Le droit de ralentir : quand Natacha choisit enfin de prendre le temps pour elle, entre la famille, le travail, et les analyses médicales – l’histoire d’une femme qui apprend à s’écouter sans culpabiliser, au cœur du quotidien français

Le droit de ne pas se presser

Le SMS du médecin arriva alors quAgnès était assise à son bureau, dans les locaux dune entreprise parisienne, finissant de rédiger encore un autre courriel. Elle sursauta au léger vrombissement de son portable, posé à côté du clavier.

« Les analyses sont prêtes, passez avant dix-huit heures », indiquait le message, tout simplement.

Il était seize heures moins le quart sur lécran de lordinateur. De lagence, il fallait prendre trois stations de bus pour rejoindre la maison médicale ; il y aurait de lattente, un rendez-vous, puis le retour Son fils lavait appelée plus tôt pour lui dire quil « passerait peut-être sil avait le temps », et sa responsable lui avait glissé le matin-même quil faudrait préparer un tableau supplémentaire. Dans son sac, posé à ses pieds, il y avait les papiers de sa mère quAgnès devait apporter chez elle ce soir-là.

Encore une course prévue pour ce soir ? demanda sa collègue, en voyant Agnès vérifier lheure.

Oui, il faut bien, répondit Agnès mécaniquement, alors quune moiteur désagréable lui collait la nuque et que, dans sa poitrine, la fatigue lançait à petits coups sourds.

La journée sétirait interminablement : mails, appels, notifications qui nen finissaient pas. En milieu daprès-midi, la responsable passa la tête par la porte.

Agnès, tu aurais un moment ? Jai un souci avec un fournisseur, il me faudrait une synthèse de données ce week-end. Je pars samedi matin, donc il faudrait que tu ten charges. Cest juste une histoire de tableaux à compiler. Trois ou quatre heures max, tu peux même le faire à la maison.

Les mots « rien de spécial » résonnèrent comme un ordre. La collègue voisine plongea aussitôt dans son écran, espérant sans doute devenir invisible. Agnès sapprêta à répondre son habituel « bien sûr », quand son téléphone émit de nouveau une vibration discrète dans sa poche : « Rappel du soir : marche 30 minutes ». Cétait elle qui avait paramétré ces alertes lété dernier, après un énième pic de tension, mais elle les faisait disparaître sans y prêter attention.

Cette fois, elle laissa le rappel affiché. Elle le contempla, comme si la phrase attendait une véritable réponse.

Agnès ? insista la responsable.

Agnès inspira profondément. Sa tête bourdonnait, mais, au fond delle, quelque chose de têtu affirmait : si elle accepte, elle restera à pianoter toute la soirée, son dos la fera souffrir, et dimanche, elle courra encore entre lessives, cuisine, docteur de sa mère.

Je ne pourrai pas, dit-elle, étonnée elle-même de la tranquillité de sa voix.

Un sourcil étonné se leva chez sa supérieure.

Comment ça ? Mais tu

Jai ma mère à moccuper, osa Agnès enfin exprimer ce quon acceptait pour ses retards, mais jamais pour un refus. Et puis Mon médecin ma prévenue de limiter les heures supplémentaires. Pardon.

Elle najouta pas que lavertissement du médecin datait déjà. Mais il existait.

Un silence pesant sinstalla. Agnès sattendait au soupir agacé, aux sous-entendus sur « lesprit déquipe ».

Bon, dit la responsable finalement, renonçant à discuter. Je vais chercher ailleurs. Continue.

Une fois la porte refermée, Agnès constata que son dos était trempé de sueur. Ses doigts tremblaient sur la souris. Une pensée coupable lui traversa lesprit : elle aurait pu accepter, ce nétaient que trois ou quatre heures le samedi.

Pourtant, à côté de la culpabilité, sinstallait timidement un autre sentiment, si rare quil en devenait presque effrayant : le soulagement. Comme si elle venait enfin de déposer un fardeau trop lourd.

Le soir venu, au lieu de courir à la galerie commerciale pour finir le fameux tableau « en passant », Agnès sortit de la maison médicale sans se précipiter vers larrêt de bus. Elle sarrêta devant les portes, reprit sa respiration, et sentit ses jambes protester après toute une journée dallées et venues.

Maman, je passerai demain, dit-elle au téléphone, après avoir patienté et récupéré les résultats.

Tu ne viendras pas ce soir ? la voix de sa mère portait, comme toujours, une discrète réprimande.

Je suis fatiguée, maman. Il est tard et il me faut rentrer, manger un vrai repas pour une fois. Tes médicaments, je les achèterai, ne ten fais pas. Je te les apporterai demain matin.

Elle sattendait à une tempête, mais neut droit quà un soupir.

Fais comme tu veux. Tu nes plus une enfant.

« Plus une enfant », pensa Agnès, esquissant un sourire. Cinquante-cinq ans, deux enfants adultes, un prêt immobilier presque soldé, et pourtant, malgré tout, la sensation persistait quelle avait encore quelque chose à prouver. Bonne fille, bonne mère, bonne salariée.

Lappartement était silencieux. Son fils la prévint par message quil ne passerait pas, « surcharge au boulot ». Agnès mit leau à bouillir, coupa quelques tomates. Par réflexe, sa main se dirigea vers laspirateur la poussière saccumulait puis elle sarrêta. Elle sassit simplement, versa du thé, et laissa la tasse tiédir en feuilletant le roman commencé pendant les vacances.

Au fond delle, la voix du devoir susurrait : il faut étendre le linge, laver les casseroles, finir le rapport, chercher une nouvelle infirmière pour maman. Mais tout à coup, cette voix sembla moins pesante. Une petite brèche souvrit, laissant passer un simple : « Ça peut attendre ».

Elle lisait, ralentissant, revenant en arrière si besoin. À un moment, elle se surprit à regarder longuement par la fenêtre, sans penser à la suite. Dehors, les phares défilaient, quelques passants tiraient leurs sacs, des chiens trottaient calmement à leurs côtés.

Cest bien comme ça, murmura-t-elle, comme un verdict à elle-même. Ce nest pas grave si tout nest pas parfait.

Et elle nen eut pas honte.

* * *

Le lendemain, la vie reprit son rythme effréné, comme si rien navait changé. À neuf heures, sa mère appela, linquiétude perceptible dans la voix :

Agnès, tu viendras bien avant midi ? Le médecin doit passer à onze heures pour la tension

Jarrive, répondit Agnès en enfilant son jean dune main, un tensiomètre dans lautre.

Son fils lui envoya un message vocal.

Salut Maman ! Dis, on a un souci dappartement, tu pourrais passer un coup de fil ce soir ? son ton était professionnel, distant, comme si parler de famille était une affaire banale.

Je pourrai. Après dix-neuf heures, confirma-t-elle. Là, je file chez mamie.

Encore ? ne put sempêcher son fils.

Encore, répondit-elle calmement.

Dans le bus, une tension entre le chauffeur et une passagère faisait écho aux chuchotements de sacs en plastique. Agnès somnola un peu, blottie contre son tensiomètre, se réveillant devant limmeuble familial.

Sa mère lui ouvrit la porte, en peignoir, les traits tirés.

Tu es en retard. Et regarde ce bazar, si le docteur arrive maintenant elle désigna le fauteuil où saccumulait du linge.

Jadis, Agnès se serait tendue aussitôt, prête à répliquer. Les mots auraient fusé : « Je cours partout et cest encore de ma faute ?! ». Puis seraient venus la culpabilité et lépuisement.

Ce jour-là, Agnès sarrêta sur le seuil, posa son sac, inspira. Elle vit devant elle le vieux scénario : les plaintes, les disputes, puis la tristesse sur le chemin du retour.

Maman, dit-elle doucement. Je comprends que tu tinquiètes. Mais si on commençait par préparer la table, ensuite je rangerai le linge. Je nai pas dénergie illimitée.

Sa mère fronça les sourcils, balbutia, mais sembla percevoir dans le visage dAgnès autre chose quune justification ou une supplication. Une paix tranquille.

Bon, grogna-t-elle. Installe ton appareil.

Après le départ du médecin, sa mère, tirant la ceinture de son peignoir, reprit soudain dune voix différente, celle quelle réservait dhabitude aux nouvelles à la télévision :

Tu sais, ce nest pas par méchanceté. Cest juste que jai peur, seule ici.

Agnès était à lévier, rinçant les tasses. Leau chaude lui picotait les mains. Ces mots, inattendus, réchauffèrent et piquèrent à la fois quelque chose en elle.

Je comprends, répondit-elle. Moi aussi, parfois, jai peur.

Sa mère haussa les épaules, comme si cétait exagéré, puis se plongea dans la télé. Mais une étrange harmonie sinstalla, comme si le fil qui les reliait avait été démêlé, dénoué.

* * *

Le soir, en passant à la pharmacie du quartier, Agnès retrouva une voisine, celle qui, dhabitude, courait toujours avec une poussette et des sacs lourds. Mais ce soir-là, pas de poussette, et la voisine avait lair perdue.

Je ne sais plus quels compléments prendre pour mon mari murmura-t-elle, agrippant un carnet. Le médecin a mis deux noms, mais il y a tellement de choix, je my perds.

Avant, Agnès aurait souri poliment puis plongé dans son téléphone : cétait déjà assez compliqué comme ça. Mais à cet instant, elle reconnut légarement familier de qui hésite devant létagère. Sa propre mère avait récemment demandé quon lui note son planning de médicaments, et Agnès, lhiver dernier, sétait trouvée elle aussi bloquée, incapable de différencier les boîtes.

Donne voir, proposa-t-elle.

Elles sécartèrent, Agnès enfila ses lunettes, étudia le carnet, demanda à la pharmacienne linformation quil fallait, puis montra à sa voisine le produit adapté.

Merci, souffla la femme, soulagée. Je savais que vous aviez de lexpérience, avec votre maman malade

Agnès sourit.

Je ne dirais pas experte. Disons jen ai déjà vu.

En sortant, la voisine hésita :

Je peux vous demander conseil de temps en temps ? Mon mari est têtu, il ne veut rien lire.

Autrefois, Agnès aurait dit : « Oui, venez quand vous voulez », puis regretté un appel tardif. Cette fois, elle attendit une seconde, sondant la crainte dajouter encore une tâche à sa liste.

Appelez-moi, finit-elle par dire. Mais de préférence à midi. Le soir, je garde du temps pour moi.

À sa propre surprise, elle osa prononcer cette phrase. Comme si soudain, son temps comptait autant que celui des autres.

Sa voisine trouva cela tout à fait normal, ce qui rassura Agnès plus quun merci.

* * *

Ce soir-là, Agnès prépara un dîner simple. Pas de grande cuisine comme si elle nourrissait une tribu, juste un plat de pâtes, quelques morceaux de poulet grillé, des concombres. La cuisine était un peu chargée, la chemise de son fils pendue à une chaise, un panier à linge plein dans un coin. Dix ans plus tôt, elle naurait pas touché à son assiette sans tout remettre en ordre.

Aujourdhui, elle repoussa doucement le panier du pied.

Son fils appela, la voix tendue :

Mman, écoute, ce nest pas simple. On nous propose un prêt pour acheter un appartement, mais il faut un gros apport. On pensait tu pourrais aider encore un peu ? Je sais que tu as déjà donné, mais…

Agnès ferma les yeux. Ces conversations la ramenaient toujours au même endroit douloureux : les doutes sur léducation, largent, les choix de vie passés. Et ce souvenir blessant dune somme investie autrefois dans une idée malheureuse de son mari, dont elle sen voulait encore.

De combien avez-vous besoin ? demanda-t-elle, sadossant à la table.

Son fils donna un chiffre. Rien dextravagant, mais tout de même conséquent. Elle pourrait donner une partie en piochant dans ses petites économies : pour soffrir une escapade à la mer, changer de réfrigérateur, aider sa mère pour ses dents.

Dans sa poitrine, tout sagitait : souvenirs de dettes passées, de fêtes fragiles, de soirs inquiets à deux sans père, de projets mis de côté.

Ça ira, tu sais, on te remboursera plus tard, ajouta vite son fils.

Ce nest pas la question, répondit Agnès, consciente quelle ne reverrait jamais cet argent. Comme toujours.

Elle laissa planer un instant que, de son côté, il jugea sûrement interminable. Il lui revenait toute une vie : bottes denfants achetées à crédit, anniversaires économisés, bras accolés dans la nuit pour se rassurer, et ses propres envies quelle avait remisées comme des pulls trop usés.

Jaiderai, finit-elle par prononcer. Mais pas tout. La moitié seulement. Le reste, il faudra le trouver vous-mêmes.

Ah, lâcha son fils, un brin déçu.

Alexandre, elle prononça son prénom avec gravité. Je ne suis pas la banque, tu sais. Moi aussi, jai besoin de penser à moi.

Silence. Agnès écouta battre son cœur, guettant la vague de remords. Mais elle ne vint pas. De lanxiété, certes. Mais surtout un profond calme.

Tu as raison, admit son fils. On va se débrouiller. Déjà, ce que tu proposes, cest beaucoup.

Ils échangèrent ensuite des banalités : son travail, les nouvelles de sa sœur, le dernier film vu. Une fois seule, le tic-tac de lhorloge emplit la cuisine.

Agnès sassit près du panier de linge, lobservant presque tendrement. Elle eut limpression de voir sa version dil y a vingt ans sasseoir à côté delle : ébouriffée, constamment coupable, persuadée de tout rater.

Oui, souffla Agnès, en pensée à cette version passée. On a laissé passer des choses, on sest trompée. Mais ce nest pas une raison pour continuer à se flageller.

Ce nétait pas une grande révélation, mais plutôt une paix discrète. Elle plia un t-shirt. Puis un second. Et laissa le reste pour plus tard. Elle se permit de ne pas tout finir.

* * *

Le samedi, libre de toute corvée supplémentaire, Agnès séveilla sans réveil. Son corps tenta de bondir « il faut sortir », « il faut cuisiner », « il faut nettoyer » mais elle se retint dix minutes de plus, savourant les bruits du trottoir sous sa fenêtre.

Plus tard, une fois la chambre à peu près rangée, elle sortit dun tiroir un petit carnet, offert par sa fille à Noël :

Pour toi, maman, essaie de penser à toi. Note tes envies.

Agnès lavait rangé, incapable dimaginer des projets « pour soi » quand on consacre sa vie à sa mère, son travail, ses enfants.

Cette fois, elle ouvrit une page blanche. Rien de grandiose ne lui vint à lesprit : ni voyage lointain, ni révolution de carrière. Elle sentit simplement quelle navait pas envie dun énième « défi ».

À la place, elle écrivit soigneusement : « Marcher le soir, parfois, sans but. » Et plus bas : « Minscrire à un atelier dinformatique à la médiathèque du quartier. »

Pas danglais, pas de poterie, rien à afficher sur les réseaux. Juste apprendre à mieux se servir de son ordinateur, au lieu de toujours appeler son fils au secours pour prendre un rendez-vous en ligne.

Elle glissa le carnet dans son sac. Puis, au lieu de filer faire ses courses, elle décida de traverser la cour de son immeuble, là où elle navait pas mis les pieds depuis des années. Il y régnait une paix inattendue ; des arbres jetaient leurs ombres sur les bancs, deux femmes de son âge jasait des prix, du médecin, des enfants.

Agnès marcha, à son propre rythme. Une sorte de légèreté inédite flottait dans sa poitrine, comme dans un placard soudain vidé dun ancien fardeau.

Elle ignorait encore vivre pleinement autrement. Il y aurait toujours des rechutes, des concessions, des querelles, des regrets. Mais, désormais, entre les obligations et elle, existait un espace où elle pouvait sarrêter, même brièvement, et se demander : « Est-ce que jen ai simplement envie, là ? »

En rentrant, elle passa devant la médiathèque où elle nétait jamais entrée. Elle poussa la porte ; une odeur de papier et de vieux livres. De derrière le comptoir, une dame à gilet la salua.

Puis-je vous renseigner ?

Je voulais me renseigner sur les ateliers du soir, balbutia Agnès en souriant timidement. Pour enfin, pour adultes. Pour apprendre à se servir des ordinateurs.

La bibliothécaire eut un grand sourire.

Bien sûr. Il y a un atelier deux soirs par semaine. On forme un groupe en ce moment, voulez-vous que je vous inscrive ?

Oui, répondit Agnès.

En complétant le formulaire, elle écrivit son âge, 55 ans, sans honte, juste avec limpression dêtre arrivée là où elle avait enfin le droit de ralentir.

En rentrant, lévier portait encore la marque du repas, la chemise de son fils attendait dêtre rangée, sur la table gisaient les résultats de sa mère, un mail non ouvert de sa patronne avec pour objet « nouvelles missions ».

Agnès posa son sac, retira sa veste, sapprocha de la fenêtre et resta là quelques minutes. La respiration apaisée. Elle savait quelle ferait la vaisselle, appellerait sa mère, répondrait au mail Mais elle savait aussi ceci : entre tout cela, elle garderait pour elle un petit interstice une tasse de thé, quelques pages dun livre, une marche tranquille autour du pâté de maisons.

Et cette promesse à elle-même lui parut, ce soir-là, plus précieuse que tout le reste.

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Le droit de ralentir : quand Natacha choisit enfin de prendre le temps pour elle, entre la famille, le travail, et les analyses médicales – l’histoire d’une femme qui apprend à s’écouter sans culpabiliser, au cœur du quotidien français
Ne réveille pas les souvenirs enfouis Souvent, Taïsia repense à sa vie, maintenant qu’elle a franchi le cap des cinquante ans. Elle ne peut pas qualifier son existence familiale de véritablement heureuse, la faute à son mari, Youri. Pourtant, lorsqu’ils étaient jeunes, ils se sont mariés par amour, chacun aimait l’autre. Elle n’a même pas vu le moment où tout a changé chez lui. Ils vivaient dans un village, sous le toit de sa belle-mère, Anna. Taïsia faisait tout pour assurer l’harmonie dans la maison, respectait Anna qui lui rendait la pareille. Sa propre mère vivait au village voisin avec son fils cadet, souvent malade. — Dis-moi Anna, tu t’entends vraiment avec ta belle-fille, la p’tite Taïsia ? — glosaient les commères au puits, dans la boutique ou sur la route. — Eh bien, pour Taïsia, je n’ai rien à dire de mauvais. Elle est respectueuse, douée à la maison et une vraie maîtresse de maison. Elle m’aide en tout — répondait toujours Anna. — Allez, qui veut croire ça ! Quand est-ce que les belles-mères complimentent leur bru ? On n’y croit pas — répliquaient les villageoises. — Croyez ce que vous voulez — tranchait Anna, poursuivant son chemin. Taïsia donna naissance à une fille, Varenka, et tout le monde se réjouissait. — Dis donc, Taïsia, Varouchka me ressemble bien, non ? — cherchait Anna à retrouver ses traits dans la petite-fille, sa belle-fille s’en moquant, riant de bon cœur. Trois ans plus tard, Taïsia mit au monde un garçon. Nouvelle effervescence. Youri travaillait, Taïsia s’occupait des enfants, Anna l’aidait beaucoup. Ils menaient une vie comme tout le monde, voire un peu mieux : paisible et sans alcool, contrairement à d’autres couples où les hommes ne rentraient des beuveries qu’en étant traînés, maudits, par leur femme. Alors que Taïsia attendait leur troisième enfant, elle apprit que son mari la trompait. Rien n’échappait à la campagne : le bruit courait entre Youri et Tania, la veuve du village. La voisine, Valérie, n’hésita pas à venir voir Taïsia. — Taïsia, voilà que tu portes le troisième de Youri, et lui… — elle fut crue dans sa façon de parler — il va butiner ailleurs. — Valérie, vraiment ? Je n’ai rien remarqué chez lui — s’étonna Taïsia. — Comment veux-tu le remarquer ? Avec deux gamins dans les pattes et le troisième en route, la maison, la belle-mère, l’intendance… Lui profite ! Tout le village sait pour leur histoire, et Tania ne s’en cache pas. Ces révélations attristèrent Taïsia ; sa belle-mère savait et se taisait, la plaignait. Elle réprimandait à plusieurs reprises son fils, mais Youri savait la calmer. — Tu étais là pour voir, Maman ? Ce ne sont que des potins de bonnes femmes. Un soir, Valérie revint : — J’ai vu ton Youri filer chez Tania ! Tu veux finir seule avec trois enfants ? Va tirer les cheveux de cette vaurienne ! T’es enceinte, il n’osera pas lever la main sur toi. Mais il ne manquait pas de cran à Tania, veuve endurcie par la vie, bagarreuse, Taïsia n’eut jamais le courage de s’en prendre à elle. Pourtant, elle décida de confronter son mari. — J’irai voir Youri, le mettre face à ses actes, lui qui prétend que ce ne sont que des ragots — dit-elle à Anna, qui tenta de la dissuader. Taïsia rentra bredouille, Tania n’ouvrit pas, Youri rentra saoul à minuit. — Où étais-tu, Youri ? Je sais que tu es chez Tania, j’ai toqué, elle a refusé d’ouvrir… — Tu inventes ! J’étais avec Jean, on a bu, la soirée a filé. Elle ne lui fit pas de scène, par fierté et fatigue. Où irait-elle avec deux enfants, un troisième à venir et sa mère malade, déjà à l’étroit dans la maison du frère ? Sa mère lui répétait : « Supporte, ma fille, quand on est mariée et mère, on doit supporter. Tu crois que j’ai eu la vie facile avec ton père ? Il buvait, nous chassait, on se cachait chez les voisins… Dieu l’a rappelé à lui, mais je supportais. Au moins, ton Youri ne te frappe pas et ne boit pas trop. Ce fut toujours le lot des femmes : supporter. » Taïsia n’était pas toujours d’accord, mais elle savait qu’elle ne partirait jamais. Anna la rassurait, aussi : « Ma fille, avec trois enfants, où irais-tu ? Ensemble, on peut gérer Youri. » La troisième, Arisha, naquit malade et frêle, sans doute à cause du stress de sa mère, mais devint plus calme avec le temps sous l’attention de sa grand-mère. Valérie revint bientôt : « Tania a recueilli Michel chez elle, sa femme l’a jeté dehors. » — Eh bien, tant mieux, Youri n’ira plus là-bas — se réjouit Taïsia en son for intérieur. Mais bientôt Valérie revint : « Michel est reparti chez sa femme. Tania va se remettre à chercher un homme, attention à ton Youri ! » La vie reprit son cours, paisible dès lors que Youri n’avait plus de distraction. Mais c’était dans sa nature ; dès qu’une occasion se présentait… Un jour, sur le chemin du magasin, Anna croisa son amie, Anicée. — Mais où a-t-il pris ça, ton Youri ? Taïsia est généreuse, belle, tu ne cesses d’en dire du bien, que lui faut-il donc ? — Quoi, Anicée, tu veux dire que Youri recommence ? — Et comment ! Il court chez Véronique, la divorcée qui bosse à la cantine. Anna rouspétait discrètement, mais Youri persistait, maintenant ses habitudes d’adultère sans jamais abandonner sa famille, bien conscient du confort que lui procurait sa vie : femme, enfants, mère, maison tenue, un peu d’aventure à côté. Anna finit par le sermonner ouvertement ; Youri l’envoya balader : « Maman, je fais tout pour la famille, je bosse, je ramène l’argent, c’est vous qui croyez en des commérages. » Les années passèrent. Les enfants grandirent : l’aînée, Varvara, s’installa dans le chef-lieu avec son mari ; le fils, diplômé, se maria en ville. Arisha, la plus jeune, finit ses études secondaires et comptait à son tour partir pour la ville. Youri ne sortait plus, se reposait à la maison, la santé déclinait, plus une goutte d’alcool. — Taïsia, mon cœur me joue des tours, j’ai mal dans le dos… Et là, mes genoux me lancent, c’est les articulations ? J’irais bien en consultation. Mais Taïsia ne le plaignait pas. Son âme semblait s’être durcie, après toutes ces déceptions et larmes. — C’est la santé qui flanche, il reste à la maison et se plaint. Qu’il aille se faire soigner chez ses anciennes maîtresses… Anna était décédée, enterrée près de son mari. Dans la maison, le silence s’était installé, perturbé seulement par les visites des enfants et petits-enfants. Les parents se réjouissaient, le père se plaignait de sa santé et accusait même sa femme de ne pas le soigner. L’aînée rapportait des médicaments et disait : « Maman, ne t’emporte pas contre papa, il est malade… » — Il l’a bien cherché, avec sa jeunesse mouvementée ! J’y ai laissé ma santé, moi aussi — se justifiait Taïsia auprès de ses enfants. Le fils encourageait aussi son père, plus proche de lui, forcément. Ils semblaient ne pas comprendre leur mère, qui leur confiait son passé de femme trompée ayant tout enduré pour eux. Mais ils répondaient : — Maman, ne réveille pas le passé, épargne Papa, — disait la fille, le frère l’appuyait. — Ce qui est fait est fait, c’est du passé — la consolait son fils. Taïsia ressentait un peu d’amertume, mais comprenait ses enfants, la vie est ainsi. Merci pour votre lecture, votre abonnement et votre soutien. Bonne chance à vous dans la vie !