Tu as tout orchestré

9 décembre

Tu seras la plus belle des mariées, murmure maman en ajustant mon voile, et je souris à mon reflet dans la glace.

Robe ivoire, dentelle aux poignets, Paul dans son costume bleu marine. Tout se déroule comme je lai imaginé depuis mes quinze ans : un grand amour, un mariage, des enfants. Beaucoup denfants. Paul rêve dun garçon, moi dune fille, alors on sest promis den avoir trois, pour que personne ne soit jaloux.

Dans un an, je serai déjà grand-mère, plaisante maman, les yeux humides.

Je la crois, sans hésiter.

Les premiers mois de notre vie à deux passent dans une bulle de bonheur. Paul rentre du bureau, je laccueille avec un dîner, on sendort enlacés, et chaque matin, je scrute le calendrier, le cœur battant. Un retard ? Non, fausse alerte. Un mois de plus. Encore. Toujours rien.

À lhiver, Paul ne demande plus « alors ? » avec espoir. Il se contente de mobserver en silence quand je sors de la salle de bain.

On devrait consulter, je propose en février, presque un an après.
Il serait temps, marmonne-t-il, les yeux rivés à son portable.

La clinique sent leau de Javel et la résignation. Jattends parmi dautres femmes au regard éteint, feuillette un magazine sur la maternité heureuse, persuadée quil sagit dune erreur. Je vais bien. Cest juste la malchance.

Analyses. Échographies. Encore des analyses. Les examens senchaînent, les noms des procédures se fondent en un cauchemar de tables froides et de visages indifférents.

Vos chances de concevoir naturellement sont denviron cinq pour cent, annonce la gynécologue, le nez dans mon dossier.

Je hoche la tête, griffonne des notes, pose des questions. À lintérieur, tout se fige.

Le traitement commence en mars. Et avec lui, les changements.

Tu pleures encore ? Paul apparaît à la porte de la chambre, plus agacé que compatissant.
Ce sont les hormones.
Trois mois ? Tu vas arrêter de faire semblant ? Jen ai marre !

Je voudrais lui expliquer que la thérapie prend du temps, que les médecins promettent des résultats dans six à douze mois. Mais il claque déjà la porte.

La première FIV est prévue pour lautomne. Deux semaines alitée, de peur de briser le miracle.

Négatif, annonce linfirmière au téléphone, sèchement.

Je meffondre dans le couloir, reste là jusquau retour de Paul.

Tu sais combien on a dépensé ? demande-t-il, au lieu de « comment tu vas ? ».
Je nai pas compté.
Moi si. Presque cent mille euros. Et pour quoi ?

Je nai pas de réponse.

Deuxième tentative. Paul rentre désormais après minuit, imprégné dun parfum inconnu. Je ne pose pas de questions. Je ne veux pas savoir.

Encore un échec.

On arrête ? Paul fait tourner une tasse vide entre ses mains, assis en face de moi dans la cuisine. Ça suffit.
Les médecins disent que la troisième fois, ça marche souvent.
Les médecins disent ce quon leur paie pour dire.

La troisième fois, je traverse tout presque seule. Paul « travaille tard » chaque soir. Les amies ne téléphonent plus elles sont lassées de consoler. Maman pleure au bout du fil, répétant « si jeune, si belle, pourquoi toi ? ». Quand linfirmière prononce « malheureusement » pour la troisième fois, je ne pleure même plus. Les larmes se sont taries entre le deuxième traitement et la dernière dispute sur largent.

Tu mas menti.

Paul est debout au milieu du salon, furieux.

Quoi, menti ?
Tu savais. Tu savais que tu étais stérile et tu mas épousé quand même !
Je ne savais pas ! Le diagnostic est tombé un an après le mariage, tu étais là chez le médecin
Ne me mens pas ! Il sapproche, je recule instinctivement. Tu as tout manigancé ! Tu as trouvé un pigeon pour tépouser, et surprise ! Pas denfants !
Paul, je ten prie
Assez ! Il saisit un vase et le jette contre le mur. Je mérite une vraie famille ! Avec des enfants ! Pas ça !

Il me désigne comme si jétais une erreur, une anomalie.

Les disputes deviennent quotidiennes. Paul rentre énervé, se tait toute la soirée, puis explose pour un rien : la télécommande mal rangée, la soupe trop salée, ma respiration trop bruyante.

On va divorcer, annonce-t-il un matin.
Quoi ? Non ! Paul, on peut adopter, jai lu
Je ne veux pas dun enfant dun autre. Je veux le mien. Et une femme qui peut le porter.
Donne-moi une dernière chance. Je taime.
Moi, je ne taime plus.

Il le dit calmement, les yeux dans les miens. Cest plus douloureux que tous ses cris.

Je fais mes valises, lâche-t-il un vendredi soir.

Je reste sur le canapé, emmitouflée dans un plaid, le regarde jeter ses chemises dans la valise. Mais il ne peut pas partir sans blesser encore.

Je pars parce que tu es stérile.

Paul insiste là où ça fait mal.

Je trouverai une vraie femme.

Je me tais.

La porte claque. Lappartement se remplit de silence. Et là, je pleure pour la première fois depuis des mois, vraiment, jusquà en perdre la voix.

Les premières semaines après le divorce se fondent en une masse grise. Je me lève, bois du thé, me recouche. Parfois joublie de manger. Parfois joublie quel jour on est. Les amies passent, apportent des plats, rangent, tentent de me faire parler jacquiesce, puis retourne à mon plaid et au plafond.

Mais le temps passe. Jour après jour, semaine après semaine. Un matin, je me réveille en pensant : stop.

Je me lève, prends une douche, jette tous les médicaments du frigo et minscris à la salle de sport. Au travail, je demande un nouveau projet complexe, trois mois, qui exige tout mon investissement. Le week-end, je pars en excursions, puis en petits voyages. Lyon, Bordeaux, Strasbourg.

La vie continue.

Jai rencontré Étienne à la librairie on a tous les deux attrapé le dernier Stephen King.

Les dames dabord, sourit-il en sécartant.
Et si je vous le laisse, vous minvitez pour un café ? je lance, surprise par mon audace.

Il rit, et ce rire me réchauffe le cœur.

Autour dun café, il me parle de Camille sa fille de sept ans, quil élève seul depuis la disparition de sa mère. Il raconte les nuits blanches, les tresses apprises sur YouTube, les débuts difficiles.

Tu es un bon père, je dis.
Jessaie.

Je ne veux pas lui mentir. Au troisième rendez-vous, quand je sens que cest sérieux, que ce nest pas juste une rencontre de hasard, je lui dis tout.

Je ne peux pas avoir denfants. Diagnostic officiel, trois FIV ratées, mon mari est parti. Si cest important pour toi, il vaut mieux le savoir maintenant.

Étienne reste silencieux longtemps.

Jai Camille, finit-il par dire. Ce qui compte, cest toi, même si on na pas denfant ensemble.
Mais
Tu pourras, il me coupe, mystérieux.
Comment ça ?
Être mère. Si tu le veux. Ma mère a eu le même diagnostic. Et pourtant, je suis là devant toi. Parfois, les miracles arrivent.

Camille maccepte étonnamment vite. Au premier rendez-vous, elle me jauge, répond à peine, mais quand je lui demande son livre préféré, elle sanime et parle de « Harry Potter » pendant une demi-heure. Au deuxième, elle me prend la main. Au troisième, elle me demande des tresses « comme Elsa ».

Elle taime bien, constate Étienne. Elle na jamais accepté quelquun aussi vite.

Deux ans passent sans quon les voie. Je minstalle chez Étienne, japprends à faire des crêpes le samedi, je connais par cœur tous les épisodes de « La Pat Patrouille » et je découvre que je peux aimer à nouveau. Vraiment, sans peur, sans méfiance.

La nuit du Nouvel An, quand les cloches sonnent minuit, je fais un vœu. Mes lèvres murmurent : « Je veux un enfant ». Je me fais peur pourquoi réveiller de vieilles blessures ? mais le vœu senvole déjà vers les étoiles.

Un mois plus tard, un retard.

« Impossible, » je pense en voyant les deux barres. « Test défectueux ».
Deuxième test. Deux barres.
Troisième. Quatrième. Cinquième.

Étienne, je sors de la salle de bain, les jambes tremblantes. Je je ne comprends pas

Il comprend avant que je termine. Il me soulève, me fait tourner, membrasse sur le front, le nez, la bouche.

Je le savais ! répète-t-il. Je te lavais dit tu y arriverais !

Les médecins me regardent comme une extraterrestre. Ils ressortent mon dossier, relisent les analyses, prescrivent de nouveaux examens.

Cest impossible, secoue la tête le gynécologue. Avec votre diagnostic Je nai jamais vu ça en vingt ans de métier.
Mais je suis enceinte ?
Vous lêtes. Huit semaines. Tout va bien.

Je ris aux éclats.
Quatre mois plus tard, je croise un ami de Paul au supermarché.

Tu as des nouvelles de Paul ? demande-t-il, en jetant un œil à mon ventre arrondi. Il sest marié pour la troisième fois. Toujours rien. Ça ne marche pas.
Ça ne marche pas ?
Oui. Les enfants. Ni avec la deuxième, ni avec la troisième. Les médecins disent que le problème vient de lui. Tu te rends compte ? Et il ta tout mis sur le dos.

Je ne sais quoi répondre. Je ne ressens rien ni rancune, ni joie mauvaise. Juste un vide là où il y avait lamour.

…Mon fils est né en août, un matin ensoleillé, alors que Camille attendait avec Étienne dans le couloir, plus nerveuse que tout le monde.

Je peux le tenir ? demande Camille, en passant la tête dans la chambre.
Doucement, je lui tends le petit paquet. Soutiens bien sa tête.

Camille regarde son petit frère avec de grands yeux, puis lève les yeux vers moi.

Maman, il va rester tout rouge comme ça ? Maman

Je fonds en larmes, Étienne nous serre toutes les deux, Camille regarde tour à tour ses parents et son frère, sans comprendre pourquoi on pleure.
Et je comprends enfin : parfois, il suffit davoir la bonne personne à ses côtés pour croire à limpossible.

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five × four =

Tu as tout orchestré
Un miracle le soir du Nouvel An : — Pierre, explique-moi, comment as-tu pu oublier ? Je t’en ai parlé ce matin plusieurs fois, je t’ai même envoyé un SMS ! — Anne fixait son mari avec reproche. Lui, penaud, restait sur le seuil de la cuisine, haussant les épaules. — Je ne sais pas, Anne… C’est sorti de ma tête, c’est tout, — tenta de s’excuser Pierre. — Et ton téléphone ? — Je ne l’ai pas sorti de ma poche, voilà pourquoi je n’ai pas vu ton message… Anne commençait à bouillir. — Donc, la batterie de ta vieille voiture, tu n’as pas oublié de l’acheter, mais le cadeau pour notre fille sous le sapin, ça t’est sorti de l’esprit ? — C’est sorti… Le magasin de pièces auto fermait à 20h, je me suis dépêché et j’ai tout oublié. Je suis désolé… — Parfois j’ai l’impression que ta petite épave qui tombe en panne tous les mois compte plus que notre Manon — Anne s’assit sur le tabouret en soupirant, regardant la pendule : onze heures moins cinq. Il était tard, la nuit tombait, impossible de corriger quoi que ce soit. Rien que d’y penser, son moral tombait en chute libre. — Anne, arrête de dire n’importe quoi ! J’aime Manon, tu le sais très bien. J’ai juste oublié… ça arrive ! — Pas à moi, Pierre. — Anne avait envie de crier, mais elle chuchotait pour que leur fille n’entende rien. Son mari voulut la prendre dans ses bras pour calmer la dispute, mais elle se détourna, dos à lui, et commença à servir de la salade Olivier dans un plat. « J’y ai passé la moitié de la journée rien que pour lui faire plaisir, et lui, il a oublié d’acheter le cadeau de notre fille ! » — J’aurais dû tout faire moi-même, — marmonnait-elle, contrariée. — Mais non, j’ai fait confiance à Pierre, je pensais qu’il était responsable. — Anne, je comprends que je suis fautif, mais ce n’est pas si dramatique, — répondit Pierre. — Ce n’est qu’un cadeau oublié sous le sapin, c’est tout. On dira à Manon que… — On lui dira quoi ? Qu’elle a un papa qui a la mémoire d’un poisson à 35 ans, ou que la batterie de la bagnole était plus importante ? — On dira que le Père Noël était très occupé cette année, alors il n’a pas pu passer. Demain matin, j’irai acheter le cadeau et je le lui remettrai solennellement, au nom du Père Noël. — Où tu vas trouver ça ? Demain, la plupart des magasins sont fermés, à part les supermarchés… Ah, Pierre… On comprend le mécontentement d’Anne. Depuis la naissance de Manon, il y avait une tradition : dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, juste après les douze coups de minuit, toute la famille se rassemblait au sapin… pour découvrir les cadeaux. Manon adorait cette tradition : elle croyait encore au Père Noël, à la magie et aux miracles de Noël. Elle bondissait de joie chaque fois qu’elle trouvait sous le sapin ce dont elle rêvait. Ce soir encore, Manon avait déjà vérifié plusieurs fois sous le sapin — pas de surprise avant minuit — et disait à sa mère combien elle attendait impatiemment le cadeau du Père Noël. — Je me demande ce que le Père Noël va m’apporter cette année ? J’aimerais un vélo comme Thomas dans l’entrée, mais si c’est des rollers, ce serait bien aussi. Anne souriait à Manon : elle avait justement demandé à son mari d’acheter des rollers pour leur fille. D’habitude, Anne choisissait toujours elle-même les cadeaux de Manon, mais aujourd’hui, Pierre avait été appelé en urgence au travail : elle s’était dit que son mari pouvait bien s’arrêter en chemin pour acheter ce qu’il fallait. Pierre était rentré un peu après 20h, et deux heures plus tard, alors qu’Anne dressait la table et lui demanda, l’air complice, s’il avait pensé au cadeau… Pierre se rappela soudain qu’il n’avait rien acheté. — Anne, ne gâche pas la soirée, — demanda Pierre, tentant à nouveau d’apaiser sa femme. — Ce n’était vraiment pas fait exprès. Si tu veux, c’est moi qui parlerai à Manon et je lui expliquerai tout ? Manon comprendra… Anne ne répondit rien. Elle continua à mettre la table, les larmes lui montant aux yeux. « Comment a-t-il pu oublier le cadeau de sa fille ?! » Jusqu’au dernier moment, Anne avait espéré que Pierre aurait caché le cadeau quelque part pour le glisser à temps sous le sapin. Mais là, les magasins étaient fermés, il n’y avait plus rien à faire… — Tu veux que je t’aide ? — demanda Pierre, gêné, regardant Anne dresser les assiettes. — Merci, tu as déjà assez fait… Laisse. À ce moment-là, Manon débarqua, toute souriante, après avoir visionné tous les dessins animés de Noël diffusés à la télé : — Maman ! Papa ! Moins de deux heures avant le Nouvel An ! Le Père Noël va venir bientôt ! Anne lança un regard noir à Pierre, puis détourna vite les yeux pour ne pas gâcher la fête à sa fille. De toute façon, Anne avait déjà trouvé une solution : elle mettrait une enveloppe pleine de billets sous le sapin, écrivant dessus : « Pour les rollers de Manon ». Évidemment, ce n’était pas ce à quoi la petite s’attendait, mais c’était toujours mieux que rien… ***** À vingt-trois heures, alors que la famille passait à table, quelqu’un frappa à la porte. — Pierre, tu as invité quelqu’un ? s’étonna Anne. Parce que moi, non. — Non, personne. Peut-être les voisins ? Je vais voir ; servez déjà le jus, — répondit Pierre. En ouvrant, Pierre tomba sur un homme barbu à la vieille veste rouge trouée. Rien d’un Père Noël, plutôt l’allure d’un sans-abri. À l’odeur, ça ne trompait pas. — Oui ? Vous vous trompez d’appartement ou vous venez demander de l’argent ? Je préviens, je ne donne rien, vous allez tout dépenser en alcool. — Non, non, je ne viens pas mendier, tout va bien pour moi, — répondit l’inconnu d’un ton joyeux. « Il va pas bien ? Il est sérieux ? » pensa Pierre, failli rire. Non qu’il méprisât les sans-abri — il leur portait plutôt compassion —, mais il trouvait la remarque grotesque, vu l’apparence du monsieur. — Que voulez-vous alors ? — Pierre sortit sur le palier, refermant la porte pour contenir l’odeur. — J’ai trouvé un chaton dans l’entrée… Il est mignon, non ? — L’homme sortit une petite boule de poils de sous sa veste. — Ce n’est pas le vôtre ? Vous ne l’avez pas perdu ? Pierre esquissa un sourire. « Le mec comprend que l’argent, ça ne marchera pas, alors il va essayer de me refiler un chaton. » — Désolé, je ne l’ai jamais vu. Et on n’a jamais eu d’animaux. — Mais vous n’aimeriez pas l’adopter ? Si vous avez une fille, elle l’adorerait… « Voilà ! Il va insister pour que je lui rachète ce chaton aussi abandonné que lui… » Pierre secoua la tête : — Non merci, on n’en veut pas. — Tant pis… — soupira le barbu. — Je vais aller le jeter à la benne, alors. L’inconnu tourna déjà les talons, rangeant le chaton sous sa veste, quand Pierre lui saisit l’épaule. — Eh, attendez ! Quoi, le jeter ? Pourquoi jeter ce petit chat ? Laissez-le dans le hall. — Il sera fichu dehors. À la benne, au moins, il aura des cartons pour s’abriter, et un peu de nourriture. Pierre n’avait jamais été attaché aux animaux, mais subitement, il eut pitié. Imaginer le chaton seul, dehors, toute la nuit… Froid, affamé… Il n’eut pas le temps de trop réfléchir : sa femme et sa fille l’attendaient à table, le barbu s’en allait déjà. — Passez-le-moi ! — lança-t-il et attrapa le chaton. — Ne le jetez pas. — Comme vous voudrez, — fit l’autre en souriant. Il salua d’un geste et s’en alla. ***** Quand Pierre rentra enfin, Anne et Manon pointaient déjà le bout du nez hors de la cuisine. — Qu’est-ce que tu faisais, aussi longtemps ? Il y a un problème ? — Non, non, tout va bien, — répondit Pierre, cachant le chaton derrière son dos et priant pour qu’il ne miaule pas. Car si Anne découvrait ce qu’il venait de ramener, il finirait dehors. Et le chaton aussi, probablement. Évidemment, elle finirait bien par l’apprendre, mais il lui fallait du temps pour s’y préparer et trouver de bons arguments : pourquoi ramener un chaton des rues à la maison sans consulter personne à une heure de minuit… — Qui est-ce qui venait ? — Anne l’interrogeait d’un air soupçonneux. « Est-ce qu’il ne me cacherait pas quelque chose ? » — C’était… notre voisin, Victor, du cinquième. Il voulait un conseil sur les batteries de voiture. — Ah bon, ça explique tout… Toi, t’es un vrai pro des batteries. Bon, file te laver les mains, viens à table, le Nouvel An approche. — J’arrive dans cinq minutes ! Quand sa femme et sa fille repartirent à la cuisine, Pierre courut dans tout l’appartement pour trouver où cacher le chaton. À la terrasse, trop froid. Dans les toilettes, dangereux, quelqu’un pourrait y entrer. Dans la chambre ou la chambre d’enfant, impossible. Restait le salon… — Pierre, tu viens ou quoi ? — râla Anne. — On va pas t’attendre trois heures ! — J’arrive, chérie ! Sans trop réfléchir, Pierre ouvrit le buffet, posa le chaton sur la tablette du bas et laissa la porte entrouverte, histoire qu’il respire. Puis il fila en cuisine. ***** — BONNE ANNÉE ! — criaient les gens dehors. Pierre souhaitait aussi santé et bonheur à sa femme et à sa fille. Mais déjà, Manon posait son verre sur la table et s’élançait vers le salon. Anne, réalisant soudain qu’elle avait oublié l’enveloppe sous le sapin, lança un regard furieux à son mari : « À cause de toi ! » — C’est toi qui vas la consoler, maintenant ! Mais Manon n’était pas du tout bouleversée. Au contraire, elle hurla de joie une minute plus tard. Une joie si perçante qu’on ne l’entendit plus le bruit de la rue. — Maman, papa ! Venez vite voir ! Regardez ce que le Père Noël a laissé sous le sapin ! Anne et Pierre accoururent dans le salon, s’arrêtant nets. Près du sapin, Manon tenait dans ses bras un chaton blanc. — J’en rêvais, d’un chaton, et le Père Noël me l’a offert ! Je l’appellerai Neige ! La fillette serrait la boule de poils contre elle, des larmes de bonheur aux yeux. Anne s’écarta avec Pierre. — C’est quoi ça ? Tu y es pour quelque chose ? — Anne, ne te fâche pas, je vais tout t’expliquer, — commença-t-il, gêné. — Me fâcher ? Pourquoi ? Regarde comme Manon est heureuse ! Mais tu aurais pu me prévenir que tu préparais un tel cadeau… j’ai failli te disputer pour rien aujourd’hui, — Anne l’embrassa. Pierre, stupéfait, n’en revenait pas d’être aussi bien tombé. On le dit bien : le soir du Nouvel An, il arrive de vrais miracles. Sa fille est comblée, sa femme apaisée. Tout ça grâce à un chaton blanc et… Il repensa soudain au sans-abri. — Ecoute, Anne… j’ai un service à te demander… Il lui murmura quelques mots à l’oreille ; elle le regarda, étonnée, puis acquiesça. ***** — Eh bien, Gérard, — dit le barbu en tapant sur l’épaule de son compère assis sur le banc. — On a réussi à placer tous nos chatons. On peut retourner au sous-sol avant que la porte ne ferme ! — T’as eu une bonne idée avec la benne à ordures, Paul, — sourit Gérard. — Tu crois ? J’avais peur de me faire chasser de l’immeuble à force… — C’était risqué, mais seul quelqu’un qui se soucie vraiment du sort d’un chaton le recueillerait. — Exactement… — Les petits sont entre de bonnes mains, c’est tout ce qui compte. Bravo pour ton plan ! Les sans-abri étaient assis sur un banc non loin de l’immeuble où ils venaient de placer quatre chatons trouvés dans le même sous-sol ce matin-là. Il y avait du monde, mais personne ne les chassait — chose rare. Certains passants leur souhaitaient même santé et bonheur. Les deux hommes répondaient avec bienveillance. Soudain, la porte de l’entrée s’ouvrit et Pierre déboula dehors. Il scruta la rue, repéra le banc, puis se dirigea en courant vers eux, agitant la main. — Qu’est-ce qui lui prend ? Il regrette de nous avoir pris le chaton ? — s’étonna Paul, reconnaissant Pierre, l’homme à qui il avait donné le dernier. — C’est bien lui. Étonnant… — Bonne année, mes amis ! — lança Pierre en s’arrêtant devant eux, tendant un énorme sac. — On a préparé de quoi faire un réveillon rien que pour vous, ma femme et moi, pour vous remercier. — On ne s’y attendait pas, merci, — sourirent Gérard et Paul. — Et ça, c’est de moi, — Pierre remit une bouteille de champagne à Paul. — Pour arroser la fête, comme on dit. — Paul, tu vois, cette année, c’est vraiment la fête ! Les miracles existent… — s’enthousiasma Gérard, se frottant les mains. Pierre allait repartir puis, soudain, se retourna. — Où allez-vous fêter ça, si ce n’est pas indiscret ? — Au sous-sol là-bas, il fait chaud, on a du carton, — expliqua Paul. — Venez avec moi ! Cinq minutes plus tard, les trois hommes arrivaient au garage de Pierre. Il ouvrit la porte, les invita à entrer. — Installez-vous. Il y a un canapé-lit, un chauffage d’appoint, une table, de la vaisselle… Ce sera plus confortable qu’au sous-sol. J’enlève la voiture, elle dormira dehors. — On tiendra à trois, tu sais, — tentaient de protester Paul et Gérard. Mais Pierre secoua la tête. — Non, la voiture peut bien rester dehors. Mais attention, pas d’excès, d’accord ? — On ne boit pas beaucoup, juste pour marquer le coup, — rassura Paul. — Je vous crois. Demain, je repasserai, vous me raconterez votre histoire ; peut-être que je pourrai vous donner un coup de main pour vous en sortir vous aussi. — Incroyable, — souffla Gérard. — C’est bien vrai… — répondit Paul. Une nuit vraiment magique, une vraie nuit de Nouvel An, faite de miracles et de chaleur partagée.