Mais tu ne mas jamais vraiment aimé, hein ? Tu tes mariée avec moi sans être amoureuse Et maintenant que je suis malade, tu vas me laisser tomber, cest ça ?
Jamais de la vie ! lui a répondu Solange en le serrant fort dans ses bras. Tu es le meilleur mari du monde, je ne tabandonnerai jamais, jamais
Jean ne voulait pas y croire. Il avait le moral dans les chaussettes
Solange avait vécu vingt-cinq ans mariée, tout en gardant ce petit quelque chose qui attirait encore les hommes. Même jeune fille, cétait la plus demandée du lycée.
Enfin, même au collège, presque tous les garçons tournaient autour delle. Et pourtant, Solange na jamais été un canon au sens classique du terme.
Malgré les hauts et les bas de son couple, elle na jamais divorcé de son premier mari, Xavier. Non, elle est restée à ses côtés jusquau bout. Ensemble, ils ont élevé leur fille, Camille, qui sest finalement mariée et est partie vivre à Milan avec son époux italien. Ils envoient souvent des photos splendides, invitent Solange à venir leur rendre visite. Mais avec Xavier, ils nont jamais eu le temps de programmer ce voyage Peut-être quelle ira un jour. Mais pour Xavier, lhistoire sest arrêtée là.
Xavier est mort bêtement dans un accident de voiture. Enfin, il paraît que ce serait son cœur qui lui a joué un mauvais tour au volant. Il a perdu le contrôle, personne na rien pu faire.
Il a peut-être fait un malaise, non ? avait supposé Solange.
On ne saura jamais, avait soupiré Chantal, sa meilleure amie et médecin. La cause : multiples traumatismes, incompatibles avec la vie.
Solange a été littéralement assommée. Chantal lui a tout organisé et transmis ce quelle savait en tant que médecin. Après lenterrement, Solange sest retrouvée toute seule dans leur grande maison en banlieue dAngers, celle quils avaient bâtie à force de patience toutes ces années.
Enfin, une grande maison pour deux, un peu moins quand la famille débarque Mais seule, cest immense. Presque pesant.
Il y a des choses quune maison demande Disons quune main dhomme, parfois, ça aide.
Camille est revenue pour dire adieu à son père. Elle en a profité pour attirer sa mère sur le sujet de vendre la maison, acheter un appartement, voire venir sinstaller avec eux à Milan.
Pas question ! avait lancé Solange. Jai pas trimé toutes ces années pour vendre, tu comprends ? Et puis, lItalie cest pas mon truc. Je la connais déjà, ton Italie.
Maman !
Tes bête, Camille ! avait souri Solange, les larmes aux yeux. Je plaisante, va.
Ah bon, si tu plaisantes, cest que ça va mieux, alors
Tout était flou. Comme Xavier dailleurs. Dun côté, cétait un mari attentionné et aimant. De lautre, il avait des humeurs dévastatrices, au point de fatiguer Solange jusquà la corde. Il se rachetait après, mais Solange ne sy arrêtait pas. Ils avaient fait leur route comme ça. Vingt-cinq ans ! Il fallait le faire
Après le départ de Camille, Solange a goûté à la solitude… Mais elle se connaissait : ça ne durerait pas.
Effectivement. Six mois plus tard, quand elle a séché ses larmes, elle a découvert quun petit groupe dadmirateurs sétait formé autour delle.
Même sa mère, Madeleine, ne comprenait pas ce mystère.
Mais quest-ce quils te trouvent tous ? Franchement, tu fais pas forcément tourner les têtes mais ils tombent tous comme des mouches ! Je piges pas.
Tu es gentille, maman, répondait Solange en mettant un peu de rouge à lèvres. La beauté, ça ne veut rien dire, le secret cest le charme, la personnalité. Le petit truc en plus.
Bon allez, file, sétait marrée sa mère. Sinon tu vas rater le coche et le prétendant va partir.
Un autre viendra, soupirait Solange en haussant les épaules.
Trente ans après, rien na changé. Les femmes clament quil ny a plus dhommes libres après quarante ans. Solange na jamais connu ce souci. À quarante-six ans, voilà quelle avait deux amoureux sur les bras, et pas nimporte lesquels.
Son cœur penchait vers Laurent. Un homme séduisant, cultivé, élégant, avec une conversation passionnante facile de sortir avec, et même de lafficher.
Mais Laurent était un beau parleur. Solange, avec son expérience, savait très bien que ce nétait pas un homme pour la vie. Ni pour sa maison
Le deuxième, Jean, était beaucoup plus terre-à-terre. Lui, cétait le costaud, lartisan qui touchait à tout. Capable de boire un (ou deux) bons verres de Bordeaux lors des fêtes, mais surtout de faire marcher, réparer, bricoler toute la maison. Un homme simple, courageux, généreux de ses mains, au caractère doux mais solide.
Avec la femme quil aime, il est doux comme un agneau, mais capable de déplacer des montagnes si besoin. Évidemment, ce genre dhomme, Solange le trouvait moins séduisant : drôle de logique féminine ! Il lui sortait jamais de grands discours. Sauf un soir de fête, avec un verre ou deux, il pouvait se lâcher un peu et raconter de bonnes blagues.
Jean, lui, buvait bien, mais après cétait leau froide, il se ressaisissait et repartait. Pas bavard, mais fiable. Cest lui que Solange a choisi.
Laurent sest vexé de voir que ses paroles sucrées navaient pas pesé ; il est parti.
Solange sest mariée avec Jean, et lui était fou de joie. Au mariage, il avait un peu trop bu, chantait, dansait comme jamais.
Bravo ma belle, a rigolé Chantal, sa copine. À peine un an après Xavier et te voilà mariée ! Les femmes narrivent même pas à trouver un homme, toi, il suffit que tu sortes faire les courses
Ne me dis pas que je suis pas une beauté ! plaisantait Solange.
Nan, mais cest vrai, tas toujours eu ce truc en plus qui attire Cest un mystère.
Va demander à ma mère si tu veux des réponses, répliqua Solange.
Solange fit un clin dœil à Chantal et alla danser avec Jean, qui venait juste de lui tendre la main. Et en dansant, elle chassait ses derniers doutes.
Et puis tant mieux s’il était un peu simple ! Au moins, il était costaud, doué de ses mains, encore bel homme. Et moins bavard, cétait pas plus mal.
Si elle avait choisi Laurent, elle en aurait fait quoi, au fond ? Les beaux discours, ça nourrit pas une maison.
Quelques mois après, Jean avait transformé son jardin en petit coin de paradis. Il a arraché ce quil fallait, remblayé la terre, fait de nouveaux massifs pour ses fleurs, bâti une pergola. La maison respirait la présence dun homme désormais.
Bon choix que Solange avait fait. Parfait même.
Jean, en plus, gagnait bien sa vie. Il aimait lui offrir des surprises, des petits cadeaux.
Solange repensait à ce court mariage, et comparait avec ses vingt-cinq ans avec Xavier, parfois elle se disait quelle aurait préféré rencontrer Jean bien plus tôt. Un homme en or !
Tout lété, ils faisaient des grillades dans la pergola de Jean, à lombre près de leur grand table de bois. Solange, repue, se dorait au soleil comme un chat rassasié. Jean la contemplait, souriant.
Quest-ce quil y a, Jean ?
Rien Je suis heureux.
Sa première épouse, Jean lappelait Madame Tristounette. Il naurait jamais cru tomber sur quelquun comme Solange.
Ils ont été heureux, vraiment heureux quatre ans durant, puis Jean a commencé à se sentir fatigué, sans trop de raison.
Il maigrissait, se lassait vite. Et quand il buvait et que Jean appréciait un petit verre de temps en temps ça le mettait vraiment mal.
Jean, tu dois aller chez le médecin ! sest inquiétée Solange. Non franchement, tu ne peux pas continuer comme ça. Ya quelque chose qui cloche.
Mais arrête tes histoires, Solange. Ça va passer.
Quest-ce que cest que ce manque de sérieux ? Et si ça passe pas ? Tas peur des médecins comme tous les mecs, cest ça ?
Non.
En réalité, Jean avait peur que si cétait grave, Solange le quitte. Il connaissait bien la raison de leur mariage Solange était pragmatique, elle nétait pas vraiment tombée amoureuse Mais lui, il laimait ! Depuis la première fois quil lavait vue, perdue devant les caisses du Monoprix, à vider son sac tout affolée, il sétait senti attendri, prêt à la protéger toute sa vie.
Même sa mère, Pierrette, navait pas compris son choix :
Mais fils, tu pouvais avoir toutes les jeunettes, je ne vois pas ce que tu lui trouves, elle nest pas vraiment belle, plus toute jeune Je comprends pas.
Jean navait jamais voulu personne dautre que Solange. Mais si maintenant il tombait malade, est-ce quelle voudrait encore de lui ?
Il ne sest pas laissé convaincre daller chez le médecin. Cétait un samedi. Chantal et son mari, Patrick, étaient là pour un barbecue dans le jardin. Jean et Patrick discutaient autour du brasero avec une bonne bière. Dans la cuisine, Chantal a glissé à Solange :
Dis-moi, Jean, il a pas lair bien, non ?
Je sais pas, il minquiète ! Je le supplie de consulter, il refuse. Toi, tu es médecin. Dis-moi franchement, il nest pas malade ?
Je le trouve plus fatigué, plus pâle aussi, même un peu jaune, je trouve.
Oh mon Dieu ! Chantal, sil te plaît, parle-lui, essaie de le convaincre dy aller. Toi au moins, peut-être quil écoutera
Chantal a observé Solange droit dans les yeux.
Solange tu laimes, au fond ? Je me souviens de tes hésitations, tu sais
Solange a mordu sa lèvre, sans répondre.
Mais Chantal na même pas eu le temps de faire la morale à Jean : il sest évanoui en plein repas. Ambulance, hôpital. Solange est montée avec lui. Il ne se réveillait pas. Elle lui tenait la main et priait, dune prière de celles qui nappartiennent à aucune religion.
Il a été opéré tout de suite.
Une tumeur au foie.
Un cancer ?! paniqua Solange.
On attend les résultats de la biopsie.
La tumeur était bénigne mais grosse, quand même, au point quil a fallu une sacrée opération.
Les médecins lui ont interdit à peu près tout, et ont expliqué quil allait falloir beaucoup de temps pour se remettre, sans garantie de tout retrouver à son âge.
Jean est tombé dans une tristesse noire. Sa mère est passée lui rendre visite à lhôpital.
Solange était au boulot, alors la mère a apporté un peu de ce quil aimait, mais version régime strict la liste était courte.
Mon pauvre garçon, je te reconnais plus ! Tu viens de survivre à tout ça, tu nas pas de cancer ! Il faut sourire, mon petit. Tiens, mange au moins ces boulettes de viande vapeur.
Jai pas faim.
Il faut ! Tinquiètes pour quoi ? Solange vient te voir, non ?
Oui pour linstant.
Quoi donc ? Tu as peur quelle te laisse tomber ? Alors là, elle serait bien bête.
Je ne vaux plus rien. Je peux plus rien faire, même pas travailler. Je vais avoir cinquante ans en juin, et je suis déjà un handicapé. Qui voudrait dun handicapé ?
Que se passe-t-il dans cette chambre ? sest étonnée Solange en entrant. On sentend de dehors ! Bonjour Madame Pierrette !
Je vais vous laisser. Bonjour Solange, au revoir.
Quy a-t-il ?
La mère de Jean a haussé les épaules et sest éclipsée. Solange sest lavé les mains et sest assise à côté de son grand triste.
Eh alors, cest quoi ce cinéma, handicapé ? Tas toujours tes bras et tes jambes et tout va fonctionner, le reste va revenir. Tu sais ce que jai découvert sur le foie ?
Quoi ?
Cest un organe magique. Sil en reste plus de la moitié, il se régénère tout seul. Et chez toi, il en reste soixante pourcents ! Laisse-lui une chance, va Tout va revenir.
Mais est-ce que jai assez de temps?
Quest-ce que tu veux dire ?
Le temps, Solange. Jai encore du temps, tu crois ?
Oh, arrête Tu nas rien à me cacher, hein ? Les médecins tont annoncé quelque chose de grave et tu veux pas me le dire ?
Mais non
Jean est rentré. Commence alors la période la plus dure pour lui. Le moindre effort lépuisait. Ce nétait pas facile à vivre pour un homme comme lui.
Son anniversaire approchait. Il nen avait pas envie pas alcool, pas de gras, pas de fête
Solange faisait comme si de rien nétait, partageait son régime sans rechigner.
Dis, Solange Tu crois quon va tenir le coup, nous deux ?
Pourquoi tu demandes ça ?
Je suis lent à récupérer. Tu vas mabandonner, hein ? Ce serait plus simple de me le dire maintenant.
Mais pourquoi je tabandonnerais ? Jsuis bien avec toi.
Cest parce que je faisais tout à la maison et que je bossais Et là, quest-ce quil reste ?
Alors là, tu te trompes sur toute la ligne. Allez, reprends-toi, chéri.
Jessaie Mais je fais deux coups de marteau et je suis lessivé
Solange, sans rien dire, la pris dans ses bras par derrière et posé sa joue contre sa nuque.
Je taime, Jean. Et je ne te quitterai jamais. Prends le temps quil faut, va.
Tu maimes ? Vraiment ?
Promis, juré.
Solange na jamais quitté Jean. Il récupère lentement, mais il récupère.
Pour ses cinquante ans, Solange lui a organisé un anniversaire sage, sans alcool fort, histoire qu’il ne se sente pas à lécart des autres.
Quelques copains sont venus, ils ont dîné dans la pergola, rigolé, joué aux cartes.
Tas de la chance avec ta femme, Jean, lui ont dit ses amis en partant.
Vous allez sûrement trinquer à ma santé après ? a-t-il répliqué.
Ils ont tous éclaté de rire. Plus tard ce soir-là, Solange et Jean étaient assis sur les marches, à regarder les étoiles. Un vrai bonheur. Ce soir-là, pour la première fois depuis des mois, Jean sest senti mieux.
Il a cru à sa guérison, et surtout, il a compris que sa femme ne labandonnerait jamais. Il a serré Solange dans ses bras.
Quest-ce quil y a, Jean ?
Je suis heureux, voilà ! dit-il simplement.
Voilà qui fait plaisir souffla Solange en lembrassant sur la joue.
Ils étaient heureux, tout simplement.
Tu vois, mon ami, la vie te réserve parfois des surprises Et si tu veux que je te raconte dautres histoires comme celle-là, fais-le-moi savoir, ça me fait tellement plaisir de partager ça avec toi.







