Maman : Une Histoire Émotive de Liens Indéfectibles et de Souvenirs Enchâssés

28 janvier

Je nai jamais été une femme exceptionnelle. De lextérieur, rien ne trahit ma vie: petite, maigre, quelques mèches grises déjà apparues. Je travaille comme femme de ménage dans le centre de santé du quartier de la Belle de Mai, je touche à peine assez deuros pour passer le mois, mais je ne me plains jamais. Chaque matin, je me lève à cinq heures pour nettoyer les cages descalier dun immeuble voisin un travail au noir puis préparer le petitdéjeuner de mon fils.

Mon fils, Mathieu, a quinze ans. Grand, svelte, toujours les cheveux en bataille, son regard laisse deviner une indifférence grandissante envers tout. Il me reproche de «être dépassée», de porter un vieux blouson, une écharpe usée, les mains fendues par les produits ménagers bon marché. Il crie souvent: «Pourquoi on na jamais dargent?Pourquoi tu ne thabilles pas correctement?Pourquoi on vit dans ce trou?»

Je reste silencieuse, je baisse les yeux et lui réponds doucement: «Pardonnemoi, mon garçon je fais de mon mieux.». Il roule des yeux, tape à la porte, séloigne.

À dixhuit ans, il part pour la capitale. En une nuit, il a empaqueté ses affaires, laissé un mot: «Ne me cherche pas. Je me débrouillerai tout seul. Nécris pas, ne téléphone pas.». Jai pleuré trois jours entiers. Puis, les larmes séchées, jai repris deux petits boulots supplémentaires et continué à vivre. Chaque mois, jenvoyais ce que je pouvais sur sa carte bancaire: quelques euros, rien de plus. Il ne disait jamais merci, dépensait sans compter.

Il a rapidement trouvé des «faciles» revenus. Dabord coursier, puis il a «aidé» un trafiquant, puis il vendait luimême. Largent est arrivé. Baskets de marque, nouveau smartphone, filles comme Élodie, soirées en boîte. Il ne parlait plus de moi que pour se plaindre: «Encore une fois elle me donne ses maigres économies. On dirait que je suis un mendiant.»

Il répondait à mon appel mensuel soit en ne décrochant pas, soit en raccrochant brusquement: «Tout va bien, ne tinquiète pas.»

Le dernier appel fut en novembre. Sa voix était faible, rauque: «Mon fils Jai un cancer, stadeIV. Le médecin dit troisquatre mois Reviens, sil te plaît.». Il a rétorqué: «Je ne peux pas maintenant. Jai des affaires. On verra plus tard.» et a raccroché.

Je suis morte le 28 janvier, seule, à lunité de réanimation de lhôpital du 13ᵉ arrondissement. Une voisine ma trouvée inconsciente à mon domicile. Elle a essayé de le joindre à maintes reprises, mais il ne levait jamais le combiné. LÉtat a couvert les frais funéraires. Sur ma tombe, un simple crucifix en bois et une plaque à mon nom, Claire.

Un mois plus tard, Mathieu est revenu, les poches vides, les «amis» disparus, la police aux aguets, nulle part où se cacher. Il est tombé à genoux devant ma sépulture, hurlant, frappant le sol gelé du poing, demandant pardon, embrassant le crucifix froid. Les voisins racontent quil venait chaque jour, restait des heures, déposait des fleurs coûteuses que je nai jamais reçues de leur vivant, déblayait la neige, parlait avec moi, pleurait comme un enfant.

Une fois, il est arrivé avec une bouteille, en a bu la moitié directement sur ma tombe, le reste a versé sur le sol. «Maman Jai tout compris trop tard.» Il sest levé, sest essuyé le visage avec la manche de son manteau cher, acheté avec mes derniers virements, et sest éloigné. Plus personne ne la revu dans la ville.

Toute lannée, des fleurs vivantes ornaient ma tombe, quelquun les entretenait, même si je navais plus de famille ni damis. On raconte que cest lui qui les envoie, de loin, chaque semaine, demandant pardon, implorant que jattende.

Aujourdhui je sais que la mère est la seule chose quon ne doit jamais perdre, jamais, quel que soit le prix, quelle que soit la «meilleure destinée». Jai compris trop tard. Mais je lai compris.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

16 − three =

Maman : Une Histoire Émotive de Liens Indéfectibles et de Souvenirs Enchâssés
JE N’AI PAS SU AIMER — Les filles, avouez, laquelle d’entre vous est Lilas ? — observe la jeune femme, avec un brin de malice dans le regard, en nous scrutant ma copine et moi. — C’est moi, Lilas. Pourquoi ? — répondis-je, surprise. — Tiens, une lettre pour toi, Lilas. Elle vient de Vladimir — l’inconnue extirpe un enveloppe froissée de la poche de sa blouse et me la tend. — De Vladimir ? Mais où est-il ? — m’étonnai-je. — On l’a transféré dans un internat pour adultes. Il t’attendait, Lilas, comme le Messie. Il en a usé ses yeux à force d’espérer ta venue. Il m’a confié cette lettre à relire, pour que je vérifie les fautes : il ne voulait pas rater son coup devant toi. Bon, je file, il est bientôt midi. Je travaille ici comme éducatrice — elle me lance un regard doux-amer, soupire et s’éloigne précipitamment. …Avec mon amie Claire, nous nous étions aventurées par hasard sur le terrain d’un établissement inconnu. Nous avions seize ans, c’était les grandes vacances, la promesse d’aventure flottait dans l’air. Nous nous installons sur un banc, papotons, rions. Sans remarquer l’arrivée de deux garçons. — Bonjour, les filles ! On s’ennuie ? Et si on faisait connaissance ? — l’un d’eux me tend la main — Vladimir. Je réponds : — Lilas. Et voici mon amie Claire. Et ton ami silencieux, comment s’appelle-t-il ? — Léon, — souffle le second garçon. Les garçons nous semblent un peu vieux jeu, beaucoup trop sérieux. Vladimir, d’un ton autoritaire, remarque : — Les filles, pourquoi portez-vous des jupes si courtes ? Et Claire, ton décolleté est très audacieux. — Les garçons, ne regardez pas où il ne faut pas… Sinon vos yeux risquent de partir chacun de leur côté ! — rions-nous, Claire et moi. — Impossible de ne pas regarder, nous sommes des hommes ! Vous fumez aussi, non ? — insiste le prude Vladimir. — Bien sûr qu’on fume ! Mais jamais en tirant sur la cigarette, — plaisantons-nous. C’est alors que nous remarquons que les garçons ont mal aux jambes. Vladimir avance avec peine, Léon boite franchement. — Vous êtes ici pour vous faire soigner ? — je suppose. — Oui. J’ai eu un accident de moto. Léon, lui, a sauté d’un rocher dans l’eau — répondit Vladimir à toute vitesse, comme récitant une histoire apprise par cœur. — On va bientôt sortir d’ici. Claire et moi croyons donc naïvement à la “légende” des garçons. Nous ignorions alors que Vladimir et Léon étaient handicapés de naissance, condamnés à vivre longtemps en internat. Pour eux, nous étions un souffle de liberté. Ils vivent, étudient dans un internat fermé. Chaque handicapé possède sa petite fable : accident, chute, bagarre… Vladimir et Léon se révèlent passionnants, cultivés, sages bien au-delà de leur âge. Nous leur rendons visite chaque semaine. Nous les plaignons, avons envie de les divertir ; mais on apprend aussi beaucoup d’eux. Nos courtes rencontres deviennent une habitude. Vladimir m’offre des fleurs, cueillies dans le jardin voisin, Léon, timide, confie à Claire des origamis faits de ses mains. Bientôt, nous nous asseyons tous quatre sur le banc : Vladimir près de moi, Léon tourné vers Claire, lui consacrant toute son attention. Claire rougit, gênée, mais semble ravie de la vie avec ce Léon si réservé. On papote, on rit de tout et de rien. L’été, doux et lumineux, passe. Automne pluvieux, la rentrée. Terminale pour Claire et moi. Oubliés, nos rencontres avec Vladimir et Léon. …Bac, dernier appel, bal de promo. L’été, saison des espoirs ! De retour à l’internat, nous décidons de rendre visite aux garçons. On prend place sur notre vieux banc, convaincues qu’ils arriveront doucement, Vladimir avec des fleurs fraîches, Léon avec de nouveaux origamis. Deux heures passent en vain. Soudain, une éducatrice surgit et m’apporte la lettre de Vladimir. Je l’ouvre aussitôt : « Ma chère Lilas ! Tu es ma fleur parfumée, mon étoile inaccessible ! Sans doute ignores-tu que je t’aime depuis le premier instant. Nos rencontres étaient pour moi souffle, vie. Depuis six mois je scrute la fenêtre, en vain… Tu m’as oubliée. Comme c’est triste ! Nos chemins se séparent. Mais je te remercie d’avoir découvert l’amour vrai. Je me souviens de ta voix de velours, ton sourire irrésistible, tes mains douces. Comme je souffre, Lilas ! Si je pouvais te voir encore… J’étouffe… Léon et moi avons eu dix-huit ans. On nous transfère au printemps. On ne se reverra sans doute plus. Mon âme est en lambeaux… J’espère guérir de toi. Adieu, mon unique ! » Signé : Ton Vladimir pour toujours. Avec la lettre — une fleur séchée. Une honte affreuse m’envahit. Le cœur serré, sachant que rien ne peut être changé. Me revient la phrase « On est responsables de ceux qu’on apprivoise ». Je n’imaginais pas la passion de Vladimir. Mais je ne pouvais pas l’aimer en retour. Pas de grand sentiment pour lui, juste de l’amitié, de la curiosité envers ce garçon brillant. Oui, j’ai un peu flatté son ego, attisé sa passion… Sans savoir que mon flirt allait déclencher un incendie dans le cœur de Vladimir. …Les années ont passé. La lettre de Vladimir a jauni, la fleur s’est fanée. Mais je me souviens de nos rencontres innocentes, de nos conversations espiègles, de nos rires. …L’histoire a une suite : Claire s’est prise de tendresse pour la destinée difficile de Léon. Ses parents l’avaient abandonné à cause de son handicap — une jambe plus courte depuis la naissance. Claire a fini l’école normale, travaille en internat pour enfants handicapés. Léon est devenu son époux aimé. Ils ont deux fils adultes. Vladimir, selon Léon, est resté longtemps seul. À quarante ans, sa mère est venue le chercher à l’internat, l’a ramassé en larmes et l’a ramené au village. On ne sait plus rien de lui…