Chacun a droit au pardon : Une histoire d’Anaïs au cœur d’un village français, entre souvenirs, famille et seconde chance

Tout le monde mérite le pardon

Ce matin-là, en ouvrant les yeux, Eugénie remarqua que le soleil filtrait à travers les rideaux, inondant la chambre de lumière.

Il faudrait que je change ces rideaux Il me faudrait des plus épais, lété le soleil est vraiment éclatant, pensa-t-elle en jetant un coup dœil à son mari endormi à côté delle. Ah, ce Paul, il dort toujours dun sommeil de plomb, le soleil ne lui pose aucun problème, réfléchit-elle tendrement.

Eugénie se leva, se dirigea vers la cuisine puis soccupa de sa petite toilette avant de préparer le petit-déjeuner. Autrefois, les matins étaient plus joyeux dans cette pièce : ses deux fils, Martin et Luc, taquinaient sans cesse à table, éclataient de rire, tandis que Paul les regardait avec une fausse sévérité, mais toujours avec beaucoup de tendresse.

Mais les garçons avaient grandi, étudié, sétaient mariés et vivaient désormais avec leur famille à la ville. Martin avec sa femme et sa fille dans la sous-préfecture, Luc avec sa femme et ses jumeaux ailleurs dans le département. Ils travaillaient, tout allait bien pour eux, ils venaient de temps en temps voir leurs parents au village.

Aujourdhui, Eugénie avait justement prévu daller à la sous-préfecture rendre visite à sa famille ; sa petite-fille Éloïse lui manquait, Paul devait ly conduire en voiture. Elle venait de finir le petit-déjeuner, et, avant même dappeler Paul, il apparut dans lentrebâillement de la porte.

Tiens, tu es déjà réveillé ! Jallais tappeler, sourit Eugénie.

Je suis réveillé depuis un moment, je savourais lodeur des crêpes chaudes qui montait de la cuisine, plaisanta-t-il.

Allez, lave-toi et viens à table, on va filer chez Martin, acquiesça Paul.

Ils vivaient dans un petit village. Eugénie travaillait à La Poste, distribuant le courrier et les retraites depuis longtemps ; Paul était mécanicien, il dépannait les machines agricoles des alentours. Après le petit-déjeuner, ils commencèrent à rassembler des provisions pour les enfants. Eugénie envoya son mari à la cave chercher des bocaux.

Prends deux pots de cornichons et de tomates, deux bocaux de salade et deux de confiture, framboise et cerise sil te plaît, lui dit-elle pendant quil descendait.

Ils chargèrent des pommes de terre et les bocaux dans le coffre, puis quittèrent la cour.

Comme la campagne est belle en été, Paul, dit Eugénie avec un sourire, le tout début du mois de juin, tout est verdoyant, ça fait du bien aux yeux.

Oh oui, répondit-il, c’est agréable de profiter du week-end comme on veut.

Après une rencontre enthousiaste et bruyante avec Éloïse et un bon repas à table concocté par leur belle-fille Claire, ils discutèrent de tout et de rien avant de prendre la route du retour.

Mamie, reste encore ! suppliait Éloïse, elle voulait tellement jouer avec sa grand-mère.

Ma chérie, on doit passer au marché pendant quil est encore ouvert Viens donc chez nous ce week-end avec tes parents, on tattendra. Tu pourras te promener dans la cour, faire un tour à la rivière avec papi Paul, la consola-t-elle, et sa petite-fille accepta, ravie.

Le marché battait encore son plein et Eugénie se glissa entre les étals : il lui fallait un nouveau peignoir, quelques sous-vêtements, des chaussettes et un tee-shirt pour Paul.

Eugénie, je vais voir les articles délectroménager, on se retrouve à la voiture, ta mercerie me passionne moyennement, rigola Paul.

Elle fit ses emplettes puis reprit son chemin. Près de deux petits stands, un vieil accordéoniste attira son attention : sa barbe argentée, ses vêtements élimés, sale, avait posé sa casquette en tissu râpé par terre où quelques pièces deuros traînaient.

Une petite aide, sil vous plaît, répétait-il, la voix rauque, en saluant chaque passant.

Mon Dieu… ce serait bien Sébastien ? songea soudain Eugénie. Pour sûr, ce vieillard brisé, cest lui Elle passa devant lui, glissa rapidement quelques pièces dans la casquette et rejoignit la voiture.

Eugénie ne ressentait ni mépris, ni pitié envers lui. Paul la rejoignit bientôt, inquiet en voyant lexpression de sa femme.

Eugénie, tout va bien ?

Oh, jai juste un peu mal à la tête aujourdhui

En rentrant, allonge-toi et repose-toi, lui conseilla-t-il avec douceur.

À la maison, Eugénie sallongea mais ne trouva pas le sommeil. Des souvenirs enfouis depuis tant dannées émergèrent soudain. Elle se revit à dix-huit ans.

À cette époque, elle vivait chez ses parents dans le village, travaillait dabord à lélevage, puis rejoignit la Poste cinq ans plus tard. À dix-huit ans, elle tomba éperdument amoureuse de Sébastien, ce jeune conducteur de tracteur, accordéoniste, tout juste revenu du service militaire. Grand, beau, Sébastien faisait tourner la tête à plus dune fille, on jasait sur son caractère fêtard.

Eugénie aurait voulu ne pas le regarder, mais ses yeux ne pouvaient sen détacher ; elle absorbait chaque mot quil prononçait. Elle aurait tout fait pour être près de lui. Sébastien ne semblait pas la remarquer, il jouait de laccordéon au bal, entouré de filles, plaisantait, les embrassait toutes à demi et riait, souvent bien entamé. Eugénie ne voyait en lui aucun défaut. Elle rêvait de lépouser.

En revanche, Paul, garçon sage, pas vraiment séduisant, laimait en secret depuis leur enfance. Elle lignorait, lui soupirait, voyant quelle ne quittait pas Sébastien des yeux.

Pourquoi perdre ton temps avec ce Sébastien bon à rien, la mettait en garde son amie Isabelle, qui le détestait franchement. Regarde Paul, il taime depuis toujours. Aime celui qui taime, pas lautre, disait-elle avec dédain envers laccordéoniste.

Impossible de convaincre Eugénie : elle aimait Sébastien et nen voyait pas dautre. Un soir, alors quelle samusait au bal, Sébastien la fixa soudain de son regard sombre. Il avait remarqué depuis longtemps ses yeux et lattention quelle lui portait, il nétait jamais à court dadmiratrices mais pensa que le tour dEugénie était venu.

Sébastien jouait et observait Eugénie, qui, percevant son regard, se sentit transportée. Son cœur battait la chamade.

Enfin ! Sébastien me regarde, je suis tellement heureuse.

Eugénie, ce soir, je te raccompagne, lança-t-il dun ton désinvolte. Elle accepta, bien quelle devinât quil avait bu.

Ils se promenèrent, passèrent la nuit ensemble, Sébastien lui murmurant passionnément :

Jai besoin que de toi, jamais je ne te quitterai, jamais Elle le crut et fut folle de joie.

Le lendemain, impatiente de revoir son amoureux, elle accourut au bal ; elle le trouva derrière son accordéon, sapprocha de lui. Il la regarda avec indifférence, puis détourna les yeux. Après un instant, il lâcha :

Quest-ce que tu veux, Eugénie ? Hier javais trop bu, oublie ça, marmonna-t-il sans plus la regarder, recommençant à jouer en riant.

Ces mots blessèrent Eugénie à vif, son cœur semblait prêt à se briser.

Mais tu as promis, je taime ! supplia-t-elle, espérant on ne sait quoi.

Je ne tai rien promis, laisse-moi tranquille. Cest toi qui tes accrochée, fous-moi la paix ! répondit-il sèchement, et Eugénie sentit le monde seffondrer autour delle.

Dès lors, Sébastien lévita ; elle ne remit plus les pieds au bal, se concentra sur son travail et la maison. Bientôt, elle découvrit quelle était enceinte. Quelques semaines plus tard, son père décéda brutalement. Après les funérailles, elle et sa mère peinèrent à sen remettre, réduites à deux, et la grossesse pesait lourd. À lépoque, avoir un enfant hors mariage était très mal vu dans les villages.

Elle croisa Sébastien et lui annonça quelle attendait un bébé ; il se contenta de ricaner :

Tu as bien vadrouillé, hein ? Tu veux me le refiler ! Compte pas sur moi. Barre-toi, dit-il, crachotant et sen allant sans se retourner.

Eugénie avoua tout à sa mère, qui fut bouleversée, soupira douloureusement, puis finit par lui dire quil fallait garder le bébé et quelle laiderait toujours. Un jour, Eugénie et Isabelle rentraient du marché quand elles croisèrent Sébastien bras dessus bras dessous avec une certaine Véronique, venue de la sous-préfecture.

Quest-ce que tu regardes, chuchota Isabelle, ils vont se marier, partir à la ville.

Eugénie était au plus mal, elle souffrait pour elle-même et en plus elle apprenait tout cela Elle rentra et se laissa aller à pleurer dans la cour. Isabelle et Paul vinrent plus tard essayer de la distraire et de la consoler.

Alors que le ventre dEugénie commençait à sarrondir, Paul, toujours là, décida de parler franchement.

Eugénie, je sais que tu ne maimes pas. Mais laisse au moins à ton enfant la chance davoir un père. Je serai toujours là, je veillerai sur vous, je vous aimerai, toi et cet enfant, fille ou garçon. Un enfant, cest du bonheur. Et si tu ne peux pas maimer, je vous aimerai pour deux. Eugénie, ne dis rien, mais réfléchis

Je ne sais pas, Paul Je ne sais pas si je pourrai taimer

Peu à peu, Eugénie accepta dépouser Paul. Au printemps, elle donna naissance à Martin. Isabelle fut la marraine, Paul tint sa promesse et devint un père merveilleux. Ils vécurent chez Paul, il prenait soin de tout. Eugénie resta un temps émotionnellement distante ; elle ne pensait plus à Sébastien, tentait de loublier, mais sa tendresse pour Paul tardait à venir.

Jamais Paul ne lui reprocha rien ni ne la blessa. Avec patience, il savourait chaque jour. Bientôt, Martin prononça son premier mot : papa, un mot qui fit pleurer Paul de bonheur. Eugénie se réchauffa peu à peu le cœur, voyant ses deux hommes. Elle réalisa bientôt quelle était de nouveau enceinte.

Paul, annonça-t-elle, nous allons avoir un autre enfant.

Mon Dieu, Eugénie, je suis tellement heureux !

Quand le petit Luc vint au monde, Paul ne le quittait plus des bras, et Eugénie comprit, enfin, à quel point Paul lui était devenu cher.

Paul est le meilleur mari et le plus merveilleux des pères, disait-elle avec enthousiasme à Isabelle, qui se réjouissait pour son amie. Je veux être une bonne épouse, je dois tout à sa patience.

Eugénie, dit un soir Paul, jai pensé Voulez-tu quon se marie à léglise ? Jaimerais quon soit ensemble pour léternité, même là-haut, dit-il en levant les yeux.

Oui, Paul, je ferai tout avec toi, accepta-t-elle, heureuse.

Depuis, Paul et Eugénie vivent ensemble de longues années, dans lamour et la paix, et elle ne cesse de sémerveiller de son bonheur. Sébastien ? Il fut pour elle un malheur, une illusion dont, avec laide de son mari aimant, elle sut se libérer. Ce fut son erreur, mais elle a pardonné à Sébastien. Au fond, chacun mérite quon lui pardonne.

Cest ainsi que jai compris que le pardon nous libère et quil donne la force de vivre vraiment.

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Chacun a droit au pardon : Une histoire d’Anaïs au cœur d’un village français, entre souvenirs, famille et seconde chance
Je ne laisserai pas ma fille. Une histoire.