– Personne ne les a chassés, répondais-je à ma mère comme à celle de Pierre, ils sont partis deux-mêmes, sait-on pourquoi ! Quils reviennent, nous serons ravis.
– Assieds-toi ! On nest pas là, chuchota calmement Pierre.
– Mais la sonnette retentit ! – Je métais figée, Levant du canapé.
– Laisse-les, murmura-t-il.
– Et si cest important ? Ou professionnel ? – questionnai-je.
– On est samedi, il est midi, déclara Pierre. Tu nas invité personne, je nattends personne ! À ton avis ?
– Je veux juste jeter un œil à travers le judas ! – soufflai-je.
– Assieds-toi ! – Sa voix claqua tel un couteau. – On nest pas là. Peu importe qui cest, quils rebroussent chemin.
– Mais tu sais qui attend derrière la porte ? – demandai-je.
– Je devine, donc pose-toi et arrête dagiter devant la fenêtre !
– Si cest bien ce que je pense, ils nabandonneront pas facilement ! – dis-je, haussant les épaules.
– Ça dépend de combien de temps on ne leur ouvre pas, répondit-il implacablement. Tôt ou tard, ils partiront.
De toute façon, personne ne va dormir dans la cage descalier. Et nous, on na rien à faire dehors. Alors pose-toi, mets ton casque, regarde ton film sur le portable.
– Pierre, maman appelle, chuchotai-je en lui montrant mon écran.
– Alors, cest ta tante qui est derrière la porte avec son fils Guillaume, conclut Pierre.
– Mais comment sais-tu cela ? – métonnai-je.
– Si cétait mon cousin, dit-il en articulant cousin du bout des lèvres, ma mère aurait appelé !
– Tu nenvisages aucun autre scénario ? – insistai-je.
– Si cest les voisins, pas envie de discuter, les amis seraient partis depuis longtemps après deux coups de sonnette. Et les gens poli, eux, auraient prévenu avant ! Mais là, seule notre famille sait tordre la sonnette comme ça !
– Pierre, cest bien ma tante Dominique, soupirai-je, montrant le texto de maman. Elle demande où nous sommes encore passés, tante Dominique veut rester quelques jours pour affaires en ville.
– Dis-lui que la ville regorge dhôtels, – sourit Pierre narquoisement.
– Pierre ! Je ne peux pas ! – le réprimandai-je.
– Daccord, écris que lappartement est en travaux, on a dû sinstaller à lhôtel à cause des blattes…
– Parfait ! – mexclamai-je, tapant le message de mes doigts fébriles.
– Pierre, maintenant elle veut deux chambres dhôtel. Pour elle et Guillaume ! – métonnai-je.
– Réponds quon na pas les moyens, quon loge tous deux dans des lits superposés dauberge avec quinze étrangers dans la chambre… – Pierre, ravi de son astuce, souriait.
– Maman demande quand on rentre !
– Dans une semaine ! – trancha Pierre.
La sonnette cessa. Nous soupirâmes, soulagés.
– Pierre, maman mécrit que tante Dominique arrive dans une semaine…
– À ce moment-là, une fois de plus, nous serons absents, plaisanta-t-il.
– Pierre, tu sais bien quon ne peut pas fuir éternellement . Et si elle débarque un jour de semaine ? Ou si elle guette après le travail ? Quelle soit ta cousine ou mon oncle, ils sont capables de tout !
– Ah ça… – Pierre sassombrit. – Maudit achat de trois pièces…
– On avait prévu pour notre future famille nombreuse ! – lui rappelai-je.
– Il nous faut des enfants ! – déclara Pierre, sérieux. – Deux, même !
– Tu penses que je refuse ? Tu sais bien… Faut dabord vérifier si tout va bien, Pierre ! Pas facile…
– Moins de stress et tout se passera bien ! Ces gens nous ratatinent les nerfs, chacun à son tour ! Sils sen allaient, tout marcherait bien !
Je ne contestais pas. Pierre avait raison.
Avant de nous marier, on avait fait tous les tests médicaux, compatibilité et génétique. Tout paraissait parfait. Mais, juste après les noces, il fallait économiser pour lappartement.
Pas dhéritage à espérer… Avant, on vivait chez nos mères dans des studios. Tout reposait sur nous. Cinq ans de travail acharné et déconomies nous ont permis dacheter ce grand appartement.
Un immeuble ancien, des travaux sans fin, des meubles achetés petit à petit Mais quel bonheur !
À peine célébrés, les retrouvailles senchaînent : tante Dominique débarque avec Guillaume, flanquée de ma belle-mère, histoire de me dissuader de les faire partir.
– Vous ne manquez pas de place au moins ! On a souffert avec Éloïse dans une pièce minuscule !
– Pratique, – approuva tante Dominique. – Justement, une chambre pour moi et une pour Guillaume !
– Le salon nest pas une chambre, dit Pierre, – cest pour se reposer.
– Moi, je ne dors pas là ! – sesclaffa tante Dominique. – Explique à ton mari que dormir avec Guillaume, cest infernal, il ronfle ! Et rien à manger sur la table pour les invités !
– Mais on ne vous attendait pas – balbutiai-je.
– Le frigo est vide, – confirma Pierre.
– Bon, Pierre, va faire les courses. Éloïse, aux fourneaux ! – ordonna tante Dominique, ravie.
– Quattendez-vous ? vociféra ma belle-mère. – Cest comme ça quon accueille ?
– Vous nabusez pas un peu ?… – Pierre, à bout, protesta mais je lentraînai dans la chambre.
Une fois sa main ôtée de ma bouche, Pierre explosa :
– Éloïse, ils se croient chez eux ? Je vais les renvoyer chez ta mère ! Sils sont invités quils se comportent comme tels, non ?
– Pierre, elle est simple, campagnarde ! Chez eux, tout est permis…
– Je connais la campagne ! Ce nest pas une excuse pour le sans-gêne ! Là, cen est trop !
– Chéri, ne fais pas desclandre. Sinon, plus tard, elles me harcèleront jour et nuit ! Et tu deviendras leur ennemi, cest ça que tu veux ?
– Quils me détestent ou moublient, je men fiche ! Je les ignorerai sans peine, quils disparaissent, je nen pleurerai pas !
– Pierre, pitié ! Si tu jettes tante Dominique dehors, maman me maudit ! Je nai quelle
Cet argument fit mouche. Pierre serra les dents et fila au supermarché.
Tante Dominique resta deux semaines à la place des trois jours prévus. Pierre, dès le deuxième soir, était accro à la verveine.
Le départ de tante Dominique et de Guillaume fut fêté à grands coups de serpillière et de balai. Il fallut trois jours pour rendre lappartement vivable.
Ensuite, rebelote. Cette fois, du côté de Pierre.
– Frangin, jsuis là pour une courte durée ! – Luc, son cousin, mécrasa les côtes dans une accolade. Il a des démarches à faire, et ensuite, retour !
– Tu ne pouvais pas te débrouiller seul ? – demanda Pierre, pince-sans-rire.
– Jai une famille, moi ! Pas question de les laisser seuls au village pendant que je pars en ville ! Tu comprends, non ? Et si je me fais entraîner par la fête ? Ma femme doit surveiller !
– Tu emmènes les enfants aussi ?
– On les laisse à qui ? – Luc donna une bourrade à Pierre. – Au moins, ils samusent ! Allez, comme au bon vieux temps, on va secouer la ville !
– Luc ! – ségosilla Claire, la femme. – Tes pas au bout de tes peines !
À peine une heure après leur arrivée, je mécroulai, migraineuse.
Les enfants hurlaient partout, Claire ne savait communiquer quen braillant. Luc ne rêvait que de sorties, ce qui redoubla les cris.
– Pierre, tes censé être le fils unique de ta mère, marmonnai-je dans mon oreiller.
– Cousin maternel… – grogna-t-il. – Je lappelle cousin, ça suffit.
– Je me fiche de son nom, peut-on sen débarrasser ?
– Jaimerais bien, – jura Pierre la main sur le cœur, – mais cest le même problème quavec ta tante : après, ma mère me prendra la tête jusquau bout !
À peine un invité parti, un autre débarquait. Tante Dominique trouvait toujours un prétexte pour sincruster. Luc et sa famille réglaient leurs affaires régulièrement. Les mamans suivaient ! Ma belle-mère me torturait, sa mère martyrisait Pierre.
À force, notre santé mentale seffritait. Et dans ce tourbillon de visiteurs, comment avoir un enfant ? Impossible ! Notre santé déclinait et, franchement, comment faire ?
– Si on échangeait lappartement ? – proposai-je.
– Pour une cellule capitonnée ? – plaisanta-t-il. – On va nous y envoyer de toute façon bientôt.
– Non, écoute On échange avec quelquun qui souhaite déménager, on navertit personne, on disparaît !
– Ils nous retrouveront, et ce sera encore pire…
– Peut-être quon aura le temps davoir un bébé ! – lançai-je avec espoir.
– Il faut le temps de laccueillir, pas seulement le concevoir, soupira-t-il.
– On voudrait fuir chez des amis ? Au moins, on pourrait se cacher…
– Tu penses à Félix et Pauline ? – demanda Pierre.
– Exactement, ils ont une chambre !
– Mais il y a Tara, – sourit Pierre. – Tu as oublié ?
– Plutôt vivre avec un berger allemand quavec nos familles, – conclus-je en baissant la tête.
– Attends ! – sexclama Pierre attrapant son mobile. – Félix, prête-moi le chien !
– Oh ! Amis pour la vie ! – sécria Félix. Avec Pauline, on part en vacances, et on ne sait pas à qui confier Tara ! Elle naime pas les étrangers mais vous, elle vous adore ! Je fournis la pâtée, le panier, les jouets et la gamelle ! Je te paie, même !
– Amène tout ! – jubila Pierre.
Il revint, radieux comme un matin ensoleillé :
– Appelle ta mère, dis-lui que ta tante peut passer demain. Je téléphone à mon cousin pour quil vienne la semaine.
– Tu es sûr ?
– On sera ravis de les accueillir ! Mais sils naiment pas notre nouveau résident…
Luc, sa femme, ses enfants, à peine entendaient ouaf, quils filaient à lhôtel.
Tante Dominique, intrépide, tenta de résister :
– Enfermez cette bête ! – geignait-elle, terrorisée derrière le dos de Guillaume.
– Mais voyons, tante Dominique, plaisanta Pierre, – quarante-cinq kilos de muscles ! Pas un bichon, cest un berger allemand, elle défoncerait la porte !
– Pourquoi elle me regarde méchamment ? – la voix de ma tante vibrait.
– Elle naime pas les étrangers, – haussai-je les épaules.
– Dégagez-la ! Je refuse de vivre avec ce monstre !
– Comment ça, la dégager ? – sindigna Pierre. – Cette adorable chienne est notre bébé maintenant ! On na pas denfant, il faut bien aimer quelquun et on ladore !
– Jamais je labandonne ! – ajoutai-je.
Puis les deux mamans nous appelèrent pour exiger des explications quant au refus de recevoir la famille.
– Personne na été chassé, répondions-nous aux deux, cest eux qui nont pas voulu rester ! Ils peuvent revenir, on les attend !
– Mais le chien ?
– Maman, on na refusé personne !
Mais bizarrement, les mamans ne se bousculaient plus à la porte.
Un mois plus tard, Tara repartit chez Félix et Pauline, mais leur porte serait toujours ouverte.
Ce ne fut pas nécessaire. Jattendais des jumeaux.






