– Grand-père, ne t’ennuie pas ! – Igor était déjà en retard et, sans boutonner son manteau, il s’élança hors de l’appartement avec son écharpe flottant derrière lui.

Cher journal,

«Grandpère, ne ten fais pas!» je mécriai en me précipitant hors de mon appartement du 7ᵉ arrondissement, la veste à moitié bouclée, lécharpe battant le vent. Mes pas résonnèrent dans la cage descalier, la porte dentrée claqua, et soudain le couloir devint muet. Un nouveau jour sannonçait: pour mon petitfils, il serait chargé de nouvelles découvertes, pour moi, il ne serait quune de ces journées grises, sans relief, semblables aux précédentes.

Mon grandpère Antoine, le dos voûté, avançait avec sa canne, traînant une jambe comme un vieux marin qui aurait perdu le nord. Jadis, son corps robuste soutenait son quotidien, mais les années lont lentement usé. Malgré sa maladresse, il ne cessait de se pousser, dune pièce à lautre, dune fenêtre à lautre, comme sil voulait prouver quil nétait pas encore fini.

Aujourdhui, mon petitfils a quatre cours de rattrapage, il reviendra après quatorze heures et la journée silluminera à nouveau de couleurs vives, et mon humeur senvolera. À ses côtés, je me sens plus sûr de moi, plus gai, et je me persuade que tout ira bien. Guillaume, mon petitfils, est mon unique réconfort et le sens même de ma vie. Il sait que je suis son modèle depuis toujours: même démarche lente, même façon de parler, même regard attentif.

Qui dautre pourrait servir dexemple si mon petitfils tourne sans cesse autour de moi? Son père biologique mest inconnu, sa mère, Sophie, est ma fille, encore en quête dune vie amoureuse stable, ce qui ne lui réussit guère. À cinquanteetun ans, le temps ne me fait plus de cadeau. Depuis son enfance, le petit Guillaume était aux côtés de sa grandmère et de moi. Aujourdhui, nous ne formons plus quun duo.

Épuisé par tant dallersretours dans les pièces, je me laissai tomber dans mon fauteuil et repris mon souffle. Par la fenêtre, près du petit lucarne, pendait un nichoir décoré où je tenais une mangeoire pour les oiseaux. Chaque matin, je remplissais le nichoir de quelques poignées de graines de tournesol.

Le matin viendra, les invités arriveront, le premier fut un moineau, grassement nourri après un sommeil malaisé. Il inspecta les lieux, se mit à gazouiller avec fierté, puis senvola. Un autre arriva, puis un autre encore.

«Vite, pauvres petites ailes, empochez votre repas avant que les mésanges narrivent.» Elles vous repousseront dun revers de patte, vous laissant seulement des miettes tombées dune table daristocrate. Mais les mésanges ne tarderont pas à se lasser ; bientôt, une bande de gros chardonnerets au bec robuste envahira le nichoir, ne partant quune fois rassasiés.

Si les mésanges sifflent en senfuyant, les chardonnerets, installés comme de véritables hôtes, restent jusquà ce que leurs ventres soient remplis. Un peu plus tard, une nuée de merles chantants envahira le petit abri, emplissant lair de leurs cris perçants.

Jadmirais toujours ces créatures: leur agitation quotidienne à la fenêtre me rendait le cœur plus léger, et le temps semblait sécouler plus vite. Merci à Guillaume davoir eu lidée dinstaller cette mangeoire: même modeste, elle était un vrai plaisir.

«Guillaume, tu viens avec nous?» demandèrent mes anciens camarades de cinquième année, déjà rassemblés devant le lycée JeanBaptiste. «On vient fêter la soutenance!»

«Non, les gars, je ne peux pas,» répondisje, les mains légèrement tremblantes. «Et je ne bois pas, vous le savez.»

Le groupe, déjà plein dallégresse, séloigna vers le café du coin tandis que je restais sur le pas de la porte. Quelle fête sans mon grandpère? Il doit bien me regarder depuis la fenêtre, attendant mon retour. Le temps est doux aujourdhui, le soleil caresse la ville, la neige légère tourbillonne comme un souvenir. Il faut absolument le sortir, même pour une simple promenade à deux.

Grandpère Antoine Depuis que je suis tout petit, il a toujours été là. Quand il conduisait le vieux camionnette de la boulangerie pour livrer du pain aux petites épiceries, je prenais le siège passager, me balançant au rythme des routes de Paris. Je somnolais souvent, bercé par le ronron du moteur. Le midi, nous rentrions chez nous, où ma mère, encore vivace, nous attendait. Elle nous sermonnait, voulant nous garder chez elle, mais je fuyais toujours vers mon grandpère.

«Tu recommences, mon petit», grogna-til en mappelant «Guillaume», surnom qui me plaisait. Jaimais tout ce quil faisait, ses plaisanteries, son regard bienveillant, et je pensais quil serait toujours là, râlant gentiment et souriant derrière sa moustache.

Puis la maladie sest invitée: il a eu un accident vasculaire cérébral il y a trois mois. Jai compris la fragilité de la vie, limportance de notre lien, et à quel point mon grandpère était cher à mon cœur. Le voir marcher avec sa canne était douloureux, mais chaque petite amélioration me remplissait despoir. Jattendais le jour où il pourrait sortir seul de limmeuble, même si pour linstant il avait besoin de mon aide.

Chaque matin, à peine sorti du lit, je me hâtais de rentrer à la maison. Alors quil était encore dans lescalier, une petite voix denfant mappela:

«Monsieur, prenez le chaton!»

Une fillette denviron dix ans magrippa le bras. «Notre chatte a eu trois petits, les parents voulaient les jeter. Nous en avons déjà deux, mais le plus petit reste seul.»

Elle me présenta le petit félin, grelottant dans un panier en osier. La jeune fille, les yeux brillants, caressa le minuscule animal et, dune voix timide, dit:

«Je le prendrais, mais le gardien du dortoir ne me le permet pas.»

Le chaton, cependant, décida de ne pas partir. Il grimpa habilement sur mon épaule, miaula et fixa la fillette de ses yeux implorants.

«Que vaisje faire de toi», sanglotaelle.

Sa voix était si sincère que je décidai de lemmener chez nous, pour que mon grandpère soccupe de lui. Le chaton, que jappelai Eugène, saccrocha à mon manteau, refusant de quitter lépaule de la jeune fille qui, désespérée, me laissa le prendre.

Nous montâmes à lappartement, où Sophie, la fille dAntoine, entra en souriant, un peu rougissante.

«Grandpère!» appelaije. «Nous tapportons un nouveau colocataire!»

Antoine, appuyé sur sa canne, sourit à la vue du petit félin qui se précipita vers lui, se frottant contre ses jambes. Il lâcha sa canne, la serra contre le petit animal et lui chuchota quelque chose à loreille.

Jaidai le chat à rejoindre le fauteuil, puis je cherchai Sophie; elle avait disparu, ne laissant quune légère traînée de parfum. Je me précipitai hors de limmeuble, espérant la retrouver, mais en vain.

«Eh bien, quelle frasquette!» grogna Antoine. «On ne laisse pas partir ces demoiselles si facilement!»

Chaque jour, en rentrant, je scrute le lieu où nous nous étions rencontrés, espérant la voir à nouveau. Mais toujours, je ne la retrouve pas. Une fois, je lai crue aperçue dans le tramway qui filait à travers le 9ᵉ, mais le véhicule sest perdu dans le flot de la ville.

Un jour de mai, je rentrais dune consultation de stage. La soutenance de mon mémoire approchait. Mon moral était au beau fixe: mon directeur était satisfait, et Antoine semblait presque guéri, promenant chaque matin le petit Eugène, que javais surnommé «Petit Guignol».

«Il te ressemble, ce petit,» me disait-il. «Même espiègle, même curieux, et les yeux aussi malicieux que les tiens.»

Ce matin, cependant, le banc habituel du parc était vide. Inquiet, je montai les escaliers de limmeuble, la porte était entrouverte. Jentendis la voix dAntoine depuis la cuisine.

«Tout va bien, petitgarçon,» me rassurail. Soulagé, je respirai profondément, mais soudain, un parfum familier flotta dans lair: celui de la petite fille que javais rencontrée, celle qui portait les cheveux blonds frisés, le même parfum que Sophie portait quand elle était jeune. Un rire discret séchappa de la cuisine, et je vis la silhouette de Lison, la fille du voisin, qui sétait glissée à lintérieur, les cheveux en désordre, tenant le chaton sur ses genoux.

«Je suis venue rendre visite à ton chat,» murmuraelle, rouge de pudeur.

«Tu as bien fait,» répondisje, le cœur léger. «Nous tattendions.»

Antoine, le chat Eugène, et Lison rirent doucement, comme sils avaient conspiré depuis longtemps.

Je referais le même exercice chaque jour, écrivant ces souvenirs dans ce cahier, pour que, même si le temps sécoule, je noublie jamais les petites joies qui ponctuent nos vies.

À demain, cher journal.

Guillaume.

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