Non, il ne faut surtout pas venir maintenant, maman. Réfléchis un peu. Le trajet est long, toute une nuit dans le train, et tu nes plus toute jeune. Pourquoi tinfliger tout ça ? Et puis, cest le printemps, tu dois avoir plein de choses à faire au jardin, me dit mon fils.
Mon fils, pourquoi donc ? Ça fait déjà tellement longtemps quon ne sest pas vus. Et puis, jai très envie de rencontrer ta femme, comme on dit, il serait temps de mieux connaître ma belle-fille, dis-je franchement.
Écoute, faisons comme ça : attends jusquà la fin du mois, et on viendra tous à la maison pour Pâques, il y aura plein de jours fériés, essaya-t-il de me rassurer.
Pour tout dire, jétais déjà sur le point de partir, mais jai choisi de le croire et jai accepté dattendre sagement à la maison.
Personne nest pourtant venu. Jai appelé plusieurs fois mon fils, mais il raccrochait à chaque fois. Finalement, il ma rappelée, prétextant quil était trop occupé et quil ne fallait pas lattendre.
Jétais très déçue. Javais préparé la venue de mon fils et de sa femme. Il sétait marié il y a six mois, et je ne connaissais pas encore ma belle-fille.
Mon fils, Louis, je lai eu pour moi seule. Javais 30 ans, jétais encore célibataire. Alors jai décidé davoir au moins un enfant.
Certains verraient ça dun mauvais œil, mais je nai jamais regretté ce choix, même si ce nétait pas toujours facile. Je manquais dargent, nous survivions plus que nous ne vivions vraiment. Jai toujours eu plusieurs travails, pour que mon fils ne manque de rien.
Louis a grandi et est parti faire ses études à Paris. Pour laider, jai même fait des ménages en Belgique afin de lui envoyer largent quil lui fallait pour ses études et son loyer. Le cœur dune mère se réjouit quand elle peut soutenir son enfant.
À partir de la troisième année, Louis a commencé à travailler à côté. Une fois ses études terminées, il sest débrouillé tout seul.
Il rentrait à la maison, mais rarement, à peine une fois par an. Quant à moi, je navais jamais mis un pied à Paris de ma vie.
Je métais dit que pour son mariage, jirais forcément. Jai même commencé à économiser pour loccasion. Au total, javais mis de côté 2 000 euros.
Il y a six mois, mon fils ma appelé et ma annoncé la grande nouvelle : il se mariait.
Maman, mais ne viens pas tout de suite, on fera juste une petite cérémonie civile pour linstant, la vraie fête sera plus tard, ma prévenue Louis.
Jétais triste, mais que faire ? Louis ma présenté sa femme, Amélie, en visio. Jolie fille, dallure plutôt aisée. Son père, mon beau-père, est un chef dentreprise très riche. Je navais quà me réjouir que tout se passe si bien pour lui.
Le temps a passé, mais ni il nest venu me voir, ni ne ma invitée chez eux. Je brûlais dimpatience de rencontrer enfin ma belle-fille et de serrer mon fils dans mes bras. Alors, jai pris mon courage à deux mains, acheté un billet de train, préparé des provisions maison, même du pain que javais moi-même fait, quelques bocaux de confiture, et je suis partie. Jai appelé Louis avant de monter dans le train.
Ah maman, tu abuses Pourquoi ? Je travaille, je ne pourrai pas venir te chercher. Voici ladresse, prends un taxi, ma-t-il dit.
Le matin, jarrive à Paris, je prends un taxi, et je suis surprise par le prix. Mais Paris au petit matin, cest magnifique, alors je profite du trajet pour admirer la ville.
Cest Amélie qui mouvre. Même pas un sourire, pas une accolade. Elle minvite froidement à la cuisine. Louis était déjà parti travailler, il part tôt.
Jai commencé à déballer mes sacs : pommes de terre, betteraves, œufs, pommes séchées, champignons marinés, cornichons, tomates, quelques pots de confiture. Ma belle-fille regarde tout cela sans émotion, puis me dit que cétait inutile de ramener tout ça, quils ne mangeaient pas ce genre de choses, quelle ne cuisine jamais.
Mais que mangez-vous alors ? métonnai-je.
On se fait livrer chaque jour. Je naime pas cuisiner, ça laisse une mauvaise odeur dans la cuisine très longtemps, répond Amélie.
À peine ai-je le temps de réagir quun petit garçon de trois ans entre dans la pièce.
Voici mon fils, Elliot, annonce ma belle-fille.
Elliot ? je demande, un peu décontenancée.
Oui, Elliot, ce nest pas Élie, jaime quon respecte les prénoms.
Comme tu veux, Amélie.
Je préfère Amélie, pas « Méli », ici à Paris on ne change pas les noms comme ça, mais comment pourrais-tu le savoir…
Javais envie de pleurer, mais pas à cause du fait que Louis ait épousé une femme avec un enfant, mais parce quil ne mavait rien dit.
Mais les surprises nétaient pas finies. Je vois sur le mur un immense portrait de mariage.
Ah, donc vous avez quand même fait de jolies photos, cest bien, même sans fête, tentai-je de dévier la conversation.
Comment ça, pas de fête ? On a fait un grand mariage, 200 invités. Cest juste que vous nétiez pas là, Louis a dit que vous étiez souffrante. Cest peut-être mieux comme ça, me lança-t-elle, me scrutant de la tête aux pieds.
Vous voulez prendre le petit-déjeuner ?
Oui, volontiers
Amélie me pose une tasse de thé et deux tranches de fromage raffiné. Pour elle, cest ça un petit-déjeuner.
Moi, je nai pas lhabitude, après un long voyage jai besoin dun vrai repas. Jannonce que je vais faire des œufs brouillés, jai même apporté mon pain maison. Mais Amélie me linterdit catégoriquement, à cause de lodeur, soi-disant.
Quant au pain, elle nen veut pas, ils sont « healthy » avec Louis, tout doit être sain.
À la fin, je nai plus très envie de manger non plus, tellement jai le cœur gros que mon fils ait eu honte de minviter à son mariage. Des années à économiser, à attendre ce jour, tout ça pour rien.
Je bois mon thé. Amélie se tait. Un silence pesant. Puis Elliot vient vers moi, se blottit tout contre moi. Jessaie de le serrer dans mes bras, mais Amélie sénerve, sagite, dit de ne pas mapprocher de lenfant, quon ne sait pas doù je viens et ce que je pourrais lui transmettre.
Je navais rien apporté pour le petit, alors je lui tends un pot de confiture de framboise, en disant que ce serait délicieux avec des crêpes.
Amélie marrache le pot des mains en sénervant :
« Combien de fois vous dire quon ne mange pas de sucre chez nous, on fait attention à ce quon mange ! »
Jai senti les larmes monter. Jai laissé mon thé, je suis allée mettre mes chaussures dans le couloir. Amélie na rien dit, elle ne ma même pas demandé où jallais.
Je suis sortie, me suis assise sur un banc devant limmeuble, et jai laissé couler mes larmes. Rarement je me suis sentie aussi malheureuse.
Au bout dun moment, jai vu Amélie descendre promener lenfant, en emportant tous mes bocaux à la poubelle.
Il ny a pas de mots.
Une fois partie, jai repris mes bocaux, remis le tout dans mes sacs, et je suis allée à la Gare de Lyon. Jai eu la chance de trouver un billet pour le soir même grâce à quelquun qui sétait désisté.
Près de la gare, jai trouvé une brasserie. Je me suis commandé une assiette de bœuf bourguignon, des pommes de terre, un peu de salade. Javais tellement faim. Jai payé cher, mais après tout, navais-je pas droit à un peu de bonheur ?
Jai mis mes sacs à la consigne. Il me restait quelques heures pour flâner dans Paris. Jai aimé cette ville. Cela ma changé un peu les idées.
Dans le train, je nai pas fermé lœil. Jai pleuré. Jétais blessée, car Louis ne ma même pas appelée pour demander où jétais.
Jamais je naurais pensé que mon propre fils maccueillerait ainsi. Jai mis tant despérances en lui, et au final, je me rends compte que je compte peu pour lui.
Maintenant, jhésite sur ce que je vais faire de largent que javais mis de côté pour son mariage. Dois-je lui donner ces 2 000 euros, pour quil sache que sa mère a toujours pensé à lui ? Ou bien ne rien donner du tout, parce quil ne la pas mérité ?
Cette visite ma appris une chose : il arrive un moment où il faut se rappeler de vivre pour soi-même, et non plus seulement pour les autres.






