Perte.
Romain et Capucine se sont croisés pour la première fois au lycée Voltaire à Lyon. C’était un banal couloir de terminale, réveillé dun coup par lirruption silencieuse de Capucine. Tandis que ses camarades riaient bruyamment, s’échangeaient des vannes et tentaient de se refiler des clopes en douce, Capucine, elle, tentait de disparaître sous ses longs cils, cachant des yeux dun bleu presque surréaliste.
La classe, accueillez Capucine Dubreuil, notre nouvelle élève, annonça Mme Lemoine, la prof principale, aux « S » survoltés.
À peine leurs regards sétaient-ils croisés que Romain comprit quil était fichu. Séduit, terrassé, obligé de ramer pour conquérir le cœur de cette mystérieuse jeune fille. La citadelle céda finalement au printemps du baccalauréat. Ensemble, bras dessus bras dessous, ils firent leur entrée au bal de fin dannée. Depuis, ils ne se sont plus quittés.
Chaque fois que Romain se noyait dans le bleu immense des yeux de Capucine, il sentait quil ne pourrait plus survivre sans elle, tel un poisson laissé à marée basse sur les galets dArcachon.
Les années filèrent. Romain et Capucine obtinrent leur master, devinrent respectivement ingénieur et enseignante, puis se marièrent dans un petit village du Beaujolais. Rapidement, ils se mirent en tête de fonder une famille. Mais, malgré tous leurs efforts, Capucine ne parvenait pas à tomber enceinte. Après bien des rendez-vous à lhôpital Edouard-Herriot, ils cédèrent finalement à la tentation de la PMA.
Cette fois, la chance fut de leur côté. Neuf mois plus tard naquit une petite fille, à laquelle ils donnèrent le doux prénom dApolline. La joie dans la maison ne dura guère : on découvrit chez Capucine un cancer aussi foudroyant quinjuste.
Comme pour rire de leur bonheur, tandis quApolline grandissait et se métamorphosait en portrait craché de sa mère, Capucine, elle, se fana, se transforma en lombre pâle delle-même… Le destin voulut quà lâge de cinq ans, la petite fille perde sa maman.
Ce jour-là, quelque chose se brisa chez Romain. Incapable deffacer la douleur, il senfonça dans les verres de Bordeaux et de pastis, tentant vainement de noyer langoisse, la rancœur et, surtout, cette honte davoir parfois reproché à Apolline, tout bas, la mort prématurée de sa femme après tout, la PMA avait servi de déclencheur au cancer, murmurait la mauvaise conscience
Pourquoi maman est partie ? se demandait souvent Apolline. Peut-être quelle est tombée malade parce que je nétais pas assez sage. Et papa on dirait même quil ne maime plus, non ? scruta-t-elle son visage blafard dans le miroir de la salle de bains, marqué de traces de dentifrice. Papa a vraiment changé, il est devenu méchant
Dans la cuisine, des bruits de bouteilles, puis un sanglot, puis la vaisselle qui sentrechoque. Une odeur dalcool flottait dans tout lappartement.
Il va encore se mettre à hurler pensa la fillette, le cœur battant, et, attrapant une vieille parka trop légère, elle fila comme une souris par la porte restée entrouverte. Ce soir, je dérangerai plus papa
Lautomne recouvrait Lyon dun couvercle de nuages, le jour caracolait pour fuir la nuit naissante. Le vent glacé mordit le visage dApolline. Les passants, têtes baissées, couraient sous les gouttes, sans prêter attention à cette toute petite silhouette, courbée sous un chagrin invisible.
Elle errait sur les allées serpentines du Parc de la Tête dOr, tentant doublier lappel vide de son ventre. Soudain, à quelques mètres, elle aperçut un homme au long manteau, la tête enfouie dans les revers. Lorsquelle prit la direction des arbres, lhomme la suivit.
Pourquoi tu me fixes comme ça ? bafouilla Romain, en sadressant à la photo de Capucine qui trônait sur la commode. Tes yeux tu mas abandonné ! Il serra la tête entre ses mains, arrachant quelques mèches sales.
Soudain, un souffle dair neuf dans lappartement moisi. Romain leva les yeux, la gorge sèche. Capucine venait de lui apparaître.
***
Dans le parc presque désert, Apolline grelottait sur un banc sculpté, sous la lumière jaune du vieux lampadaire. Fatiguée, perdue, elle ne savait plus quoi faire. Cest alors quun grand homme sortit de la pénombre, elle sursauta.
Tinquiète pas, je ne te veux aucun mal, souffla-t-il dune voix tendre. Tu es toute seule, ici ?
Oui, balbutia-t-elle en mordillant sa lèvre pour sempêcher de pleurer.
Pierre Valéry, se présenta-t-il en souriant, tendant la main.
Tout semblait flou à Romain, qui croyait halluciner.
Capucine ! gémit-il en courant vers le fantôme de son épouse. Mais dans son élan, il traversa lapparition et se cogna violemment sur le bout de la commode.
Romain, murmura le spectre avec mélancolie. Je ne vous ai pas abandonnés, crois-moi. Je nai pas choisi de partir, ça sest imposé à moi. Personne nest responsable, surtout pas notre fille.
Ébahi, Romain sétait figé face à lapparition.
Apolline est la preuve de notre histoire damour, poursuivit Capucine. Je ne peux plus rien faire pour moi, mais toi, Romain, tu es indispensable à votre fille. Elle a perdu sa mère, ne la prive pas de son père ne la perds pas, Romain
En lécoutant, il sentit enfin la douleur remonter et exploser, telle une poche de pus qui crève : des larmes lui brouillèrent la vue et il éclata en sanglots.
Je resterai près de vous, je vous aime, affirma-t-elle. Mais tu dois fuir, Romain. Apolline court un danger !
Romain bondit, enfila ses baskets. Une phrase à peine soufflée par Capucine lui parvint alors que lappartement se vidait : « Le parc »
Essoufflé, fracassé, il courait comme jamais, le cœur tambourinant.
Dans le parc, Pierre Valéry, la haute silhouette, discutait tranquillement avec la petite alors que les rares promeneurs passaient, sans rien soupçonner de loin, un père et sa fille, rien de plus. Apolline, enfin rassurée, accepta le bonbon que lui tendait Pierre et lavala.
Tu trembles, viens, je vais temmener boire un chocolat chaud, promit-il en lui prenant la main.
Apolline ne se souvenait même plus de la dernière fois où son papa avait serré sa main.
Je ne crois pas quil me veuille du mal, pensa-t-elle, sautorisant un dernier coup dœil sur son sourire bienveillant. Elle hésita, puis hocha la tête. Soudain tout devint flou, le sol tanguait, ses jambes nobéissaient plus. Elle vacilla, mais Pierre la rattrapa au vol. Sans quils sen rendent compte, un petit porte-clés rose en forme de licorne tomba de la poche dApolline.
Romain courait à perdre haleine, désespéré, trempé de sueur et de remords tout lalcool chauffait pour sortir. Le tocsin sonnait dans sa tête.
Un autre banc vide, une autre lumière blafarde puis, sur lasphalte détrempé, une tache rose éclatante : le porte-clés dApolline !
Au loin, un aboiement féroce pétrifia Romain. Il sprinta dans la direction du vacarme.
Retenez ce chien hystérique ! criait le grand homme, tentant déviter les assauts dun énorme rottweiler pendu à la veste, la petite fille jetée sur son épaule.
Une jeune femme, menue sous sa parka, tirait désespérément sur la laisse de son Archibald, qui écumait de rage.
Pardon, il ne fait jamais ça, je comprends pas ce qui lui arrive ! Archi ! gémit-elle, les mains ensanglantées à force de tirer.
Arrête-toi, sale type ! hurla soudain Romain, déboulant à une vitesse folle. Rends-moi ma fille, ordure !
Il se jeta sur Pierre Valéry qui neut pas le temps de répliquer, juste ouvrir la bouche, et le rottweiler en profita pour fondre sur lui.
***
Apolline se réveilla à lhôpital, après deux perfusions « express ». Le bonbon offert par Pierre cachait un poison. Le ravisseur, blessé à coups de crocs et de poings, termina lui aussi aux urgences mais encadré par la police. Ancien repris de justice multi-cartes, Pierre stockait plus de casseroles quune crèmerie difficile dimaginer où il comptait emmener la fillette, son passé de pédocriminel ayant de quoi glacer le sang. Mais, par bonheur, Apolline nen saura jamais rien
La propriétaire du rottweiler, une certaine Hélène Beaufort, rendit visite à la fillette avec Romain. Elle expliqua en riant (un peu nerveusement) quen promenant Archibald, elle avait croisé dans le parc une jeune femme aux yeux dun bleu troublant, qui avait caressé le chien et murmuré quelques paroles à son oreille. Linstant daprès, le molosse bondissait, tel un missile à pattes, lemmenant droit vers la scène du drame.
Après une brève convalescence, Apolline put rentrer à la maison. Romain cessa définitivement de boire et devint enfin le père tendre et dévoué dont sa fille avait tant besoin. Quant à Hélène, elle devint une habituée de la maison, partageant goûters et confidences avec le duo. Elle reconnut le visage de la mystérieuse inconnue du parc sur la photo souriante de Capucine, mais nosa jamais le raconter.
Princesse, viens, on a de la visite, lança Romain, la porte entrouverte, tandis que des ballons multicolores flottaient sous le plafond.
Aujourdhui, Apolline fêtait ses six ans son plus bel anniversaire. La fillette voltigeait littéralement dans sa robe rose, légère et bondissante. En la voyant, Hélène cacha quelque chose dans son dos.
Joyeux anniversaire, ma belle ! Jai une toute petite surprise pour toi dit-elle en clignant de lœil.
Apolline tapa dans ses mains, impatiente, et soudain, la surprise aboya.
Je te présente Bruce un chiot rottweiler grassouillet dans les bras dHélène.
Enfin, Capucine pouvait partir sereine. Elle savait ses amours à labri. Une brise légère caressa tendrement les visages. La maman dApolline senvolait vers la lumière, confiante en lavenir de ses deux grands amours.







