Depuis les vacances, Jean nétait pas revenu.
Il técrit, au moins ? Le téléphone sonne, parfois ?
Non, rien, ma chère Virginie, pas un mot pour les neuf jours, ni après quarante jours non plus, ironisait Lucie, en ajustant son tablier autour de sa taille généreuse.
Il sest laissé aller, ou alors… compatissait la voisine en hochant la tête Bah, attends, attends. Même la gendarmerie ne te répond rien ?
Personne, Virginie, muet comme une carpe dans la Seine.
Ah… cest le destin.
Cette conversation pesait à Lucie. Elle prit alors le balai dans sa main droite et commença à balayer le tapis de feuilles mortes devant sa maison, dans la banlieue de Toulouse. Lautomne 1988 séternisait. À peine le trottoir nettoyé, un nouveau manteau de feuilles tombait. Lucie se retournait et reprenait le chemin en sens inverse, rassemblant les feuilles en tas.
Trois ans sétaient écoulés depuis la retraite bien méritée de Lucie Goulard. Seulement, le mois dernier, elle avait dû accepter un poste de cantonnière à la mairie du quartier. Largent venait à manquer, et trouver un autre emploi si vite, mission impossible.
Ils avaient vécu comme une famille française ordinaire. Ni trop, ni pas assez. Comme tout le monde. Ils travaillaient, élevaient leur fils. Son mari, Jean, ne buvait pas trop, juste pour les fêtes. On le respectait à lusine il travaillait dur, toujours consciencieux. Jamais daventure. Lucie, quant à elle, avait passé toute sa vie comme infirmière à lhôpital, obtenant même plusieurs distinctions.
Jean était parti en vacances à la mer et nétait pas rentré. Lucie navait pas immédiatement pris la mesure de la situation. Sil ne donnait pas de nouvelles, cest que tout allait bien, il profitait du repos, pensait-elle. Mais lorsquà la date prévue aucun signe de retour, elle sétait activée : appels à toutes les cliniques, à la gendarmerie, elle était même allée jusquà appeler la morgue.
À son fils, envoyé au service militaire, elle transmit dabord un télégramme : « ton père a disparu ». Ensuite elle lappela. Ensemble, ils finirent par apprendre quil était bien sorti de lhôtel, mais quil navait pas pris le train du retour. Disparu, simplement. Elle recommença alors les coups de fil, en boucle, aux hôpitaux, à la morgue.
À lusine de Jean, les bras sélevaient au ciel : « Notre boulot cétait de lui offrir un séjour, voilà tout, mais de là à se mêler des histoires de famille Sil ne revient pas à la date, il sera licencié pour abandon de poste. »
La mère voulait partir sur place, le chercher, mais son fils la retint :
Quespères-tu trouver là-bas, maman ? Jaurais une semaine de permissions bientôt, si on mautorise, jirai. Et puis, avec luniforme, on prêtera davantage attention à moi.
Lucie sapaisa un peu, cherchant à occuper ses journées pour chasser les idées sombres. La gendarmerie navait rien à dire, et y aller chaque jour était presque devenu une routine, maintenant sans nervosité. Elle travailla aussi, en partie pour tenir le coup. Tant quelle balayait, tant quelle était dehors, elle tenait debout, comme son balai. Mais le soir, seule à la maison, Lucie pleurait. Elle sen voulait, maudissait sa destinée qui lui imposait de telles épreuves à son âge. Ce qui pesait le plus, cétait lincertitude.
Le retour de Jean fut aussi soudain que sa disparition.
Il se tenait là, dans le même costume bleu nuit que lors de son départ vers Biarritz. Pas de sac, pas de valise. Il restait debout, le col du veston relevé, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, à observer Lucie qui soignait la cour.
Elle ne remarqua pas tout de suite sa présence ; combien de temps avait-il été là ? Son fils, Pierre, dut lappeler.
Jean ! Pierre
Lucie abandonna le balai, se précipita. Ses bras souvrirent, comme une mouette retrouvant la côte atlantique, et elle se jeta au cou de son mari, lenveloppant dune étreinte.
Jean répondit à létreinte seulement après un temps.
Allez, rentrez, ça va, marmonna leur fils, mécontent. Lucie entendit sa désapprobation dans la voix, dans la démarche militaire.
Laisse-moi tembrasser, mon Pierrot, depuis le printemps quon sest pas vus !
Oui, bon, bonjour, il fait froid, rentrons.
Mais tu nas pas prévenu, je me serais mieux préparée, la maison est sans dessus dessous, je nai rien cuisiné.
Maman, je ne suis pas venu pour un festin. Cest promis, voilà.
Lucie passait du mari au fils du regard. Après tous ces mois, elle se sentait comme dans la brume. Vivant, sain et sauf. Son premier réflexe nétait ni interrogatoire ni reproche, mais de nourrir, servir à boire, les remettre daplomb. Jean restait silencieux.
Assieds-toi donc, maman.
Mais Lucie virevoltait dans la cuisine, sortant assiettes, tasses.
Maman, jai retrouvé papa chez une autre femme.
Lucie se tourna vers Pierre, regarda Jean. Son mari, assis sur le tabouret, les mains jointes sur les genoux, tête basse, ressemblait à un collégien pris en faute, maigre, terne, fuyant tout aveu.
Chez qui ? De quoi tu parles, Jean ?
Tout ce quelle avait pu imaginer, cétait un malheur : volé, sans argent pour le billet retour, tabassé, errant de ville en ville, cherchant à survivre.
Au lieu de rentrer, il est resté chez une certaine Olivia Dubois, dans son pavillon au bord de locéan. Il ne voulait pas partir.
Lucie battit des paupières, fixant Jean.
Tu ne voulais pas ?
Non. Je me suis dit que ma vie navait plus de sens comme ça. Usine-maison-usine-maison, et le potager le week-end. Jamais de liberté.
De la liberté, ça alors ! Lucie rougit de colère.
Et toi, Pierre, pourquoi mas-tu ramené ce morceau de liberté ? Tu voulais mhumilier ? Il valait mieux me dire quil avait fini à la morgue, au moins jaurais eu le cœur net. Je lai attendu ici comme une idiote, à verser toutes mes larmes, et Monsieur était tranquillement au bord de locéan
Tu comprends, Lucie Jai cru vouloir recommencer à zéro.
Non, Jean, tu nas pas voulu un nouveau départ, tu as juste eu un coup de chaud au Pays Basque, tu as tout abandonné, et, tel un bon à rien, tu tes réfugié chez une autre. Un vrai homme aurait divorcé dabord, puis serait parti vivre son aventure, honnêtement, pour lui et pour les autres. Je ne veux plus te voir, pars
Jean se leva, traversa le couloir, bifurqua vers la chambre.
Non, pars comme ça ! Comme si tu nétais jamais rentré ! Je ne veux pas, je ne peux pas ! hurla Lucie, à deux doigts de lhystérie.
Papa, pars, Pierre le rejoignit vite.
Ce nest que deux semaines plus tard que Lucie revit Jean.
Comme toujours, elle balayait le trottoir, repoussant leau de pluie sur la chaussée. Il sétait arrêté tout au bout de la rue, affublé dun vieux manteau et dun bonnet ridicule.
Lucie, lappela-t-il, puis, plus fort : Lucie !
Elle releva la tête, le regard vide. Il lui avait brisé tous ses espoirs ; elle voudrait lui pardonner, mais plus la force de le rejoindre ou de lembrasser. Jean sapprocha prudemment.
Je suis resté, jai retrouvé un emploi à lusine. Pas chef déquipe simple ouvrier, pour linstant. Tu me laisses entrer ?
Elle planta son regard en lui, appuyée sur son balai.
Tu peux entrer ! Pour écrire la demande de divorce, tout de suite.
Tu ne pardonnes pas ? Je comprends.
Alors, si tu comprends, pourquoi es-tu revenu ?
Quand je suis parti, Olivia ma dit : “Si tu ten vas, je ne touvre plus la porte.” Alors je suis revenu, Lucie, revenu ici.
Ha, ha, ni là-bas, ni ici tu nes vraiment voulu, Jean. Voilà ce quil en est, les hommes comme toi ne servent à personne. Et tu es revenu seulement parce que Pierre ta poussé. Sans lui tu y serais resté. Va, vis ta vie comme tu le voulais, ne me dérange pas. Tu piétines là ! et Lucie balaya rageusement ses chaussures.
Elle tourna le dos, et, dun geste rageur, reprit son balai. Elle se retourna cinq minutes après. Jean nétait plus là, et un soupir lui échappa, comme un poids envolé. Elle avait eu peur quil restât et quelle finisse par lui pardonner Mais, en général, ceux qui frappent dans le dos, on les défend rarement face au monde.





