PAR PRÉCAUTION : Quand Véra, indifférente, voit sa collègue pleurer au bureau, son patron et tout le service la jugent froide, mais ils ignorent que Véra, divorcée à plusieurs reprises, préfère le calme d’une vie avec son chat Vasili, que tout le monde prenait pour son merveilleux mari – jusqu’au jour où les collègues débarquent chez elle décidées à “tester la fidélité” de Vasili, et découvrent le pot aux roses, pendant que Nadine, l’éternelle romantique du service, cherche toujours l’amour (ou un animal de compagnie) pour combler sa solitude.

AU CAS OÙ

Claire a jeté un regard sans émotion à sa collègue qui pleurait puis sest tournée vers son ordinateur pour taper rapidement quelque chose au clavier.

Ah, tas vraiment un cœur de pierre, toi, Claire, a balancé la voix de Sylvie, la cheffe du service.

Moi ? Et tu sors ça doù ?

Ben, comme tas une vie perso qui roule, tu crois que cest le cas pour tout le monde ? Regarde, la pauvre, elle est effondrée, et toi, rien, même pas un mot gentil ou un conseil. Tu pourrais au moins partager ton expérience vu que tout va bien pour toi.

Moi, partager mon expérience à elle ? Je te parie que ça ne plairait pas à notre petite Nadège. Jai déjà tenté, ça doit faire cinq ans, quand elle venait au boulot avec des bleus, pour, tu parles, mieux voir la route, sans doute. À lépoque, tétais même pas encore arrivée.

Et non, ce nétait pas son mec qui la tapait, elle se cognait toute seule, soi-disant. Et quand il est parti à lhorizon, comme un cliché de film, bim : plus de bleus sur le visage de Nadège, cétait déjà le troisième qui se barrait. Là, jai voulu la soutenir, lui filer deux trois astuces, tu vois le genre.

Résultat ? Je me suis retrouvée accusée de tout, ouais.

Les collègues mont vite expliqué que, de toute façon, cétait fichu davance, car Nadège, elle sait toujours tout mieux que tout le monde. Fallait pas lui « gâcher son bonheur » en essayant daider. À lépoque, elle était brancheuse de voyantes pour des sortes de rituels, maintenant elle va chez la psy, elle bosse ses traumas, tu vois.

Mais au fond, cest toujours le même film, seuls les prénoms changent.

Donc, pitié, comptez pas sur moi pour sécher ses larmes ou sortir les mouchoirs.

Quand même, Claire, cest dur, ce que tu dis.

À la pause déjeuner, tout le monde réuni autour de la table, on nentendait parler que de lex de Nadège, cet enfoiré de menteur.

Claire mangeait en silence ; puis, elle sest servie un café et sest isolée dans un coin, histoire de souffler un peu en scrollant sur Insta.

Claire, sest approchée la pétillante et toujours joviale Manon, mais aujourdhui elle avait la mine serrée, tu pourrais quand même la plaindre, Nadège, non ?

Et vous attendez quoi de moi, honnêtement ?

Oh, laisse tomber, a ajouté Irène en passant. De toute façon, elle, cest différent, elle a son cher Antoine, elle baigne dans l’abondance, elle ne peut pas comprendre ce que cest dêtre seule avec un môme et sans aucune aide Et ne parlons même pas de toucher une pension alimentaire à ce péquin de père.

Fallait pas faire un gosse, en plus on sait même pas de qui, et puis excusez-moi, elle a passé lâge, hein ! Ça, cétait « mamie Simone », la doyenne du service, que tout le monde appelait Mémé Simone. Claire a raison, combien de fois elle a pleuré à cause de lui, il la rendue folle enceinte, et avant encore

Les femmes sétaient toutes regroupées autour de Nadège en pleurs, à donner mille conseils.

Bref. Notre fameuse indépendante Nadège voulait reprendre le contrôle. Elle en avait ras-le-bol de pleurer ; sa mère a débarqué en urgence du fin fond du Limousin pour gérer le petit et lancien compagnon ingrat.

Puis Nadège a rebondi.

Elle sest fait une frange, des sourcils tatoués, des cils XXL. Elle voulait même un piercing au nez, mais on a tous réussi à len dissuader.

Et là, ça a redémarré.

Ça va aller, Nadège, tu verras, il va te regretter ! a lancé Manon pour remonter le moral.

Tu paries ? Il ne pleurera pas pour elle, a lâché Claire, pensant parler dans le vide. Mais les collègues, après un apéro ou deux, lont entendue.

Comment ça, il ne pleurera pas ?!

Bah non, ni remords, ni larmes. Et Nadège va retrouver le même gars, peut-être dès demain.

Cest facile pour toi de dire ça, avec ton Antoine il est pas comme les autres.

Bah non. Antoine, cest le meilleur mec du monde : il tape pas, boit pas, et court pas après les minettes du coin. Il maime à la folie.

Cest ça, tous les mêmes ! Fais attention, Claire, on va finir par te le piquer, ton Antoine.

Même pas peur, jamais il partirait.

Moi, je serais toi, je me méfierais.

Arrêtez donc de rêver !

À mesure que lapéro montait, ça baignait : tout le monde à discuter dans une ambiance presque de défi animal.

Allez, on va chez toi ! On va voir si Antoine résiste à la tentation ! Vas-y, toseras jamais nous inviter : tas peur que lune dentre nous roule dans la farine ton fameux Antoine !

Chiche, venez.

Allez, on y va, toutes chez Claire ! Tu viens Mémé Simone ?

Non les filles, jai Marcel qui mattend à la maison mais amusez-vous bien ! répondit Simone en riant.

Et voilà tout le monde qui déboule dans lappart de Claire, en piaillant, en sagitant dans la cuisine.

Allez, les filles, préparons vite un petit truc, Antoine nest pas là ? Il arrive ?

Ne vous embêtez pas, il mange comme un oiseau, puis il est ultra difficile. Mais oui, il ne devrait pas tarder.

Leuphorie est vite retombée, tout le monde sest souvenu quil y avait une maison à gérer. Chacune a filé, sauf Nadège, Sylvie et Manon.

Les trois se sont retrouvées à boire du thé dans la petite cuisine cosy de Claire, un peu gênées en attendant le fameux Antoine. Finalement, elles ont pris leurs sacs pour partir.

Quand quelquun est arrivé.

Antoine ! Mon petit chéri ! Claire est allée laccueillir dans lentrée.

Les autres femmes, un brin mal à laise, se sont agitées, hésitant à rester alors quun jeune gars, grand et canon, est entré.

Et là, révélation : le mec, bien plus jeune que Claire, rien à voir avec ce quelles imaginaient.

Mesdames, je vous présente mon fils, Hugo.

Hein, quoi, Hugo, comment ça ? Les collègues nen revenaient pas.

Et Antoine, alors ?

Antoine ? Ça va, Hugo, il a été sage le vieux ?

Oui, maman, faut juste quil se repose, cest tout. Dici deux jours, il retrouvera la forme. Faut surtout pas le laisser lécher, tu sais où

Les femmes, rouges comme des tomates

Heu, on va y aller, non ?

Attendez ! Faut que je vous présente Antoine, mais chut, il sort dopération, Hugo et sa copine lont emmené chez le véto, castration, parce quil samusait à marquer partout ce chenapan Allez-y, venez.

Voilà mon Antoine : il dort, le pauvre chou.

Pour ne pas éclater de rire, les filles ont filé en courant.

Claire, mais cest un chat, ça

Ben oui ! Vous attendiez qui ?

Mais ton mec alors ?

Ah, jen ai pas ! Lhistoire dAntoine, cest vous qui lavez inventée. Un jour jai juste dit que javais un super mâle à la maison, Antoine, mais on ne ma jamais laissé finir, alors vous avez brodé.

Je me suis mariée trop jeune, premier amour, la totale, jai arrêté mes études, eu Hugo. Trois ans de galère, puis la séparation. Heureusement, mes parents étaient là.

Remariée vers la trentaine, tout allait bien, lui, il rêvait déjà du tableau parfait : héritier, princesse, et mon Hugo envoyé en pension militaire “cest pratique, tout est inclus”, ou alors chez ma mère.

Résultat, jai expédié le mari chez sa maman. Ça a fait tout un scandale, elle ma traitée de gourde, prétendant quon ne soccupe jamais bien des enfants des autres alors quelle-même avait élevé mon ex avec son beau-père. Bref.

Ensuite, Hugo et moi, on a vécu en duo. Quand jai voulu retenter laventure, je savais bien que je nétais plus le top sur le “marché”, mais bon, jamais deux sans trois, il paraît.

En phase de séduction, le gars ma collé un œil au beurre noir, par jalousie, soi-disant. Sauf que Hugo faisait du judo depuis petit, et on sentraînait souvent ensemble vu quil était fluet, donc, deux trois trucs dans les jambes Je me suis défendue, il a volé dans les escaliers, et je me suis dit : plus jamais.

Hugo sest marié, je me sentais un peu seule. Donc jai pris Antoine, mon chat, et on est très bien tous les deux.

Jai de la compagnie pour aller au ciné, partir en vacances Personne ne prend la tête à lautre.

Parfois je prépare un bon dîner, jinvite, il repart le ventre plein, tranquille ; pas de prise de tête, pas de compte à rendre, de part et dautre.

Au début, Hugo ne comprenait pas, il me demandait pourquoi on ne vivait pas à deux.

Mais pourquoi faire ? On est adultes, avec nos habitudes propres. Si on avait fait tout ensemble depuis le début, comme mon frère et sa femme ou mes parents, là ok. Eux, trente ans ensemble, ils sont en fusion, ils parlent à lunisson. Mais moi, cest pas ça, alors pourquoi je me forcerais juste pour avoir le tampon “mariée” ?

Non, merci !

Antoine et moi, on vit tranquillou.

Tiens, dailleurs, le voilà qui se réveille, je tavais prévenu, si tu continues à miauler et à marquer les rideaux, ty laisseras tes bijoux de famille !

Les filles sont parties, songeuses, surtout Nadège.

Mais voilà, Nadège na pas réussi à faire pareil que Claire. Un mois plus tard, on la voyait rayonner au boulot avec des bouquets à faire pâlir toutes les fleuristes de Paris.

Claire et Mémé Simone se partageaient un sourire complice.

Dis donc, Simone, et Marcel, ça va ? Sa patte va mieux ?

Mieux, Clairette, sur la balade il a attrapé un truc, mais ça cicatrise bien, comme sur un bon chien, excuse mon expression. Les petits-enfants veulent quon linscrive au concours, mais je vais pas embêter mon vieux toutou avec ça. Et Nadège alors, ça sarrange on dirait.

Bah, Simone, y en a qui prennent des animaux, dautres qui reprennent des mecs

Chacun sa façon, hein, peut-être que cette fois, elle tombera sur le bon.

On verra bien

Vous causez de quoi, là ?

De toi, Nadège, on espère juste que ça roule pour toi.

Merci les filles, mais franchement, jarrive pas à rester seule, cest ma nature.

Tinquiète, chacun sa vie

Clairette, linterpella Nadège sur le parking, tu me fileras des conseils pour les chats ? Mieux vaut prendre un mâle ou une femelle ?

Avance, va, tas quelquun qui tattend à la maison on verra bien en temps voulu, a ri Claire.

Oui, cétait juste, au cas oùUn petit vent tiède soufflait dans le parking, balayant les pétales fanés échappés dun des bouquets de Nadège. Chacune retrouvait sa voiture, son sac, sa routine. Claire, les mains dans les poches, respira un grand coup, soudain légère.

Au loin, elle aperçut Hugo qui lattendait pour passer la soirée devant un vieux film, tandis quAntoine, déjà, lobservait depuis la fenêtre. Elle sentit un sourire sincère lui monter aux lèvres.

Un message vibra sur son téléphone : « Maman, je ramène la pizza, et jai pris des crevettes pour Antoine ! »

En relevant la tête, Claire croisa le regard de Nadège qui, tournée vers sa propre vie, semblait plus paisible, peut-être prête à apprivoiser son chaos à sa façon.

Dans la lumière déclinante, le monde paraissait simple : certaines saccrochaient à lamour, dautres à leur chat, dautres encore à un vieux toutou boiteux. Mais toutes, sous les néons fatigués du parking, avançaient, cabossées et courageuses, vers la part de bonheur quelles avaient choisie.

Le soir tomba, parsemé de rires étouffés, denvois de messages et de ronrons discrets derrière les volets.

Et sous la lune complice, Claire se dit que, décidément, il ny a pas quune seule façon de se sentir chez soi.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

18 − fifteen =

PAR PRÉCAUTION : Quand Véra, indifférente, voit sa collègue pleurer au bureau, son patron et tout le service la jugent froide, mais ils ignorent que Véra, divorcée à plusieurs reprises, préfère le calme d’une vie avec son chat Vasili, que tout le monde prenait pour son merveilleux mari – jusqu’au jour où les collègues débarquent chez elle décidées à “tester la fidélité” de Vasili, et découvrent le pot aux roses, pendant que Nadine, l’éternelle romantique du service, cherche toujours l’amour (ou un animal de compagnie) pour combler sa solitude.
« S’il te plaît… ne me laisse plus jamais seul. Pas ce soir. » Telles furent les derniers mots que souffla, avant de s’effondrer sur le parquet de son salon, l’ancien capitaine de police à la retraite Bernard Halet, 68 ans. Le seul être à avoir perçu ce murmure fut celui qui, depuis neuf ans déjà, recueillait chacune de ses paroles : son fidèle et vieillissant partenaire canin, Rex. Bernard n’était pas du genre expansif. Même après la retraite, même après le décès de son épouse, il gardait ses tourments bien enfouis. Les voisins du quartier ne voyaient en lui que le veuf discret prenant chaque soir, à petits pas, le chemin du parc accompagné d’un vieux berger allemand. Tous deux avançaient au même rythme lourd, comme si le temps avait décidé de les alourdir ensemble. Aux yeux de tous, ils ressemblaient à deux vieux soldats, fatigués mais inséparables, n’attendant plus rien de personne. Mais tout bascula ce soir d’hiver glacial. Rex somnolait près du radiateur lorsqu’il percevait l’effondrement—le bruit du corps de Bernard heurtant violemment le sol. Aussitôt, le vieux chien dressa la tête, tous ses sens en éveil. Il reconnut la peur, sentit l’angoisse et la respiration difficile de son maître. Dans un ultime effort, Rex rampa péniblement vers son partenaire. La respiration de Bernard était erratique, ses doigts tentaient de s’agripper à la vie. Sa voix se brisa, prononçant des mots incompris mais porteurs de sentiments clairs : la peur, la douleur, l’adieu. Rex aboya—une fois, puis deux. Fort, désespérément. Il gratta la porte d’entrée, au point d’y laisser quelques gouttes de sang. Il fit tant de bruit que ses aboiements résonnèrent chez la voisine, Lila, cette jeune infirmière qui, parfois, apportait à Bernard des madeleines maison. Reconnaissant l’appel à l’aide, elle accourut, chercha la clé cachée sous le paillasson, pénétra chez Bernard et le découvrit allongé, inanimé, tandis que Rex veillait sur lui. Même devant les ambulanciers, Rex refusa de céder sa place. Il n’était pas seulement un chien—c’était un collègue de service, un héros à quatre pattes. Face à son regard, le chef des urgentistes, monsieur Lefèvre, sut qu’il fallait faire une entorse au protocole et accepta que Rex accompagne Bernard dans l’ambulance. À l’hôpital, Bernard ouvrit les yeux, perdu. À sa première question, la soignante tira le rideau : Rex reposait aux pieds du lit, fidèle. Car Bernard n’aurait pas survécu à cette nuit seul, tout comme Rex n’aurait supporté de l’abandonner. C’est ainsi que, sous la lumière bleue des services d’urgence parisiens, deux vieux guerriers, la main posée sur la patte, se promirent silencieusement de ne plus jamais affronter la nuit l’un sans l’autre. Que cette histoire touche en France ceux qui en ont le plus besoin. 💖