Cher journal,
Assise sur un banc dans le parc du centre médical, jai laissé couler quelques larmes. Aujourdhui, jai eu soixante-dix ans. Pourtant, ni mon fils ni ma fille ne sont venus me voir, pas même un simple coup de fil pour me souhaiter mon anniversaire.
Il est vrai que ma voisine de chambre, Françoise Leroux, a eu la gentillesse de me féliciter. Elle ma même offert un petit foulard. Et puis la jeune aide-soignante, Manon, ma donné une pomme pour célébrer mon jour. Le personnel du centre est poli, mais, il faut lavouer, la plupart sont indifférents.
Tout le monde sait ici que nous sommes nombreux à finir dans ce genre détablissement, souvent parce que nos enfants ne veulent plus de nous chez eux. Paul, mon fils, ma déposée ici en prétextant que javais besoin de repos et de soins, mais la vérité, cest bien que je dérangeais sa femme.
Lappartement était à moi, mais Paul ma convaincue de lui signer une donation. En me priant de signer les papiers, il avait promis que rien ne changerait pour moi, que je continuerais à vivre chez moi. Mais très vite, lui, sa femme et ses enfants ont emménagé, et la cohabitation sest avérée impossible, surtout avec ma belle-fille qui critiquait tout : ma façon de cuisiner, de nettoyer, de vivre Dabord, Paul me défendait. Puis il sest mis à élever la voix lui aussi. Un matin, il ma proposé une « cure » de repos.
« Tu veux vraiment me mettre en maison de retraite, mon fils ? » ai-je demandé en soutenant son regard.
Il a rougi, bafouillé, puis, à demi-mot, a juré : « Mais non, maman, cest un centre de convalescence ! Tu vas te reposer un mois et tu rentreras à la maison. »
Il ma déposée, a signé les papiers, et sest éclipsé en promettant de revenir vite. Il nest revenu quune fois, avec deux pommes et deux oranges, ma posé quelques questions et, sans même attendre mes réponses, il est reparti.
Voilà deux ans maintenant que je vis ici.
Un mois après mon arrivée, voyant que Paul ne venait pas, jai téléphoné chez moi. Des inconnus ont répondu : lappartement a été vendu, mon fils parti, sans laisser dadresse. Jai pleuré quelques soirs, mais à quoi bon ? Je savais que je ne rentrerais plus jamais chez moi. Ce qui me chagrinait le plus, cest davoir mis mon fils sur un piédestal, jusquà blesser ma fille, Camille, à une époque où elle avait besoin de moi.
Je suis née dans la campagne du Limousin. Jy ai épousé mon ami denfance, Étienne. Nous avions une grande maison et un petit élevage. On ne roulait pas sur lor, mais on ne manquait de rien. Un voisin, parti tenter sa chance à Lyon, a convaincu Étienne de le suivre, promettant du travail bien payé et un logement de fonction.
Étienne était emballé, alors on a tout vendu et on est partis en ville. Lappartement, on la eu tout de suite, on a acheté de quoi meubler et une vieille 4L. Cette voiture-là, cest en la conduisant quÉtienne a eu son accident. Il est mort à lhôpital deux jours plus tard.
Je me suis retrouvée seule dès 38 ans, avec deux enfants à nourrir. Pour y arriver, je faisais des ménages le soir dans les escaliers des immeubles. Jimaginais un avenir où mes enfants me soutiendraient. La réalité a été autre.
Paul, mon fils, a eu des ennuis sérieux jai dû emprunter pour laider à sen sortir, et cela ma pris deux ans à rembourser. Puis Camille sest mariée, elle a eu un petit garçon. Tout allait bien jusquà ce que son fils tombe gravement malade. Camille a arrêté de travailler pour courir les hôpitaux. Les médecins ont mis du temps à poser un diagnostic. Finalement, le traitement nexistait que dans un seul centre spécialisé, avec des mois dattente. Son mari est parti au moins, il lui a laissé lappartement. À lhôpital, elle a rencontré un veuf dont la fille avait la même maladie. Ils se sont entraidés, puis installés ensemble. Cinq ans plus tard, lui aussi est tombé malade, il fallait une grosse somme pour son opération. Javais justement des économies que je voulais donner à Paul pour son premier apport. Quand Camille ma demandé de laide, jai refusé, pensant dabord à mon fils. Elle la très mal pris : « Tu nes plus ma mère, si je suis dans la galère, ne viens pas me chercher ! » Et nous navons plus échangé depuis vingt ans.
Entretemps, Camille a soigné son compagnon. Ils ont déménagé au bord de lAtlantique, avec ses enfants. Bien sûr, si cétait à refaire, je prendrais dautres décisions. Mais on ne remonte pas le temps
Ce soir-là, je me suis levée lentement de mon banc pour regagner ma chambre. Tout à coup, jai entendu :
Maman !
Mon cœur sest emballé. Je me suis retournée. Camille. Ma fille, debout devant moi. Mes jambes ont failli me lâcher. Elle a couru me soutenir.
Je tai enfin retrouvée Paul refusait de me dire où tu étais. Je lui ai fait peur avec une menace de procès pour la vente de lappartement, il sest tu net
On est entrées ensemble dans le hall et on sest assises.
Pardonne-moi, maman, dêtre restée si longtemps sans nouvelles. Je boudais, puis je reportais Javais honte, tout simplement. Mais la semaine dernière, je tai vue en rêve : tu errais en forêt en pleurant. Je me suis réveillée, je me sentais mal. Jai tout raconté à mon mari, et il ma poussée à venir. Je suis allée à ton ancienne adresse, que des inconnus. Jai fini par retrouver ta trace grâce à Paul. Me voilà. Allez, prépare tes affaires, tu viens avec moi. Tu sais la maison quon a ? Grande, en bord de mer. Mon mari a insisté : « Si ta mère va mal, ramène-la ! »
Je me suis blottie contre elle, en larmes mais cette fois, cétaient des larmes de joie.
Il faut honorer son père et sa mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que le Seigneur ton Dieu te donne. Voilà ce que je retiens aujourdhui.







