Tu es mon miracle. Sur le chemin du retour, Eugénie errait sans savoir où aller, les mots du médecin résonnant en boucle dans sa tête : « Dommage, c’est trop tard… nous ne pouvons rien… je ne peux pas tout vous dire, mais il vous faut régler vos affaires… des antidouleurs… dommage… il ne reste qu’un miracle… » Diagnostiquée d’une maladie silencieuse mais implacable, Eugénie ne songe qu’à survivre. Désemparée, sans famille ni enfants, elle laisse ses pas la conduire jusqu’à la lisière de la forêt dans sa banlieue ancienne, refuge de souvenirs et d’arbres centenaires. Là, lors d’une balade, elle découvre une chienne abandonnée, amaigrie et gravement malade. Bouleversée par sa détresse, Eugénie la recueille et, au terme d’un combat d’espoir et de désillusions partagées entre vétérinaires et soignants, la baptise Merveille. L’un et l’autre s’accrochent l’une à l’autre : deux vies fragiles, liées par le même miracle attendu. Lorsque l’état d’Eugénie s’améliore contre toute attente, la rémission vient couronner leur victoire. Ensemble, Eugénie et Merveille apprennent que le temps que leur accorde l’Univers, c’est aussi l’amour qu’elles se donnent. Existe-t-il bonheur plus grand que de découvrir que l’on peut encore offrir, et recevoir, un miracle ?

Tu es mon miracle.

Clémence errait, sans prêter attention à la route, marchant comme en apesanteur dans les rues étroites de Lyon baignées par une lumière irréelle. Dans sa tête résonnait une litanie assourdie, bribe dune phrase qui tournait en boucle « Dommage, cest trop tard Nous avons tout essayé Il ne reste à faire que mettre de lordre un antidouleur dommage seul un miracle »

Les mots du médecin étaient tombés du plafond blanc du cabinet comme un orage inattendu lors dune journée de printemps, éclatant et froid. Le verdict, aussi abrupt quun train lancé à toute vitesse, lavait frappée. Une maladie quon appelle « sourde », mais qui était tout sauf silencieuse dans lâme de Clémence.

Ce prédateur silencieux sétait glissé dans sa vie à pas de loup : peut-être lannée où elle avait raté son entrée à la fac de médecine, son rêve éclaté comme une bulle de savon. Ou alors, quand sa mère, glissant sur le trottoir verglacé devant limmeuble, avait passé trois heures, inconsciente, collée au sol gelé. Quelques jours plus tard, labsence, le deuil muet. Ou alors peut-être Le tourbillon des peut-être saccumulait comme des feuilles mortes dans son esprit, obscurcissant le point dorigine véritable du mal.

« Mettre de lordre » La phrase battait en elle comme une cloche sourde. Mais quel ordre ? Pas denfants, pas de fortune, ses dettes envolées comme la buée sur la vitre du tram. Rester là, attendre attendre seule lueur, un miracle

Clémence ne sentit même pas la pluie fine qui perlait sur ses joues, la confusion entre eau et larmes. Son geste mécanique essuya le visage du revers de la main alors quelle dépassait le portail de lhôpital Édouard-Herriot. Le sentier sous les platanes semblait sans fin, les feuilles dessinant sur le sol des ombres doiseaux étranges. Au loin, le bourdonnement incessant des voitures sur les quais du Rhône tous pressés, tous vivants.

« Tout le monde court après la vie, et moi » soupira-t-elle dun souffle de brume.

La fatigue tomba sur ses épaules comme un manteau mouillé. Le cœur cognait comme un glas. Elle sarrêta, sadossa fébrilement à un marronnier centenaire. Les battements se calmèrent. Un taxi passait, irréel en glissant sur la chaussée presque liquide. Rentrer. Rentrer À la maison, lair sentait la poussière et les souvenirs photographies en noir et blanc sur le buffet, rires absents dans les couloirs.

Juste en face de limmeuble, le vieux parc de la Tête dOr commençait comme une forêt de songes intacts. Là, le béton navait pas tout avalé : cèdres et bouleaux, herbes folles, massifs darbustes. Clémence aimait sy perdre, dans la torpeur verte, respirant le brouillard et lodeur de mousse, écoutant le chant des rouges-gorges, observant les toiles de soie tissées par des araignées fines.

Ce jour-là, elle laissa la mélancolie la pousser vers les sentiers obscurs. Son imperméable bleu nuit tel une carapace, elle glissa sous la pluie qui sintensifiait. La nature sétait figée, un silence comme une inspiration retenue avant lorage même les moustiques en suspens ne la harcelaient plus.

Un pas, deux pas, virage à droite, puis à gauche la promenade devint dérive hypnotique. Linquiétude monta, diffuse, étrangère ; dans le ventre, quelque chose salourdissait. Un instant, elle sarrêta, écoutant la forêt comme on écoute son propre rêve.

Quelque chose Avait-elle entendu un souffle ? Un gémissement ? Là, derrière une haie, à quelques mètres du chemin, un petit tas remua à peine. Un râle, plus pensé quentendu.

Clémence bondit, franchissant la mousse humide en un clin dœil.

« Cest quoi ? » Son souffle fut suspendu à la cime. « Un chien ! »

Sous un hêtre, attachée à une racine, gisait une chienne toute crottée, si maigre que la peau collait aux côtes. Elle frotta à sen ouvrir les doigts contre le nœud détrempé. Enfin, la corde céda ; ses mains étaient noires de boue. Lanimal avait une tumeur énorme qui gonflait laine, ronde et durcie, grosse comme une orange sanguine. Clémence sappuya contre le tronc, ses larmes diluaient la boue, dessinant sur ses joues un étrange masque dencre.

Reprenant son souffle, elle se mit à genoux dans lherbe et tenta de murmurer à la chienne des mots de coton, mais celle-ci ne pouvait quémettre un soupir, les paupières closes, trop lasse pour lever la tête.

Clémence déboutonna sa cape de pluie, la posa sur lherbe et enveloppa la chienne, corps si léger quelle faillit ne rien sentir. Elle traversa la rue vers la ville, bousculant les passants invisibles dans le partout du rêve.

La clinique vétérinaire, dans une rue parallèle, semblait flotter dans une bulle de lumière jaune. Les assistants ouvrirent grand les yeux à la vue du duo improbable, mais ne posèrent aucune question. « Faites tous les examens, prises de sang, échographie, radio Je veux laider, » souffla Clémence avant de sécrouler, lesprit englouti par le sommeil.

On lui demanda de rentrer ; lanimal resterait en observation. Au matin, elle repassa la porte, le souffle coincé au fond du ventre. Le chirurgien, les bras croisés sous sa blouse, lui expliqua que la situation était encore floue. « Quelques jours de soins, on avisera. Votre protégée a un tatouage, cest une chienne délevage. Jai noté le numéro du propriétaire ici. » Il glissa un feuillet dans la main de Clémence, ajoutant son propre numéro en chiffres obliques, effleurant sa paume.

Clémence veillait sur la chienne, accrochée à elle par la caresse, la voix basse qui cherchait la fêlure de labandon. La chienne, elle, ne réagissait à rien : ni seringue, ni caresse, ni croquettes. Une infirmière murmura, « Elle a renoncé ça, cest la trahison. On a appelé le propriétaire nie tout. »

Les résultats tombèrent. Le chirurgien convia Clémence tard, lorsque les ombres grignotent la ville. « Je ne veux rien cacher : cest presque sans espoir. Même opérer serait fou. Elle ne veut même pas vivre. Seul seul un miracle Chaque cas me fait mal comme le premier »

Clémence le saisit à la manche, les yeux trempés. « Essayons, sil vous plaît. Peut-être que ce soir, le miracle arrivera. »

Toute la matinée suivante, Clémence resta penchée sur la chienne, qui seffaçait un peu plus à chaque heure. Elle pleurait, murmurant des promesses à loreille, caressait la tête, grattait lentement derrière les oreilles, prenait entre ses mains la gueule inerte, tentant de capter le moindre reflet de lumière dans ses yeux.

« Si tu pars, je pars avec toi », lui échappa-t-il phrase enrouée que seule linfirmière, de dos, entendit. Rapidement, celle-ci détourna les yeux, retenant un sanglot.

Un frôlement : la chienne, dun reste de force, lécha la main de Clémence. Elle approcha la gamelle deau.

Lopération dura trois heures, déformées par lattente. Quand enfin le vétérinaire sortit, il semblait avoir vieilli de dix ans. « Lintervention sest bien passée, mais aucun pronostic nest possible. Elle dort encore. Restez là pour le réveil Peut-être avons-nous frôlé le miracle aujourdhui. »

La convalescence de Miracle, cest ainsi que Clémence avait nommé la chienne « Miracle » , débuta dans la lenteur cotonneuse des jours de crachin. Températures, médicaments, seringues, nuits blanches enroulées sur le canapé. La pluie, la joie ténue dun frémissement de paupière, tout était suspendu.

***

Quatre mois passèrent. Lautomne sinstallait en volutes dorées. Clémence et Miracle arpentaient le parc chaque soir, marchant côte à côte sous les platanes, partageant le silence et lhumide senteur des fougères. Miracle avait compris : cette fois, elle nétait pas abandonnée. Mais Clémence craignait lavenir, imaginant lombre de sa propre maladie se refermer et laissant la chienne dans le vide dun adieu.

Elle commença à chercher une famille dadoption. Un rendez-vous fut fixé le soir, car le matin, elle devait passer à lhôpital pour ses propres examens. Les résultats étaient prêts ; la vérité se dessinait à lhorizon froid doctobre.

« Demain, je saurai Jai peur, il faut que Miracle shabitue à dautres bras. Mon Dieu, que cest effrayant »

Après une nuit blanche, Clémence ne pensait plus quà Miracle. Linfirmière la fit entrer dans le bureau feutré du chef de service.

« Vos résultats mintriguent » La voix du cancérologue était douce, venait de très loin, un écho dans un puits. « Rare, mais pas impossible : votre corps a changé. On ne sait pas expliquer pourquoi, mais tout évolue dans le bon sens vous êtes en rémission. Vous resterez sous surveillance. Jespère que le choc passera vite. Félicitations, Clémence. Parfois, il faut croire aux miracles. »

Chez elle, la première à laccueillir fut Miracle, toute frétillante, la queue dessinant des arabesques folles dans le couloir vide. « Où étais-tu si longtemps ? Je tattendais ! » semblait-elle gémir. Clémence sagenouilla, couvrit de baisers le museau chaud de la chienne.

« Miracle, tu es là, petit miracle. Tu es mon miracle ! » Elles restèrent pressées lune contre lautre sur le parquet, toutes enveloppées damour.

Existe-t-il plus grand bonheur que cette certitude éphémère, la conviction étrange que lunivers nous rend du temps et que nous pouvons le donner en partageant lamour ?

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Tu es mon miracle. Sur le chemin du retour, Eugénie errait sans savoir où aller, les mots du médecin résonnant en boucle dans sa tête : « Dommage, c’est trop tard… nous ne pouvons rien… je ne peux pas tout vous dire, mais il vous faut régler vos affaires… des antidouleurs… dommage… il ne reste qu’un miracle… » Diagnostiquée d’une maladie silencieuse mais implacable, Eugénie ne songe qu’à survivre. Désemparée, sans famille ni enfants, elle laisse ses pas la conduire jusqu’à la lisière de la forêt dans sa banlieue ancienne, refuge de souvenirs et d’arbres centenaires. Là, lors d’une balade, elle découvre une chienne abandonnée, amaigrie et gravement malade. Bouleversée par sa détresse, Eugénie la recueille et, au terme d’un combat d’espoir et de désillusions partagées entre vétérinaires et soignants, la baptise Merveille. L’un et l’autre s’accrochent l’une à l’autre : deux vies fragiles, liées par le même miracle attendu. Lorsque l’état d’Eugénie s’améliore contre toute attente, la rémission vient couronner leur victoire. Ensemble, Eugénie et Merveille apprennent que le temps que leur accorde l’Univers, c’est aussi l’amour qu’elles se donnent. Existe-t-il bonheur plus grand que de découvrir que l’on peut encore offrir, et recevoir, un miracle ?
Les mamies toujours disponibles Élise Martin se réveilla en entendant des éclats de rire. Pas un petit rire discret, ni un gloussement retenu, mais un grand rire sonore, presque indécent pour une chambre d’hôpital, ce genre de rire qu’elle n’a jamais supporté toute sa vie. C’était sa voisine de lit qui riait, le téléphone collé à l’oreille, gesticulant de la main libre comme si son interlocutrice pouvait la voir. — Hélène, tu exagères ! Non, sérieux ? Il a vraiment dit ça ? Devant tout le monde ? Élise regarda l’heure. Il était sept heures moins le quart. Il restait encore un quart d’heure avant le lever. Un quart d’heure de silence qu’elle aurait préféré passer à rassembler ses pensées avant l’opération. La veille au soir, quand on l’avait installée, la voisine était déjà allongée, tapotant vivement sur son smartphone. Elles avaient échangé un bref salut. « Bonsoir », « Bonjour », puis chacune s’était repliée sur ses pensées. Élise avait apprécié ce silence-là. Mais maintenant, c’était le cirque. — Excusez-moi, dit-elle doucement mais distinctement. Pourriez-vous baisser d’un ton ? La voisine se retourna. Un visage rond, une coupe de cheveux argentés qu’on n’essayait même plus de teindre, une pyjama criarde à pois rouges — à l’hôpital, tout de même ! — Oh, Hélène, je te rappelle, j’suis en train de me faire gronder, — elle coupa son téléphone et se tourna vers Élise en souriant. — Excusez-moi ! Je m’appelle Catherine Morel. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi je stresse trop avant une opération, alors je passe des coups de fil à tout le monde. — Élise Martin. Ce n’est pas parce que vous ne dormez pas que les autres ne souhaitent pas se reposer. — Bah, maintenant vous êtes réveillée, non ? — fit Catherine avec un clin d’œil. — Bon, je vais chuchoter, promis. Mais elle ne chuchotait pas. Avant le petit-déjeuner, elle avait déjà passé deux autres appels, et chaque fois plus fort. Élise se tourna vers le mur, la couverture remontée sur la tête. Ça ne changea rien. — C’était ma fille au téléphone, expliqua Catherine pendant le petit-déjeuner — qu’elles ne mangeaient pas, opération oblige. Elle est inquiète, la pauvre. J’essaie de la rassurer comme je peux. Élise se tut. Son fils, lui, n’avait pas appelé. Elle s’y attendait : il avait prévenu, réunion importante tôt le matin. Elle l’avait bien élevé : le travail, c’est une affaire sérieuse, une vraie responsabilité. On vint chercher Catherine la première. Elle salua le service d’un geste enjoué dans le couloir, tout en lançant une blague à l’infirmière qui en riait. Élise se surprit à souhaiter qu’on change sa voisine de chambre. On vint la chercher une heure plus tard. L’anesthésie, elle y était sensible. Elle se réveilla nauséeuse, douloureuse sur le flanc droit. L’infirmière expliqua que tout s’était bien passé, qu’il fallait patienter. Élise patientait. Elle avait appris à le faire. Ce soir-là, revenue dans la chambre, Catherine était déjà là, pâle, les yeux clos, perfusion au bras. Silencieuse. Pour une fois. — Comment ça va ? demanda Élise, même si elle n’avait pas vraiment envie de parler. Catherine ouvrit les yeux. Un sourire las. — Je suis en vie. Et vous ? — Moi aussi. Silence. Le soir tombait dehors. Les perfusions tintaient doucement. — Désolée pour ce matin, dit Catherine. Quand je suis nerveuse, je parle, je parle… Je sais que ça agace. Je n’arrive pas à me contrôler. Élise voulut répondre quelque chose de sec, mais elle n’avait plus la force. Elle murmura simplement : — Ce n’est rien. Cette nuit-là, aucune d’elles ne dormit. Toutes deux souffraient. Catherine ne passait plus d’appels, mais Élise sentait qu’elle se tournait, soupirait. Une fois, elle crut même l’entendre pleurer, doucement, dans son oreiller. Le lendemain, la médecin fit sa tournée. Examina les points de suture, la température. « Bravo mesdames, tout va bien. » Catherine se rua alors sur son téléphone. — Hélène, c’est bon, je suis entière, ne t’en fais pas ! Comment vont mes petits ? Théo a eu de la fièvre ? Et tu… Quoi ? C’est déjà passé ? Tu vois, il fallait pas s’inquiéter ! Élise écoutait malgré elle. « Mes petits », donc des petits-enfants. Sa fille faisait le rapport. Son propre téléphone, à elle, restait muet. Deux SMS de son fils. « Maman, ça va ? » et « Dis-moi quand tu pourras répondre ». Envoyés la veille au soir, quand elle dormait encore sous l’anesthésie. Elle répondit : « Tout va bien. » Ajouta un émoji sourire. Son fils aimait les émojis, il disait qu’un message sans ça faisait sec. Réponse trois heures plus tard : « Super ! On t’embrasse. » — Vos proches viennent vous voir ? demanda Catherine plus tard. — Mon fils travaille. Il vit loin. Pas vraiment utile, je ne suis pas une enfant. — Exactement, acquiesça Catherine. Pareil : ma fille me dit « maman, t’es grande, tu t’en sors ». A quoi bon venir, si tout va bien, pas vrai ? Dans sa voix il y avait quelque chose qui poussa Élise à la regarder de plus près. Catherine souriait, mais ses yeux n’étaient pas joyeux. — Vous avez combien de petits-enfants ? — Trois. Théo, le grand, huit ans. Puis Marion et Léo, trois et quatre ans. — Catherine sortit son téléphone. — Vous voulez voir les photos ? Vingt minutes durant, elle montra des clichés. Les enfants au jardin, à la mer, à l’anniversaire. Sur toutes, elle figurait, enlacée, souriante, grimaces complices. La fille n’était jamais sur les photos. — C’est elle qui prend, expliqua Catherine. Elle n’aime pas être sur les images. — Les petits sont souvent chez vous ? — Non, c’est moi qui habite chez eux, en fait. Ma fille bosse, mon gendre aussi, alors j’aide… Je vais les chercher, je fais les devoirs, la cuisine… Élise hocha la tête. Pareil pour elle, au début. Elle avait gardé son petit-fils tous les jours, puis moins souvent, maintenant une fois par mois, le dimanche. Si les agendas concordaient. — Et vous ? — Un petit-fils. Neuf ans. Bon élève, sportif. — Vous vous voyez souvent ? — Parfois le dimanche. Ils sont très occupés. Je comprends. — Oui… occupés. Silence. Il pleuvait dehors. Le soir, Catherine souffla : — J’ai pas envie de rentrer chez moi. Élise releva la tête. Catherine était assise, les bras serrant les genoux, le regard fixé au sol. — Honnêtement, non. J’ai réfléchi, et… non. — Pourquoi ? — A quoi bon ? Je vais rentrer, Théo n’aura pas fait ses devoirs, Marion aura encore renversé son chocolat, Léo troué son pantalon. Ma fille rentrera tard du bureau, le gendre sera reparti. Je vais laver, ranger, cuisiner, surveiller. Et eux… — Elle hésita. — Même pas un merci. Parce qu’une mamie, c’est fait pour ça. Élise ne répondit pas. Une boule dans la gorge. — Désolée… Je me fragilise. — Ne soyez pas désolée. Moi aussi, il y a cinq ans, quand j’ai pris ma retraite, j’ai voulu penser à moi. Aller au théâtre, voir des expos. Je m’étais inscrite à des cours de… d’italien. Deux semaines tenues. — Et alors ? — Ma belle-fille a eu son bébé. Demandé de l’aide. Je ne travaillais plus, facile. Je n’ai pas pu refuser. — Et alors ? — Trois ans tous les jours. Après la maternelle, tous les deux jours. Puis l’école, une fois par semaine. Maintenant… — Elle s’interrompit. — Maintenant ils ont une nounou. Moi j’attends leur appel. S’ils y pensent. Catherine acquiesça. — Ma fille devait venir me voir en novembre. J’ai briqué l’appart, fait des tartes. Elle a appelé : Maman, désolée, Théo a sport, on peut pas. — Elle n’est pas venue ? — Non. Les tartes, je les ai données à la voisine. Silence. La pluie s’intensifiait. — Ce qui fait mal… dit Catherine, ce n’est pas qu’ils ne viennent pas. C’est que je continue à espérer. Chaque coup de fil, j’imagine que ce sera juste pour entendre ma voix, pas pour demander un service. Élise sentit ses yeux la piquer. — Moi aussi. Dès que ça sonne, j’espère que ce sera juste pour discuter. Mais non. Toujours parce qu’il y a un problème. — Mais nous, on dépanne, fit Catherine. Parce qu’on est des mères. — Oui. Le lendemain commencèrent les soins douloureux. Après, elles gardaient le lit en silence, jusqu’à ce que Catherine reprenne : — J’ai toujours cru que j’avais une famille heureuse. Fille chérie, gendre sympa, petits-enfants adorables. Que j’étais indispensable. Que sans moi, rien ne tournait. — Et ? — Et je réalise ici qu’ils s’en sortent très bien sans moi. Ma fille n’a même pas eu l’air inquiète ces quatre jours. Elle est même pleine d’énergie. C’est juste pratique, une mamie-gratuit-nounou. Élise se redressa. — Vous savez ce que j’ai compris ? C’est que c’est moi qui ai habitué mon fils : maman est toujours là, prête à aider, à tout sacrifier. Mes projets passent après. Les siens, c’est sacré. — Pareil pour moi. Ma fille appelle, je laisse tout. — On leur a appris qu’on n’a pas de vie à nous, murmura Élise. Catherine confirma, songeuse. — Alors, on fait quoi ? — Je ne sais pas. Au cinquième jour, Élise se leva sans aide. Au sixième, elle remonta tout le couloir et retour. Catherine suivait, un jour de retard, mais volontaire. Elles marchaient ensemble en s’appuyant contre le mur. — Depuis la mort de mon mari, j’étais perdue, confia Catherine. Ma fille m’a dit : Maman, ton nouveau but, ce sont les petits. Vis pour eux. J’ai obéi, mais… ce but est à sens unique. Je donne tout, mais eux, ils ne me voient que quand ça les arrange. Élise raconta son divorce, trente ans plus tôt. Elle avait tout sacrifié pour son fils, deux emplois, des études le soir. — Je croyais qu’en étant parfaite, j’aurais un fils parfait. Qu’il m’en serait reconnaissant. — Et maintenant il vit sa vie, ajouta Catherine. — Oui. C’est normal, j’imagine. Mais je ne pensais pas ressentir une telle solitude. — Moi non plus. Au septième jour, le fils d’Élise vint la voir. Inattendu. Grand, manteau chic, sac de fruits à la main. — Salut Maman ! Tu vas mieux ? — Ça va. — Super. Le médecin m’a dit qu’on te sortirait dans trois jours. Tu veux venir chez nous ? Il y a la chambre d’amis. — Merci, je préfère chez moi. — Comme tu veux. Mais si tu veux, appelle, on viendra. Il resta vingt minutes. Parla boulot, petit-fils, nouvelle voiture. Questionna sur ses besoins d’argent. Proposa de revenir dans la semaine. S’en alla vite. Catherine faisait semblant de dormir. Quand il partit, elle demanda : — C’était lui ? — Oui. — Bel homme. — Oui. — Froid comme la glace. Élise ne répondit pas. Sa gorge se noua. — Vous savez, fit Catherine, je me dis qu’il faudrait peut-être arrêter d’attendre de l’amour. Les laisser vivre, et se retrouver soi-même. — Facile à dire… — Difficile à faire. Mais on n’a pas d’autre choix. Sinon, on attendra toujours qu’ils pensent à nous. — Et tu lui as dit quoi, à ta fille ? demanda Élise, tutoyant à son tour. — Que j’avais besoin d’au moins deux semaines de repos après la sortie. Que le médecin avait interdit de garder les petits. Que je ne pouvais pas. — Elle l’a mal pris ? — Grave ! — Catherine eut un petit rire. — Mais tu sais quoi ? Je me suis sentie plus légère. Élise ferma les yeux. — J’ai peur… Si je refuse, s’ils se vexent, ils n’appelleront plus du tout. — Ils t’appellent beaucoup maintenant ? Silence. — Tu vois. Ça ne peut qu’aller mieux ! Au huitième jour, on les fit sortir ensemble. Elles rangeaient leurs affaires, le cœur serré. — On échange nos numéros ? proposa Catherine. Élise acquiesça. Elles entrèrent leur contact. Restèrent debout, un moment, à se regarder. — Merci, dit Élise. D’avoir partagé ces moments. — Merci à toi. Tu sais… Ça fait trente ans que je n’ai pas parlé ainsi avec quelqu’un. De tout mon cœur. — Moi non plus. Elles s’enlacèrent, maladroitement, prudemment. L’infirmière leur remit leur dossier, appela un taxi. Élise partit la première. Elle retrouva son appartement silencieux. Défit ses bagages, prit une douche, s’installa sur le canapé. Sur son téléphone, trois messages de son fils. « Maman, t’es rentrée ? », « Appelle quand tu arrives », « N’oublie pas tes médicaments ». Elle répondit : « Je suis rentrée. Tout va bien. » Puis posa le téléphone. Elle ouvrit l’armoire, sortit un dossier qu’elle n’avait pas touché depuis cinq ans. Dedans, une brochure de cours d’italien, le programme imprimé de la Philharmonie. Elle resta un moment à les contempler. Le téléphone sonna. Catherine. — Salut ! Désolée, je t’appelle vite, mais… j’en avais envie. — Ça me fait plaisir. Vraiment. — Dis, on se voit ? Quand on ira mieux. Dans deux semaines ? Au café ? Ou juste se balader, si tu préfères. Élise regarda la brochure, puis son téléphone, puis la brochure encore. — J’aimerais bien. Même plus tôt, samedi. Je ne veux plus rester enfermée. — Samedi ? Sérieux ? Mais les médecins… — On m’a dit d’y aller doucement. Mais ça fait trente ans que je prends soin de tout le monde. Il est temps de penser à moi, non ? — Alors c’est dit. Samedi. Elles raccrochèrent. Élise reprit la brochure. Les cours reprenaient dans un mois. Les inscriptions étaient encore ouvertes. Elle alluma son ordinateur, entra ses coordonnées dans le formulaire. Ses doigts tremblaient, mais elle poursuivit jusqu’au bout. Dehors, il pleuvait. Mais le soleil perçait à travers les nuages. Timide, automnal — mais bien réel. Et Élise pensa tout à coup que la vie, peut-être, ne faisait que commencer. En envoyant sa demande d’inscription.