Camille les étreignit par la taille.

Souriez !

Clac. Une, deux photos.

Voyons ! lança Odette.

Sur lécran, ils avaient lair un peu fouillis : elle en tablier, Henri en chemise de campagne, Baptiste avec des mèches folles, Camille en tee-shirt flashy. Mais il y avait dans la façon de se toucher quelque chose dintime, de commun.

Tu me limprimeras ? demanda Odette.

Bien sûr, promit Camille. Je tenverrai la photo.

Mais comment la sortir, moi, sans portable ?

Je viendrai te la faire, promit Baptiste. Ou je tembarque à Paris cet automne.

Odette acquiesça. Elle se sentit apaisée. Pas parce quils étaient désormais fusionnels ; non, il y aurait encore des discussions, bien sûr. Mais une petite sente sétait frayée entre les règles et leur liberté, praticable de tous.

Tard dans la nuit, les petits couchés, elle sortit sur la terrasse. Le ciel sombre était troué de quelques étoiles au-dessus des toits. La maison respirait paisiblement. Elle sassit sur la marche, genoux contre la poitrine.

Henri la rejoignit.

Cest demain quils repartent.

Demain, oui, confirma-t-elle.

Un silence tranquille.

Finalement, ça sest bien passé, souffla-t-il.

Mieux que prévu, sourit Odette. On a tous appris quelque chose.

Va savoir, eux ou nous ! gloussa-t-il.

Elle sourit. Dans la chambre de Baptiste, plus un bruit. Dans celle de Camille non plus. Quelque part, le portable devait charger sagement, regagnant la force pour la rentrée.

Odette rentra, vérifia une dernière fois la liste des règles accrochée au frigo. Les coins commençaient à sabîmer, le vieux Bic traînait là. Elle caressa les signatures du bout des doigts et se dit quils la réécriraient peut-être lété suivant. Ils ajouteraient, enlèveraient des points. Ce qui compte resterait.

Elle éteignit la lumière, ferma la porte. La maison respirait. Lété aussi. Et elle laissa un peu de place pour le prochain.

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Nos Règles pour l’Été Lorsque le train s’arrêta sur la petite halte, Madame Geneviève était déjà debout tout au bout du quai, une vieille besace de toile serrée contre elle. Dans le sac roulaient des pommes, un pot de confiture de cerise maison et une boîte de tupperware remplie de feuilletés. Tout ça n’était pas vraiment utile – les enfants arrivaient rassasiés de Paris, bardés de sacs à dos et de cabas, mais impossible pour elle de ne rien préparer. Le train s’ébranla, les portes battirent, et trois débarquèrent d’un coup : le long et maigre Thomas, sa petite sœur Clara, et un sac à dos qui semblait avoir sa propre volonté. — Mamie ! — s’exclama Clara, la première à l’avoir repérée, bracelets tintant à son poignet levé. Madame Geneviève sentit une bouffée de chaleur monter dans sa gorge. Elle posa son sac précautionneusement pour ne rien faire tomber et ouvrit grand les bras. — Eh bien, comme vous… — Elle allait dire « grandi », mais se mordit la langue à temps. Ils le savaient déjà. Thomas avança plus lentement, l’embrassa d’un bras, retenant son sac de l’autre. — Salut Mamie. Il la dépassait presque d’une tête maintenant. Le menton déjà ombré, des poignets maigres, des écouteurs dépassant du col du t-shirt : Geneviève se surprit à chercher en lui le petit garçon qui courait autrefois bottes aux pieds entre les groseilliers, mais son regard n’accrochait plus que des signes d’un âge trop neuf, trop grand. — Grand-père vous attend en bas, — annonça-t-elle. — Dépêchons-nous, mes boulettes refroidissent. — D’abord une photo, — Clara avait déjà tiré son portable, immortalisant le quai, la rame, sa grand-mère. — Pour mes stories. Le mot « stories » fila à son oreille comme un piaf. Elle avait déjà interrogé sa fille là-dessus en hiver, mais l’explication lui était sortie de la tête. Du moment que sa petite-fille souriait… Ils descendirent par les marches de béton. En bas, près d’une vieille Twingo, les attendait Monsieur Albert. Il s’approcha, tapa l’épaule de Thomas, étreignit Clara, salua d’un signe sa femme. Tout était plus mesuré chez lui, mais Geneviève savait qu’il était aussi heureux qu’elle. — Alors, les vacances ? — demanda-t-il. — Les vacances, — répondit Thomas en balançant son sac dans le coffre. Sur la route de la maison, les enfants se turent. Par la vitre défilaient pavillons, jardins, potagers, quelque part au loin une chèvre tachetée. Clara feuilletait parfois son téléphone, Thomas riait doucement derrière son écran, et Geneviève se surprenait à surveiller leurs mains, ces doigts sans cesse vissés à leurs rectangles noirs. Ce n’est rien, — pensa-t-elle. — Du moment qu’ici, à la maison, c’est selon nos règles. Après, ils vivent comme ils veulent… La maison les accueillit dans une odeur de boulettes dorées et d’aneth. Sur la véranda, la nappe cirée à citrons recouvrait la grosse table en bois. À la cuisine, la poêle grésillait encore, et dans le four finissait de cuire une tarte au chou. — Waouh, c’est la fête, — s’exclama Thomas en jetant un œil à la cuisine. — Pas la fête, le déjeuner, — répondit automatiquement Geneviève, puis se reprit. — Allez, filez vous laver les mains, c’est à l’évier. Clara avait déjà ressorti son téléphone. En disposant salade, pain et boulettes, Geneviève percevait à la dérobée l’objectif immortalisant les assiettes, la fenêtre, le chat Mistigri qui guettait sous la chaise. — Et à table, pas de portable, hein, — glissa-t-elle, mine de rien, lorsqu’ils furent tous assis. Thomas releva la tête. — Sérieux ? — Très sérieux, — intervint Albert. — Après le repas, autant que vous voudrez. Clara hésita puis posa le portable face contre table. — Je voulais juste une photo… — Déjà prise, — lui sourit Geneviève. — Mangeons d’abord. Tu posteras après. Le mot « poster » sonnait un peu faux sur ses lèvres. Elle ne savait jamais vraiment comment on disait, mais tant pis. Thomas, à contrecœur, écarta aussi son téléphone. On aurait dit qu’on lui demandait d’enlever un casque de cosmonaute. — Ici, — poursuivit-elle en servant le jus, — on a un rythme. Déjeuner à une heure, dîner à sept. Le matin, on ne traîne pas au lit après neuf. Après, vous faites ce que vous voulez. — Pas après neuf… — rumina Thomas. — Et si je regarde un film la nuit ? — La nuit, on dort, — trancha Albert, fourchette en main. Geneviève sentit un petit fil de tension flotter autour de la table. Elle ajouta précipitamment : — Ce n’est pas un camp militaire, rassurez-vous. Mais si on dort jusqu’à midi, la journée passe et vous ne voyez rien. Ici, il y a la rivière, la forêt, les vélos ! — Moi j’veux aller à la rivière ! — réagit aussitôt Clara. — Et faire une séance photo dans le jardin. Le mot « séance photo » lui parut soudain très naturel. — Très bien, — hocha Geneviève. — Mais d’abord un peu d’aide. Il y a les pommes de terre à biner, les fraisiers à arroser. Ici, ce n’est pas un hôtel tout compris. — Oh, mamie, on est en vacances quand même… — grogna Thomas. Mais Albert leva juste les yeux. — En vacances, mais pas en pension complète. Thomas soupira, Clara chercha son frère du pied sous la table, et il esquissa un demi-sourire. Après le repas, ils filèrent défaire leurs valises. Geneviève alla voir un peu plus tard : Clara avait aligné ses t-shirts sur le dossier de chaise, posé trousse et chargeur, ses petits flacons s’alignaient sur la fenêtre. Thomas, lui, assis en tailleur sur le lit, scotchait à son portable. — J’ai changé les draps, — dit-elle. — Si besoin, n’hésitez pas. — C’est bon, mamie, — murmura Thomas sans lever les yeux. Ce « c’est bon » la piqua un peu. Mais elle hocha la tête. — Ce soir, on fera les brochettes dehors ! Et d’ici là, quand vous aurez récupéré, venez au potager, un coup de main sera bienvenu. — Oké, — répondit Thomas. Geneviève referma doucement la porte et s’attarda dans le couloir. De la pièce voisine montait un rire doux de Clara échangeant en visio avec une amie. Elle se sentit soudain vieille – pas tant du dos, mais vieille d’être reléguée sur un plan que seuls les jeunes se comprenaient. Pas grave, — pensa-t-elle. — Le principal, c’est de ne pas les étouffer. Le soir, alors que le soleil baissait, ils travaillèrent ensemble au jardin. La terre était tiède, la pelouse craquait sous les pas. Albert montrait à Clara les liserons. — Ceux-là, tu arraches, ceux-ci, tu gardes. — Et si je me trompe ? — s’inquiéta Clara, accroupie. — Pas grave, — intervint Geneviève. — Ce n’est pas une ferme industrielle. Thomas, un peu à l’écart, s’appuyait sur une binette en lorgnant la maison ; l’écran bleuté de son PC brillait derrière la vitre. — Tu n’as pas peur pour ton téléphone ? — demanda Albert. — Non, il est dans la chambre, — grogna Thomas. Ce simple aveu réjouit Geneviève plus qu’il n’aurait dû. Les premiers jours passèrent en équilibre. Elle les réveillait chaque matin d’un coup à la porte, ils râlaient mais finissaient à neuf et demie autour du petit-déj. Un peu d’aide, puis chacun son activité : séances-photo avec Mistigri et les fraises, musique en casque, virées sur le VTT. Les règles, c’était des détails — portable sur le côté à table, silence la nuit, lever dans le calme… Une seule fois, la troisième nuit, elle fut réveillée par des ricanements derrière la cloison. Il était près d’une heure. J’interviens, ou j’attends ? — hésita-t-elle dans le noir. De nouveau ce rire, puis le bruit d’un message vocal. Elle soupira, enfila son peignoir, toqua doucement. — Thomas, tu dors ? Silence brutal. — J’arrive, — chuchota la voix du garçon. Il entrouvrit la porte, le regard rougi de fatigue, les cheveux en bataille, le portable à la main. — Que fais-tu, debout à cette heure ? — Je… On regarde un film avec les copains, on s’envoie des messages en même temps… Elle l’imagina, leurs chambres sombres reliées par la même séance en différé. — On fait une règle, — dit-elle calmement. — Je veux bien jusqu’à minuit. Après, extinction générale. Ça te va ? Il fronça le nez. — Mais eux… — Eux sont en ville, ici on fait à notre façon. Je ne t’oblige pas à dormir à neuf heures non plus. Il grattouilla sa tête. — Bon… D’accord. Minuit. — Et ferme la porte, la lumière me gêne, et baisse le volume, hein. En regagnant son lit, elle se demanda si elle n’était pas trop molle. Mais les temps avaient changé. Les frictions vinrent par petites choses. Un matin de chaleur, elle demanda à Thomas d’aider Albert à porter des planches. — J’arrive… — gémit-il sans lâcher son écran. Dix minutes plus tard, rien n’avait bougé. — Thomas, ton grand-père fait tout seul — fit-elle, le ton plus sec. — J’envoie juste un message et j’y vais, — s’agaça-t-il. — Toujours des messages ! Comme si la planète s’arrêtait sans toi ! Il leva ses yeux, vexé. — C’est important, on fait un championnat d’équipe. — Dans un jeu ? — Oui. Si je pars, on perd. Elle s’apprêtait à répliquer, mais vit ses épaules tendues, sa bouche crispée. — Ça dure combien de temps ? — Vingt minutes. — D’accord. Dans vingt minutes, tu aides. Marché conclu ? Il hocha la tête, regretta son portable un instant, puis passa ses baskets sans attendre. Ces minuscules négociations lui donnaient l’impression de tenir quelque chose. Mais tout explosa un matin de juillet. Ce jour-là, ils devaient aller tous ensemble au marché chercher plants et provisions. Albert avait besoin d’aide ; sacs lourds et vieille voiture à surveiller. — Thomas, demain tu accompagnes Papi au marché, — annonça Geneviève au dîner. — Je reste avec Clara, on fait de la confiture. — Je peux pas, — répliqua-t-il. — Pourquoi ? — J’ai prévu d’aller en ville avec les potes. Y’a un festival, de la musique, un food-truck… — il chercha l’approbation de sa sœur, qui esquiva. — J’vous en ai parlé. Peut-être l’avait-il dit… ou pas. Tant de conversations se perdaient. — En ville ? — s’étonna Albert. — Oui, à Saint-Cloud. C’est juste à côté de la gare. Le « à côté » lui plut peu. — Tu connais le chemin ? — Oui. Il y aura tout le monde. Je vous rappelle que j’ai seize ans. Le « seize ans » claquait comme un argument infaillible. — On avait dit que tu partais pas seul, — insista Albert. — Je pars pas seul. On est en groupe. — Justement. La tension monta, l’air devint lourd. Clara finit ses pâtes en silence. — On pourrait aller au marché ce soir et tu irais au festival demain ? — tenta sa grand-mère. — Le marché, c’est demain, — trancha Albert. — Et j’ai besoin d’aide. — Je peux y aller, — lança soudain Clara. — Tu restes avec mamie, — répondit-il machinalement. — Je me débrouillerai seule — dit Geneviève. — Clara ira avec toi. Albert la dévisagea, surpris, reconnaissant, puis entêté. — Et lui, il a tous les droits ? — Non mais… — bredouilla Thomas. — Tu comprends qu’ici c’est pas Paris ? — le ton d’Albert se fit dur. — Ce n’est pas si simple. Et on doit répondre pour toi. — On doit toujours répondre pour moi ! Je veux bien décider tout seul, une fois ! Un silence pesant suivit. Geneviève eut envie de dire qu’elle comprenait, qu’elle aussi avait rêvé d’indépendance à son âge, mais elle se surprit à lâcher : — Tant que tu vis chez nous, c’est nos règles. Il repoussa sa chaise. — Très bien. J’y vais pas. Il claqua la porte, monta, bruits sourds au-dessus. Soirée tendue. Clara tenta de plaisanter sur une influenceuse, mais le rire sonnait creux. Albert resta muet, Geneviève lava la vaisselle en ressassant : « nos règles », résonnant comme une cuillère sur le verre. La nuit lui parut anormalement silencieuse. Pas de lézard, pas de bip mobile sous la porte de Thomas. Au matin, il était huit heures quarante-cinq. Clara bâillait devant une tasse, Albert dépliait un journal. — Thomas ? — Il dort, — hasarda Clara. Geneviève monta, frappa. — Thomas ? Rien. Lit refait à la va-vite, sweat sur la chaise, chargeur posé sur la table. Plus de téléphone. Un froid glacial dans sa poitrine. — Il n’est pas là, — dit-elle en redescendant. — Pas là ? — Albert bondit. — Ni au jardin, ni au cabanon, ni sur le vélo. — Le train de 8 h 40… — gronda Albert. — Il a peut-être retrouvé des amis… — Quels amis ? Il n’a personne ici. Clara consulta son téléphone. — Je lui écris. Pas de réponse. Elle releva les yeux : — Toujours une seule coche, pas de réseau. Le « une coche » ne disait rien à Geneviève, mais elle comprit que c’était mauvais. — Qu’est-ce qu’on fait ? — demanda-t-elle à Albert. Il hésita. — Je vais à la gare, voir si quelqu’un l’a croisé. — Tu crois que c’est utile ? peut-être qu’il va… revenir… — Il est parti sans rien dire. Ce n’est pas normal. Il enfila sa veste, prit les clés. — Reste ici, — dit-il à sa femme. — Si jamais il rentre. Clara, tu nous dis s’il t’écrit. Geneviève attendit sur la véranda, une serpillière à la main, le cerveau plein d’images : Thomas sur le quai, Thomas montant dans le train, Thomas bousculé, Thomas perdant son portable… Du calme. Il n’est plus un petit garçon. Il n’est pas bête. Une heure. Deux. Clara vérifiait son portable. — Toujours rien, — murmurait-elle. — Hors ligne. À onze heures, Albert revint, las : — Personne n’a vu. J’ai fait le tour jusqu’à la ville, rien. — Il est peut-être vraiment allé à son festival, — murmura Geneviève. — Sans argent ni rien ? — Il a tout sur sa carte… — rappela Clara. — Et sur le téléphone. Albert et Geneviève échangèrent un regard. L’argent, pour les jeunes, devenait virtuel. — On appelle son père ? — souffla-t-elle. — Appelle, — acquiesça Albert. Appel difficile. Le fils d’abord muet, puis furieux, puis reprochant leur manque de vigilance. Elle se sentait juste lasse. Clara, douce : — T’inquiète Mamie, il a juste boudé. Il va revenir. — Boudé ou pas, — grommela Geneviève, — on dirait qu’on est des ennemis. La journée se traina. Clara fit des confitures, Albert bricola – tout au ralenti. Le téléphone restait muet. En fin d’après-midi, un bruit sur la véranda. Geneviève sursauta. Quelqu’un ouvrit la grille. Thomas. Son t-shirt du matin, jean poussiéreux, le sac sur le dos. Fatigué, mais indemne. — Salut, — murmura-t-il. Un instant, elle crut l’enlacer, mais se retint. — Où étais-tu ? — En ville, — il baissa les yeux. — Au festival. — Seul ? — Avec des amis du village d’à côté. J’avais tout organisé. Albert le rejoignit, mains sales. — Tu sais ce que tu nous as fait vivre ? — commença-t-il, voix rauque. — J’ai essayé d’écrire, — répondit Thomas. — Plus de réseau puis batterie à plat. J’avais oublié mon chargeur. Clara, nerveuse, tenait son téléphone : — Je t’ai écrit toute la journée. Toujours juste une coche. — Je n’ai pas fait exprès, — balbutia Thomas. — J’ai cru que si je demandais, vous refuseriez. Mais j’avais déjà tout prévu. Alors… Il se coupa. — Tu t’es dit : autant partir sans prévenir ? — compléta Albert. Silence épais — mais différent. Désormais, c’était surtout de la lassitude. — Viens. Mange un bout. Tu dois avoir faim, — coupa enfin Geneviève. Il avala son assiette comme un affamé. — Là-bas, la bouffe Uber, c’est hors de prix. Le mot Uber décrocha un demi-sourire à Geneviève, mais elle ne fit aucune remarque. Quand il eut fini, ils se retrouvèrent tous les trois sur la véranda, la lumière tombant sur les jardins. — On va mettre les choses à plat, — s’assit Albert. — Tu veux de la liberté, on a compris. Mais tant que tu es ici, on doit savoir où tu es. Sinon, c’est l’angoisse. Thomas ne broncha pas. — À l’avenir, — poursuivit Albert, — tu préviens. Pas la veille au soir, au moins un jour avant. On discute, on voit comment faire, si c’est possible. Tu pars pas en douce. — Et si vous dites non ? — questionna Thomas. — Alors tu râles, tu boudes, — répondit Geneviève. — Et tu viens porter les sacs avec nous au marché. Il leva les yeux, partagés entre dégoût et résignation. — Je voulais pas vous faire peur, — murmura-t-il. — Je voulais juste décider moi-même. — C’est bien de décider, — répondit Geneviève. — Mais ça signifie aussi prendre en compte ceux qu’on rend inquiets. Sa propre réponse la surprit. Ce n’était pas une leçon, mais juste la vérité. Il soupira. — D’accord. J’ai compris. — Encore une chose, — ajouta Albert. — Si ton portable tombe à plat, trouve une prise, un café, une gare, peu importe. Préviens-nous tout de suite, même si tu crois qu’on va râler. — Promis. Ils restèrent un moment ensemble, sans mots. Mistigri miaula paresseusement dans les fraises. — Le festival, alors ? — lança Clara. — Bof la musique, la bouffe, top, — grimaça-t-il. — T’as des photos ? — Portable HS. — Pas de preuve, ni de story ? — feint-elle de s’offusquer. Il esquissa un sourire. Cette fois, c’était léger. Après ce jour, la vie sembla se détendre. Les règles restaient, mais plus souples. Geneviève et Albert listèrent sur une feuille ce qui leur importait : lever avant dix heures, aide quotidienne, prévenir de tout déplacement, pas de téléphone pendant les repas – la liste appuyée sur le frigo. — On dirait un règlement de colonie ! — ironisa Thomas. — Sauf que c’est une colonie familiale, — rétorqua Geneviève. Clara voulut ajouter son grain de sel. — Vous aussi, vous devez respecter des trucs : pas nous appeler toutes les cinq minutes à la rivière, et ne pas entrer sans frapper dans la chambre ! — On ne le fait jamais, — s’étonna Geneviève. — Mettez-le quand même, — insista Thomas. — Faut que les règles soient pour tous. Deux nouvelles lignes à la liste. Albert grogna, mais signa. Peu à peu, les corvées prirent un air de jeu. Un soir, Clara ressortit un vieux jeu de société offert par leurs parents. — On s’y met tous, ce soir ? — J’y jouais gosse ! — s’anima Thomas. Albert protesta, trop occupé au garage. Mais il revint, prit place, et montra qu’il se souvenait des règles mieux que quiconque. On se chamailla sur les pions, on rit, les portables restant dans un coin. Idem pour la cuisine : lasse d’entendre « qu’est-ce qu’on mange ? », Geneviève trancha : — Samedi, c’est vous deux aux fourneaux. Je supervise seulement. — Nous ? Mais… quoi ? — Ce que vous voulez : même juste des pâtes. Seulement, qu’on puisse avaler. Ils s’appliquèrent. Clara dénicha une recette branchée sur Internet, Thomas coupa les légumes en discutant. L’odeur d’oignon et d’épices se répandit, la vaisselle s’empila, mais l’ambiance était joyeuse. — Si on est malades, faudra pas râler, — prédit Albert, mais il finit son assiette jusqu’à la dernière miette. Pour le jardin, Geneviève innova : elles leur attribua une « parcelle personnelle ». — Celle-là pour toi, Clara, (les fraises). Celle-là pour toi, Thomas, (les carottes). Vous gérez comme vous voulez. Mais après, pas de plainte si rien ne pousse. — C’est une expérience scientifique, — déclara Thomas. — Groupe témoin pour Thomas, groupe d’essai pour moi, — rigola Clara. À la fin de l’été, lors de la récolte, Clara ramassa son panier plein de fraises, Thomas ne retrouva que deux carottes faméliques. — Tu conclus quoi ? — demanda Geneviève. — Les carottes, c’est pas pour moi, — admit-il. Ils rirent ensemble, sans gêne. Fin août, la maison trouva son rythme. Petit-déjeuner collectif, activités libres, dîner tous ensemble. Parfois Thomas traînait tard son portable, mais éteignait toujours avant minuit désormais. Clara partait à la rivière avec une copine du village, mais avertissait toujours où elle allait. On se chamaillait encore sur la musique, le sel dans la soupe, la vaisselle – mais ce n’était plus une guerre des générations, plutôt la vie normale sous le même toit. À la veille du départ, Geneviève prépara une tarte aux pommes. L’odeur de cannelle emplit la maison, le vent du soir soufflait doux sur la véranda. Les sacs déjà prêts attendaient. — On fait une photo ? — suggéra Clara après la tarte servie. — Pas encore dans “vos” réseaux… — marmonna Albert, mais n’ajouta rien. — Juste pour nous, — précisa Clara. Ils sortirent au jardin. La lumière dorée baignait les pommiers. Clara posa son téléphone sur un arrosoir en guise de trépied, lança le retardateur et vint s’installer au centre, organisant la pose : Mamie au milieu, Papi à droite, Thomas à gauche. Tous, un peu gauche, épaule contre épaule. Thomas effleura le bras de Geneviève, Albert se rapprocha, Clara les enlaça. — Souriez ! — commanda-t-elle. Clic. Puis un deuxième. — Montrez ! — demanda Geneviève. Sur l’écran, ils paraissaient drôles : elle, tablier de travers, Albert en chemise défraîchie, Thomas décoiffé, Clara en t-shirt flashy. Pourtant, ils irradiaient quelque chose de commun, de tendre. — Je peux l’avoir tirée en photo papier ? — demanda Geneviève. — Bien sûr, — dit Clara. — Je te l’enverrai. — Encore faut-il que je sache comment imprimer depuis un téléphone… — avoua Geneviève. — Je t’aide, — promit Thomas. — Tu n’as qu’à venir à Paris cet automne. Elle approuva, sereine. Pas parce qu’ils se comprenaient désormais sans paroles. Ils auraient encore bien des désaccords. Mais elle était sûre que, quelque part entre leurs règles et leur autonomie, un chemin de traverse s’était ouvert. Tard le soir, les enfants couchés, elle s’assit dehors. Le ciel franc illuminait les toits d’étoiles. La maison paisible respirait. Albert la rejoignit, s’assit près d’elle. — Ils repartent demain. — Ils repartent. Silence complice. — Finalement, — dit Albert, — tout s’est bien passé. — Tout s’est bien passé. Mieux encore, — ajouta-t-elle. — Je crois qu’on a tous appris quelque chose. — Et on ne sait pas toujours qui apprend le plus… — sourit-il. Geneviève sourit à son tour. La chambre de Thomas était noire, celle de Clara aussi. Sur la table de chevet, sûrement, le portable se rechargeait en silence, prêt pour le lendemain. Geneviève vérifia, machinalement, la feuille des règles sur le frigo. Les bords tout recourbés, le stylo posé près de la liste. Elle effleura les signatures du doigt, et se dit que, l’été prochain, ils la réécriraient sans doute. Ajouteraient, enlèveraient. Mais l’essentiel resterait. Elle éteignit la cuisine, monta se coucher, sentant la maison apaisée, qui gardait en elle tout un été — et déjà laissait place au suivant. Nos Règles pour l’Été
Par désespoir, j’ai accepté d’épouser l’héritier d’une riche famille cloué au lit… Et un mois plus tard, j’ai commencé à remarquer quelque chose d’étrange…