LEnlèvement du Siècle
Je veux que les hommes courent après moi et pleurent parce quils ne peuvent pas mattraper ! sexclama Marguerite, lisant à haute voix le vœu écrit sur son petit papier, avant de lenflammer dun geste décidé. Elle laissa tomber la cendre dans sa flûte, leva son verre de champagne sous les rires francs de ses amies, puis le vida dun trait.
Le sapin de Noël cligna de ses guirlandes, comme pris dans une rêverie, puis se mit à briller de mille feux. La musique résonna plus fort, les verres tintèrent, les visages sanimèrent en une danse féerique. Une pluie de poussière dorée se mit à tomber des branches, ou du moins cest ainsi que le souvenir a choisi de sen rappeler
Maman Ma-man, debout !
Marguerite ouvrit difficilement un œil. Devant elle, quatre enfants formaient presque une équipe de foot miniature.
Qui êtes-vous ? Je vous connais, les enfants ?
Enjoués, ils sinclinèrent chacun leur tour :
Maman, rappelle-toi, Augustin 9 ans, Lucien 7, Maxence 5, Éloi 3 !
La troupe au complet, pas un nen manquait, tous pleins desprit de malice et daplomb. Ce nétaient pas tout à fait les hommes courant après elle auxquels elle avait songé dans la nuit du Nouvel An
Et votre coach ?… Pardon. Où est votre père ? grogna-t-elle, la gorge sèche. Allez, rapportez un peu deau pour maman
À peine ses paupières refermées que déjà on insistait : Ma-man !
On lui glissa sans tarder deux verres deau, une clémentine et un mug de bouillon. Eh bien laîné savait déjà comment ressusciter une mère post-fête. Ils grandissaient bien.
Maman, souviens-toi, tu as promis supplièrent les plus petits.
Marguerite chercha honnêtement à démêler comment elle en était arrivée là et ce quelle avait bien pu promettre.
Le cinéma ?
Naan.
Aller manger un burger ?
Non plus !
Un passage chez le marchand de jouets ?
Oh maman ! On sait que tu fais exprès ! On est quasiment prêts, mais toi, tu restes à traîner !
Mais enfin, vous partez où ? Dites-le à votre mère, au moins ! céda-t-elle, vaincue.
Chérie, debout, lança soudain une voix grave. Dans la pièce entra un homme grand, les cheveux bruns, les yeux noisette pétillants déclats dorés. Quelle prestance !
On est prêts, jai chargé la voiture. On sarrête à lhypermarché en route et on y va !
Marguerite sefforça de se rappeler qui était ce bel homme et pourquoi ces enfants lappelaient maman. Mais dans sa tête, cétait le néant total.
Maman, noublie pas nos maillots de bain ! Le tien aussi ! cria une petite voix depuis lautre pièce.
« Ainsi, il y a aussi une piscine ? pensa-t-elle. Quelle vie étrange, et pourquoi je nen ai aucun souvenir ? »
Elle promena un regard lent sur la chambre. Rien ne lui semblait familier. Pas un objet. Pas une photo sur la commode, ni le moindre meuble, ni les rideaux épais aux motifs inconnus.
Tout était étranger. Sauf une petite chose qui fit tilt une étoile de Noël, rouge et somptueuse, dans un pot en porcelaine orné de perles blanches. Une vague réminiscence.
Marguerite ferma les yeux et tenta de remonter le fil de la veille. Avec ses amies, elles sétaient réunies à la brasserie pour fêter le nouvel an et jouer au Père Noël Mystère. Comme au bon vieux temps de la fac, mais maintenant avec des sacs griffés, des mises en beauté sophistiquées, et le temps qui file.
Ses copines étaient rayonnantes, un brin surexcitées par cette rare bouffée de liberté. Elles sarrachaient, juste un soir, de lorbite ordinaire : mari, enfants, devoirs, crèche, popote Elles brillaient de cette fugue comme des lycéennes ayant séché les cours.
Et Marguerite, toujours sereine, était la seule célibataire du groupe. Indépendante, libre. Pas dexplications à donner, pas dhoraires à respecter.
La dernière des célibataires, plaisantaient ses amies, en trinquant de plus belle.
Elle avait offert à lune delles une boîte de produits de beauté «au caviar noir et filaments dor». Les blagues fusaient : un tel soin, on pourrait le tartiner sur une tartine à la place du beurre, ou le servir au petit-déjeuner avec le champagne ! On riait, on immortalisait la boîte sous tous les angles, comme sil sagissait dun chef-dœuvre dart contemporain.
En retour, Marguerite reçut la fameuse étoile de Noël dans son pot nacré, et une bouteille de champagne rare ramenée dun château de la Loire. Du genre de celles quon ouvre pour les grandes occasions, et quon évoque à voix basse.
Elle lut un vœu ou quelque toast sur un papier puis plus rien. Comme on disait à lépoque : je suis passée de la fête à loubli sans transition !
Marguerite fixa son reflet dans le miroir. Toujours cette jeune femme, maquillée comme à la Saint-Sylvestre. Mais alors, doù venaient ces enfants, ce mari ? Elle ne se souvenait pas des accouchements, ni des couches, ni même de son mariage avec cet Apollon… Et pourtant, elle savait le prénom des enfants, tout en ignorant celui de «son» mari. Quelque chose clochait
Elle sortit. Dans le couloir, de grosses valises attendaient, lune noire et lautre beige, de marques hors de prix. À côté, trois petits sacs à dos colorés.
Nous partions donc pour peu, pas un simple pique-nique en forêt. Mais pour où ? Un voyage !?
Le « mari » reparut, portant les bagages avec lhabitude de cent départs, et la guida doucement vers la sortie.
On va être en retard, annonça-t-il tranquillement.
Marguerite porta machinalement la main à son annulaire pas la moindre alliance ! Passée la surprise, elle nota aussi labsence de bijou sur les doigts de lhomme. Encore une étrangeté. Ou alors ?
Les enfants sautèrent un à un dans la grande voiture familiale. Les sacs trouvèrent leur place, les ceintures claquèrent. Lhomme sinstalla au volant. Marguerite, résignée, sassit devant.
Il lui tendit un gobelet de café. Tiède, au lait, ce quelle déteste ! Cela, bizarrement, lui fit plus mal que tout.
Allons-y, lança-t-il, malicieux, en adressant un clin dœil aux enfants. Marguerite sentit une angoisse diffuse la saisir à mesure quils séloignaient de la ville.
Derrière, le chœur enfantin riait, discutait à voix basse. Lhomme conduisait, sûr de lui, sobre, parfois son regard pétillait vers elle complice, joueur, comme sils partageaient un secret connu de lui seul.
Marguerite fixait la route et se sentait telle le Hérisson dans la brume. Tout semblait net la famille, la voiture, le trajet. Et pourtant, rien navait de sens.
Ils quittèrent Paris, filèrent vers lautoroute, séloignant toujours plus. Marguerite ny croyait plus. Au fond delle, elle était sûre : ce nétait pas sa famille, ni ses enfants, ni son mari !
On lavait enlevée !
Non, on lavait kidnappée !
Doù sortaient alors ces prénoms dans sa mémoire ? En définitive, elle ny comprenait plus rien, mais une certitude primait cet homme était un inconnu, un kidnappeur, il fallait réagir vite !
Marguerite se redressa, serra son café en carton et fit mine de contempler la route. En elle, lentement, montait un mode de survie non plus la femme déboussolée, mais celle qui devait sen sortir coûte que coûte.
Au bout dune demi-heure, les enfants se rebellèrent en chœur.
Papa, jai envie daller aux toilettes !
Jai soif !
On peut acheter une viennoiserie ?
La voiture se gara à une station-service. Tout le monde descendit, franchissant les portes du bâtiment.
Le moment ou jamais ! Marguerite sentit son cœur cogner si fort quil couvrait le bruit de lautoroute. Profitant de la confusion, elle se glissa hors du café, longea les voitures, se rua vers le véhicule
Pas de clé dans le contact.
Ah, te voilà, on te cherchait, sourit lhomme par la fenêtre ouverte. Marguerite sursauta.
Allez, tout le monde est là, on reprend la route, reprit-il dune voix douce. Viens, ma belle, laisse-moi conduire et repose-toi un peu. Et ils repartirent.
Une heure plus tard, ils atteignirent laéroport verre, béton, flot de véhicules. Stationnement en pagaille, tout le monde pénétra dans le hall.
Marguerite était à bout. Elle refuserait dêtre emmenée où que ce soit, elle ne serait pas la victime ! Se décalant subrepticement, elle prit la fuite :
Cest un enlèvement ! À laide ! hurla-t-elle, se jetant vers un agent de sécurité.
Lhomme réagit promptement : Marguerite fut plaquée au sol, menottée sur-le-champ. Autour, des visages fermés, des radios, des armes.
Attendez ! Laissez-moi expliquer ! sécria lhomme quelle croyait son ravisseur.
Cest une plaisanterie du Nouvel An ! Un canular ! Nous ne sommes pas armés ! Ce nest pas un enlèvement !
La voix de lhomme lui parvenait de loin, comme filtrée par leau. Et soudain, comme dans un film, elle vit ses amies, derrière un panneau publicitaire. Souriantes, gênées, surprises et pourtant ravies.
Maman ! criaient les enfants, courant vers une des femmes, debout parmi les amies. Les autres se précipitaient déjà vers la sécurité, tentant dexpliquer laffaire en riant.
Délivrée, Marguerite se retrouva debout, les cheveux en bataille et le cœur battant, mais surtout, elle comprit : elle navait pas été enlevée.
On lui avait joué un tour !
Au moment où ladrénaline retombait, Marguerite commença à comprendre ce qui se disait autour delle.
Oui, cétait bien une gigantesque farce. Élaborée, coûteuse, collective, avec un doux parfum daventure policière.
Les filles sexpliquèrent pêle-mêle, toutes à la fois. Elles voulaient depuis longtemps lui présenter « un homme bien ». Celui-là même quelle intéressait depuis des lustres, mais qui nosait pas savancer connaissant comme personne son tempérament. Car Marguerite, en matière de rencontres, était claire :
Merci bien, je me suffis à moi-même !
Et cela, ses amies le savaient. Plutôt quinsister, pourquoi ne pas lui montrer la vie de famille sur le vif ?
Ainsi naquit lidée : ne pas la présenter, plonger celle qui résiste dans le quotidien familial dès le matin ! Voilà : le café, les enfants, un homme calme et prévenant, qui soccupe de tout en silence et, en plus, sourit, avec, détail non négligeable, dincroyables yeux noisette.
On voulait juste que tu ressentes la chaleur, pas que tu te poses mille questions, avouèrent les filles.
Marguerite réalisa quelle narrivait même plus à leur en vouloir. Oui, le moyen était contestable, oui, elle avait frôlé la crise cardiaque Mais quelle expérience ! Parfois, pour savoir si un homme vaut la peine, il suffit dun matin, de trois mômes et dun café apporté par celui qui « lenlève ».
Là, elle le remarqua. Le « héros » souriait, malicieux comme le chat de Shrek, des lueurs dorées dansait dans ses yeux. « Les enfants » se cramponnaient à lui ; il sagissait, elle lapprit, de ses neveux et nièces, conquis par la blague imaginée par leur oncle préféré.
Vous allez rater lenregistrement ! sagitèrent soudain les amies. Courez, vite !
Encore un enlèvement ? pensa Marguerite. Où voulait-on donc memmener ? Sur la Côte dAzur ? Plonger parmi les poissons, manger des mangues, peut-être ?
Il lui tendit la main.
Enchanté, moi cest Alexandre. Je te demanderais bien la permission de tenlever murmura-t-il avec tendresse.
Marguerite jeta un dernier regard aux amies : elles attendaient, inquiètes. Elle avisa les valises. Puis elle rencontra de nouveau les yeux de ce garçon à la lueur dorée qui semblait parler à son âme.
Au fond, quest-ce qui lempêchait daccepter ?
Allons-y ! souffla-t-elle, esquissant un sourire, consciente que ce « rapt » était dores et déjà sa plus belle aventure.
Et presque à voix basse, elle ajouta : « Mais à la condition que les enfants restent ici »
Les rires éclatèrent, lui sourit de plus belle, et soudain, laéroport, la foule, la confusion seffacèrent pour laisser place à un commencement chaleureux et inattendu.
Parfois, la vie ne nous enlève pas.
Elle nous dépose juste brutalement là où, depuis longtemps, nous étions attendus.







