Envie de retrouver le bonheur
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Une femme de quarante ans passés avait perdu tout goût pour la vie.
Elle travaillait comme sage-femme à lhôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, et son travail était la seule source de joie qui lui restait. Elle habitait seule.
Son mari avait trouvé la mort en service dans la police nationale. Ils navaient vécu ensemble que deux ans ; leur fils, Julien, était né trois mois après ce terrible accident. Elle lavait élevé seule. Désormais adulte, il était marié, travaillait à Lyon et menait sa propre vie, heureuse et bien remplie.
Julien venait rendre visite à sa mère de temps en temps, restait rarement longtemps, mais il lappelait souvent. Pourtant, elle demeurait seule…
Ses collègues lui enviaient sa liberté elle vivait à son rythme mais Claire souffrait de solitude. Elles, durant la pause déjeuner, parlaient de leurs enfants, de leurs soucis, de petits bonheurs du quotidien.
Elle, Claire, navait pas grand-chose à ajouter, rien ne lui venait à lesprit le vide, elle navait même pas envie de rentrer chez elle
Claire écoutait les conversations, opinait parfois, étonnée par certaines histoires ; au fond, elle se surprenait à envier la vie de ses collègues.
Cette liberté qui la rendait jalousée ne lui était daucune joie.
Elle gardait en mémoire son mari, la tendresse de son regard, la chaleur de ses mains.
Cet amour bref, foudroyant, tragiquement interrompu, avait laissé une blessure béante en elle qui ne voulait pas cicatriser.
Seul son métier lui permettait encore de ressentir pleinement la vie.
Il y a quelques jours, elle a assisté à laccouchement dune toute jeune fille. Celle-ci a donné naissance à une jolie petite fille, mais la jeune maman, à peine sortie de ladolescence, semblait effondrée ; elle restait tournée vers le mur, silencieuse.
Bonjour, jeune maman, murmura Claire en lappelant dun mot doux, comme elles le disaient aux nouvelles mamans heureuses. Mais la fille tressaillit à ses mots et, sans ouvrir les yeux, répondit avec froideur :
Partez, je nai rien à vous dire. Cest inutile de perdre votre temps. Jai tout de suite dit que je ne voulais pas de cet enfant. Je ne veux pas la voir, je ne la reprendrai pas. Jai dautres projets…
Claire tenta de la rassurer, de lencourager, mais la jeune fille lignora et se mura dans le silence.
Déconcertée, Claire sortit de la chambre. Une infirmière de garde croisa son regard, haussa les épaules et, dun geste vers sa tempe en direction de la chambre, souffla :
On en a déjà vu, des cas comme ça. Il y en avait une, il y a quelque temps, espérait soustraire un homme à sa famille parce quelle pensait quil était riche. Finalement il ne létait pas, et lenfant lui était devenu indifférent. On voit de tout
Claire, en vingt ans de carrière, en avait déjà connu quelques-unes, mais cétait rare : dhabitude, les mères finissaient par garder leur bébé malgré la détresse initiale.
Mais celle-ci semblait décidée. Déterminée à abandonner son enfant.
Sans trop savoir pourquoi, Claire ressentit le besoin daller voir la toute petite laissée pour compte.
À peine avait-elle franchi la porte de lunité néonatale quelle manqua de heurter le Dr. Constantin Lefèvre, pédiatre. Dans le service, tout était paisible ; les bébés venaient dêtre nourris et dormaient calme.
Claire sapprocha doucement du berceau de la fillette abandonnée. Soudain, la petite remua les cils et ouvrit de grands yeux.
Claire resta figée, émue, redoutant que ses larmes néveillent tout le dortoir. Mais la petite la fixait avec un regard si profond, si sérieux, quil semblait déjà tout comprendre du monde.
Petite merveille souffla-t-elle, à voix basse.
Elle sursauta, surprise par la discrétion avec laquelle le Dr. Constantin sétait approché.
Les collègues gloussaient parfois en insinuant que le pédiatre ne la laissait pas indifférente, mais Claire ne lui portait pas plus dattention quà un autre. Il était un excellent médecin, voilà tout.
Elle est magnifique, naie pas peur, dit-il en caressant affectueusement la fillette puis il gratifia Claire dun regard étrange, comme une question muette qui la troubla.
À partir de ce jour, Claire prit lhabitude de passer presque tous les jours voir la petite.
Elle se persuadait que la fillette commençait à la reconnaître. Ce regard, pour la première fois depuis si longtemps, lui apportait un peu de chaleur au cœur.
Tu passes ta vie à la pouponnière maintenant ? remarquèrent un jour ses collègues. Pour voir le docteur ?
Mais non, elle va jusquà la petite abandonnée, là.
Tu songes à la prendre ? Hier la mère a signé labandon, elle est déjà repartie
Tu as tort, tu vas tattacher, et bientôt elle partira
Lidée de ladopter ! Voilà ce qui remuait Claire intérieurement, sans quelle lait formulé. Maintenant que cétait dit à voix haute, elle comprit soudain que cétait exactement ce quelle désirait.
Le temps pressait ; les bébés abandonnés restaient un mois en maternité, puis rejoignaient lorphelinat de la ville, parfois même dans une autre région, et étaient alors proposés à ladoption.
Claire eut peur, et déposa aussitôt un dossier pour adopter la petite. Elle remplissait toutes les conditions, sauf une : sa situation de célibataire donnait lavantage à un couple marié.
Alors, une idée folle germa dans son esprit.
Elle savait que Constantin lui portait de laffection. Il louait un modeste appartement en banlieue, passant chaque jour deux heures dans les transports pour venir travailler.
Il lui fallait un mari, en urgence Après, ils pourraient bien divorcer, cela importerait peu
Constantin, jai une proposition à vous faire. Vous cherchez à vous rapprocher de lhôpital ? Je peux vous louer une chambre, ce nest pas loin
Mais il y aurait une condition : accepteriez-vous de mépouser provisoirement ? Jaimerais adopter cette petite fille mais je crains quon ne laccorde pas à une femme seule.
Voilà qui est pour le moins inattendu, sourit Constantin, le regard mystérieux, mais jaccepte.
Il se rapprocha alors, et, à la surprise de Claire, lembrassa tendrement sur la joue.
Émue, déconcertée (un collègue passa furtivement !), elle ne trouva rien à redire.
Cétait pour que ça paraisse crédible, chuchota-t-il avec humour. Claire nosa pas répliquer.
Ce soir-là, en sendormant, Claire pensa avec tendresse à la fillette quelle considérait déjà comme sa fille. Elle repensa aussi à ce baiser maladroit de Constantin et, bouleversée, dut bien avouer quelle avait ressenti un plaisir inattendu
Ils se marièrent rapidement. Pour fêter ça, ils organisèrent un petit pot improvisé avec les collègues dans le service maternité. Tous étaient ravis pour eux, dautant plus quils savaient déjà que Claire et Constantin avaient déposé un dossier dadoption.
Claire se trouva soudain femme mariée, mère comblée, et bien trop occupée pour ressasser la tristesse.
Constantin, honnête et généreux, avait toujours eu toute son estime ; mais, à sa propre surprise, elle sentit naître en elle, doucement, un amour nouveau.
Pour la première fois depuis tant dannées, elle avait enfin envie de vivre, délever leur fille, de saisir toute la douceur de la vie, daimer aimer pleinement cet homme à qui elle avait eu le courage de demander sa main.
Constantin, la petite Élodie et Claire : une famille.
Claire a tellement aspiré au bonheur quelle a fini par laccueillir sincèrement.
Aujourdhui, en refermant ce carnet, je me rends compte que, parfois, en osant regarder droit dans la solitude, on finit par y découvrir une lumière inattendue. Il faut croire en la tendresse, oser ouvrir son cœur et laisser entrer le bonheur quand il frappe silencieusement à votre porte.







